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«Vice-Versa» est un tour de force, pas un chef-d'œuvre de cinéma

© The Walt Disney Company

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Le nouveau film d'animation de Pete Docter est un double coup de force, intellectuel et formel. Mais les auteurs de chez Pixar sont des «créatifs», pas des cinéastes.

Le titre français n’a rien à voir avec le Inside Out original, ni avec le film –sinon peut-être son abstraction. Il est l’œuvre de Pete Docter, un des principaux «créatifs» de Pixar, le studio d’animation né sous les auspices de Steve Jobs pour concurrencer le règne de Walt Disney, et qui y réussit si bien que le vieil empire de Disney a fini par annexer cette province dynamique et très rentable. Comme le patron de Pixar, John Lasseter, et les autres figures importantes du studio, Andrew Stanton, Brad Bird, Lee Unkrich…, Docter se signale par la capacité singulière à transformer en fictions des idées abstraites, des concepts. Soit une démarche très différente de celle qui a fait la gloire et la fortune de Disney depuis Blanche-Neige (1937), la mise en forme selon des standards esthétiques «américains/mondialisés» des contes et légendes du monde entier.

Conçue d’emblée à destination d’un très large public, enfantin mais pas seulement, la production Pixar est un véritable coup de force. On pourrait même dire que c’est un double coup de force, intellectuel et formel. 

Le coup de force formel consiste en l’établissement d’une esthétique régressive, fondée sur les critères visuels définis par les jouets des tout-petits (créatures à gros nez, gros yeux, membres disproportionnés, traits simplistes, etc.), caractéristiques des héros non-humains des films (jouets de la franchise Toy Story, monstres de Monstres Academy, voitures de Cars, ici visualisation des affects qui sont les personnages principaux de Vice-Versa) et de contaminer avec la même esthétique les protagonistes humains des histoires. Ce qui fait des films Pixar, d’une remarquable inventivité de conception et de narration, des objets visuels d’une grande laideur –à la seule exception de Wall-e, cas singulier notamment parce que les humains, personnages très secondaires et sans caractères singuliers, y sont délibérément montrés comme une masse d'êtres grotesques[1].

Les talents Pixar restent très éloignés de la véritable créativité cinématographique dont ont été capables les grands auteurs de l’anime japonaise

Les créatifs de Pixar, qu’on prend soin ici de ne pas appeler des cinéastes, connaissent très bien le cinéma et savent user avec dextérité d’effets visuels au service de leurs récits. Mais c’est toujours de manière utilitaire, instrumentale, référentielle. Si leur virtuosité dans l’utilisation des cadres, des angles de prises de vue ou du montage est indéniable, elle ne dépasse jamais le stade de l’illustration du scénario, ou du clin d’œil à des films connus. En quoi les talents Pixar restent très éloignés de la véritable créativité cinématographique dont ont été capables les grands auteurs de l’anime japonaise (Miyazaki, Oshii, Kon, Takahata…), ou, très différemment, Youri Norstein.

La crise d'ado en 5 émotions

Cela dit, Vice-versa demeure un film passionnant, par sa capacité à transformer en spectacle les affres d’une crise adolescente d’une jeune fille dont on verra à la fois les tribulations et surtout les actions de ses émotions, résumées à cinq, et agissant depuis son «for intérieur» transformé en poste de pilotage de la jeune Riley. 

Sans doute Docter s’est simplifié la tâche, d’une part en créant une situation simpliste (Riley vivait au vert paradis de l’enfance, à la campagne avec papa et maman toujours attentionnés, elle est brutalement déplacée dans une grande ville, une maison pourrie et les adultes ont à l’occasion d’autres soucis qu’elle), d’autre part en choisissant de ne donner voix au chapitre qu’à la joie, la tristesse, la peur, la colère et une cinquième émotion plus complexe –mais peu traitée– une «Miss j’aime/j’aime pas» qui combine esthétique et revendication de différents codes comportementaux.

Défis figuratifs

La représentation de la mémoire, et du paysage intérieur de la demoiselle, est un impressionnant tour de force dans le registre de la métaphore visuelle: une part importante du plaisir bien réel que suscite Vice-versa tient moins aux aventures de Joie et Tristesse (et pas du tout à celles de Riley et de ses parents navrants) qu’aux aventures de Docter lui-même, à la manière dont on le voit relever une série de défis figuratifs.

A cet égard, les inévitables simplifications n’empêchent nullement la mise en place d’un jeu dynamique entre des affects et des mécanismes mentaux qui font de Vice-Versa l’équivalent coloré et (très) animé des Cartes du tendre du XVIIIe siècle, et autres visualisations d’une conception mécaniste –bien trop simple on le sait, mais pas dépourvue de pouvoir de compréhension– du fonctionnement de l’esprit humain. 

Comme souvent dans les films Pixar, films signés de vieux jeunes gens qui ont trouvé comment occuper une bonne place dans la société sans renoncer à en critiquer les travers, Vice-Versa débouche sur une morale qui n’est pas sans saveur. Dans le pays (la Californie, les Etats-Unis, le monde selon Hollywood) du sourire obligatoire et de l’affichage impératif de la bonne humeur, de l’optimisme obligatoire et du I love you répété ad nauseam et vidé de son sens, il réhabilite les vertus de la tristesse aux côtés de l’infernale énergie de la joie.   

Vice-Versa

De Pete Docter

Durée: 1h34. Sortie le 17 juin

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1 — La première formulation étant ambiguë et ayant suscité des commentaires étonnés, nous avons apporté une correction à cette mention de Wall-E. Retourner à l'article

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