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A La Havane, le long de la «Calle G», point de rassemblement de la jeunesse cubaine

Devenue depuis près de vingt ans un concentré de vie urbaine, cette rue constitue, pour nombre de jeunes Cubains, le lien social par excellence, au cœur d’une capitale en mutation accélérée.

La Havane (Cuba)

La patience, à Cuba, est une seconde nature. Le temps se dilate au gré des aléas du quotidien. Une simple averse tropicale suffit à clouer chacun sur place. S’exposer à devoir patienter des heures entières, sans être certain d’arriver à bon port?

Pourtant, l’éprouvante humidité vous pousse à l’air libre. La moitié de la population est âgée de moins de 25 ans. Les logements sont majoritairement exigus, inconfortables, voire misérables. Pour beaucoup, la rue reste un poumon, un ventilateur gratuit. Les restaurants, bars, boîtes de nuit des hôtels ne sont matériellement accessibles qu’à une infime minorité –fils et filles de la nomenklatura, artistes, sportifs de haut niveau, faux nantis subventionnés par leur parentèle en exil. Où aller? Où sortir?

Un ancien quartier rupin des années 20, le Vedado. Avec ses rues en damier bordées d’anciennes maisons de maître à terrasses et colonnades, typiques de cet éclectisme tardif d’inspiration européenne, il offre toujours au regard ses deux imposantes avenues rectilignes, le Paseo et l’Avenida de los Presidentes, celle-ci plus souvent nommée calle G (selon l’ordre alphabétique des rues). Double glacis parallèle pourvu de vastes terre-pleins centraux somptueusement arborés, ces clairières urbaines forment un quadrilatère que ferment perpendiculairement les artères, également parallèles, de Linea et de la Calle 23.

Le Paseo évoque un peu, en rétréci, l’avenue Foch de Paris. Moins cossue et d’amplitude plus modeste, sa parallèle, la bien nommée Avenida de los Presidentes, égrène en pente douce, de part en part, ses statues en résine simili-bronze, immortalisant dans un goût discutable (les plus récentes d’entre elles, érigées au tournant du millénaire, posées sur des socles de ciment à l’allure de crème fouettée) quelques figures héroïques de la geste latino-américaine à l’inégale renommée: Simon Bolivar, bien sûr, Salvador Allende inévitablement, mais aussi le président du Mexique Benito Juarez ou le guérillero équatorien Eloy Alfaro. Sans compter un socle veuf de toute effigie, lui, à l’amorce de l’avenue. Pour célébrer un jour, sait-on jamais, les mânes du seul fantôme encore absent de ce chemin de croix: Fidel.

Lycéens, étudiants, chômeurs, artistes-bohème...

De jour, la calle G est à peu près déserte de piétons. Le trafic automobile? Clairsemé. Rien de comparable en tous cas avec celui de n’importe quelle métropole. C’est de nuit, et essentiellement du vendredi au dimanche, que cette grande artère évacuée pulse d’une toute autre vie. Dès le crépuscule et presque jusqu’à l’aube, ses terre-pleins se couvrent de monde.

Vue de la Havane (via Wikimedia Commons).

L’Avenida de los Presidentes devient alors le rendez-vous rituel d’une certaine jeunesse havanaise. Pas toute. Celle, sans aucun doute, la plus avide de changement, la plus affranchie de la doxa révolutionnaire, la plus bouillante aussi. La plus potentiellement rebelle? Garçons et filles de 15 à 25 ans. Certains avec leur guitare, d’autres avec leur sono portative, d’autres encore avec leur smartphone en guise de son. Parfois avec leur flash en poche ou leur bouteille de rhum à la main. Des grappes des deux sexes investissent les antiques bancs publics de bois peints en vert élégamment disposés en vis-à-vis, du haut jusqu'au bas de l’avenue. Des groupes s’assoient un peu partout à même le sol, sur les gazons pelés. On crie, on s’interpelle, on se hèle, on chante. Parfois, on fait cercle autour d’un show improvisé de breakdance ou de slam. Les rires fusent. Dix, vingt fois, on refait la même ascension puis la même descente, en bandes allègres.

Pourtant, chaque tribu a plus ou moins son secteur assigné: harnachés de noir, tatoués et percés, les roqueros s’ébattent plutôt vers le faîte de l’avenue, au-delà de l’intersection qu’elle forme avec la Calle 23. Là, sur le muret d’angle et dans le secteur alentour où une tonnelle moche fait cafétéria, s’alignent, phénomène récent, quelques gays ou travestis tardivement remontés du Malecon, le front de mer. Les freakies, plus bas, se disputent le terrain avec les mickies –mise ajustée, chromatisme flashy– tandis que les emos –cheveux longs, plaqués sur le front et laqués, maquillages bistrés, pantalons dits cagados (culottes démesurément larges aux cuisses)– occupent le secteur inférieur. Calle G, pas de repas (prononcer «répass», du mot reparto, l’arrondissement), expression qui désigne a contrario les gars du quartier, vêtus sans recherche particulière, en chancletas (tongs), pitousas (pantalons courts) ou camisetas (débardeurs). Car le trait commun de ces centaines d’habitués, c’est le soin scrupuleux porté à leur apparence, quelle qu’elle soit. Quand on n’a rien chez soi, on a tout sur soi.

Qui sont-ils? Lycéens, étudiants, chômeurs, artistes-bohème, rejetons de plus ou moins bonnes familles –blancs en majorité, minoritairement mulâtres ou noirs… Pour l’essentiel, natifs de La Havane. Pas ou très peu de guajiros, comme on appelle ici les «paysans» originaires de la province venus gagner leur pain dans la capitale, immédiatement repérables à leur accent comme, le plus souvent, à leur tenue vestimentaire. Reste que les strates sociologiques, à Cuba, sont complexes. Elles se combinent pareillement aux couleurs de peau, et se recomposent autant que les familles, comme nulle part ailleurs éclatées.

A La Havane,
on se sent sous haute surveillance, mais relativement
en sécurité

Dans ces parages, la seule faune vraiment mal sapée, c’est la police. Sa présence y est tout sauf discrète. Noria de patrullas en véhicules blancs immaculés, escouades d’uniformes gris arpentant la voie, équipés de talkies, motards bottés, debout, flanqués de leur monture, ces Guzzi noires d’importation, récurées avec un soin maniaque… Aucun Cubain, et surtout s’il est jeune, ne se risque à sortir dans la rue sans son carné, sa carte d’identité: incessants, tatillons, pénibles (la plupart des flics de La Havane sont originaires de l’Oriente, à l’extrémité méridionale de l’île, mesure préventive propre à exclure toute complicité de voisinage), ces contrôles garantissent du moins à ces lieux une paix sous contrôle.

Sous la lumière drue des réverbères, le réseau très dense des caméras y est plus qu’un appoint, qui met la moindre parcelle de la ville sous le régime d’un discret mais permanent état de siège. De fait, et même s’il n’est pas rare qu’éclate une bronca, échauffourée dégénérant souvent en lancers de tessons de bouteille, La Havane reste encore (mais pour combien de temps encore?) une exception parmi les capitales sud-américaines: on s’y sent sous haute surveillance, mais relativement en sécurité. Quoiqu’il en soit, dans cette immense cité où la rareté de l’argent, le chômage endémique et l’absence de perspective nourrissent le désoeuvrement, ces jovenes viennent là, dans la moiteur de la nuit tropicale, tout à la fois pour être vu, pour exhiber l’ultime troc de leurs nippes griffées, et aussi et surtout… pour tuer le temps.

Circuler, un parcours du combattant

La calle G n’est pas devenue par hasard, depuis près de vingt ans, ce lieu de ralliement et ce concentré de vie urbaine. Point de jonction de plusieurs lignes de bus, on y accède plus commodément qu’ailleurs, depuis des zones périphériques souvent éloignées. Le P2, via la Ciudad deportiva (la ville sportive), Boyero, le quartier de Diez de Octubre, San Francisco, pousse jusqu’à ces confins du Cotorro. Le 27 rejoint la Habana Vieja (la vieille Havane). Le 174 gagne Mantilla. Le LP 13 Santiago de las Vegas… Sur la carte, les distances se comptent en dizaines de kilomètres. Dans le contexte d’une agglomération de 2,5 millions d’habitants, étendue sur près de 750 km2, et dont le système de transports est totalement déficient, la Calle G est tout ensemble un croisement et un épicentre tant il est vrai qu’à La Havane il n’est pas rare de voir se former, à toute heure du jour ou de la nuit, des queues de vingt mètres autour d’un arrêt d’autobus.

Au bout d’une très longue attente, des grappes de Cubains prendront d’assaut la guagua –prononcer «ouahouah»– d’importation chinoise, un de ces bus tocards et mal entretenus faute de pièces de rechange, qui ont fini par pousser au rencard les exotiques camellos (chameaux), lourds engins militaires soviétiques à double remorque, lesquels, reconvertis, ont longtemps fait office d’évanescent transport public. Autre option: les almendrones, ces taxis collectifs ou taxis de diez pesos (environ un demi-dollar –très cher pour la bourse du Cubain moyen) qui, sur des trajets à peu près constants, relient avec davantage d’efficacité plusieurs points de la capitale, mais pas tous, loin s’en faut. Mode de transport aléatoire, à quoi sert d’ailleurs le gros des Américaines millésimées années 40 et 50. Bricolées, plus ou moins joliment repeintes, carburant au pétrole avec des moteurs réimplantés, ces antiquités de carte postale sillonnent encore la ville en très grand nombre, fumantes, bruyantes, dans un état de ruine indécidable.

Il n’y a que
les touristes pour trouver du charme

aux véhicules hors d’âge

Il n’y a que les touristes pour trouver du charme à ces véhicules hors d’âge. Les Cubains, eux, n’en voient que la triviale utilité. Au reste, la plupart de ces berlines de marque Chevrolet, Ford, Dodge, Buick ou Cadillac ont été trop intégralement rafistolées pour prétendre à quelque valeur en tant qu’objet de collection. Elles voisinent avec les Lada soviétiques, vestiges moins opulents des années 70 et 80. Une toute petite flotte rescapée de cabriolets rutilants et caparaçonnées de chromes est proposée à la location avec chauffeur, pour la promenade des Yankees en goguette. Seuls quelques rares privilégiés s’offrent à prix d’or des automobiles modernes.

Bref, circuler dans La Havane, pour la plupart des Cubains, est un parcours du combattant. Mais depuis la calle G, pas besoin de bus ou de taxi pour rejoindre la Rampa, à dix minutes de marche. Ainsi nomme-t-on familièrement la section finale de cette Calle 23 qui traverse le quartier du Vedado dans d’âcres relents de pots d’échappements, là où sa pente se raidit pour déboucher sur la baie et son célèbre Malecon inscrit au Patrimoine mondial. La nuit, chaque fin de semaine, il y a foule sur les trottoirs de la bruyante Calle 23. Les restaurants, pizzerias à la cubaine et autres gargotes ou commerces de lourdes pâtisseries s’y sont multipliés depuis cinq ans –pas forcément de la meilleure eau. Quelques prostitués mâles ou travestis y font le trottoir en catimini, sous couleur d’attendre un de ces bus qui n’arrivent jamais et sous le couvert de la liesse environnante. Passé le glacier Coppelia et le célèbre ciné Yara d’architecture moderniste, dont les séances du soir font toujours le plein si le film est américain, voilà donc la Rampa: ses boites de nuit en sous-sol –La Gruta, le Café Amor…–, cavernes plus ou moins interlopes, habituellement hétéros mais gay un ou deux soirs par semaine, avec strippers et shows de travestis; ses cafés glauques où d’antédiluviens groupes de son serinent leurs cha-cha-cha ou boleros increvables; ses mauvais taxis en maraude, clandestins ou non; ses rabatteurs à touristes –chicas, tabacos….

Surprise, à l’embouchure du Malecon se coudoient en s’ignorant deux faunes très différentes. Trottoir de gauche, le long des bâtiments abritant plusieurs compagnies aériennes, dont la Cubana de Aviacion, puis sur la fontaine d’angle au pied de la falaise dominée par le légendaire hôtel National, des couples ordinaires, jeunes ou moins jeunes, des troupes de mariachis qui poussent la chansonnette… Trottoir de droite, sur 100 mètres, se densifiant à mesure qu’on se rapproche de la rue d’angle (calle Infanta) et de l’horrible glacier-buvette qui lui emprunte son nom, un agglutinement de travestis et de jeunes gays dont c’est le rendez-vous rituel, chaque nuit mais plus encore en fin de semaine, de minuit à 5 heures du matin –sauf en cas de frente frio, front froid, selon l’expression consacrée de la météo pour annoncer une de ces tièdes pluies diluviennes si courantes à Cuba.

Plus pesada (pesante) que nulle part ailleurs, la police s’amuse souvent à disperser la meute à coup de sifflets, ou oblige on ne sait pourquoi son pacifique pacage à transhumer d’une rive de la rue vers l’autre. En outre, cette police si crainte et si haïe contrôle volontiers les nombreux guajiros considérés comme illégaux car non munis du précieux transitorio, ce visa intérieur, périodiquement renouvelable, qui autorise les provinciaux à séjourner dans la capitale, transitoirement comme son nom l’indique: un sésame qui s’achète d’ailleurs pour 40 CUC (40 dollars), par l’entremise de fonctionnaires bonnes âmes…

Guajiros «montés» des provinces de Holguin ou de Camagüay, de Santiago ou de Pinard el Rio, lesquels, pour beaucoup poussés par la necesidad qui sévit plus durement dans les campagnes, optent pour l’expédient provisoire de quelques torrides nuitées sous protectorat étranger, négocié au forfait, sans compter les cadeaux en sapes ou téléphones portables –très prisés. Au reste, ces étrangers si convoités sont apparemment assez peu nombreux et semblent fréquenter plus assidument les deux exigües boîtes de nuit avoisinantes, où la loi de l’offre et de la demande reste encore à leur avantage.

Enfin, beaucoup de havanais de souche avouent répugner à traîner autour du Bim-Bom (ancienne dénomination toujours en usage de la cafétéria), considérant comme un déclassement de frayer dans ce bajo mundo, ces bas-fonds. De fait, le Bim-Bom, c’est un peu la cour des miracles. Mais, encore une fois, où aller? La rue, pour nombre de Cubains, est le refuge de leur impécuniosité, le lien social par excellence. Dans un pays où la canette de bière Cristal coûte 1 CUC, mais où le mois de salaire est à 300 pesos (soit 12CUC), on ne consomme que si l’on est invité…

Attrait ambigu

Le logo de la Fabrica de Arte Cubano.

A l’autre extrémité du Vedado, c’est l’extrême inverse: en février 2014, après six mois de travaux, dans un ancien entrepôt d’huile d’olive puis de pêcherie désaffecté, situé tout au bout de la Calle 11, presque à la jointure du quartier «huppé» de Miramar, X Alfonso, fils du musicien Carlos Alfonso, inaugurait la Fabrica de Arte Cubano (FAC): un lieu culturel transdisciplinaire –7.000 m2 sur deux niveaux– qui réunit à présent salle de cinéma, espace d’expositions (photographie, mode, design), piste de danse, deux bars, un restaurant, sans compter un patio extérieur permettant aux fumeurs de sacrifier à leur «vice», selon les termes d’un panonceau prohibant la cigarette à l’intérieur, où la climatisation à fond les manettes dispense une fraîcheur bienfaisante. Seul lieu de création indépendant de l’Etat (même si le ministère de la Culture a subventionné les travaux d’aménagement), l’endroit brasse rappeurs, plasticiens, vidéastes, danseurs … Créateurs cubains et étrangers confondus y exposent. Succès immédiat: cette ouverture internationale constitue bel et bien l’appel d’air où s’engouffre le profond désir de changement de la nouvelle génération cubaine.

De fait, la Fabrica est aujourd’hui le rendez-vous de toute la jeunesse «arty», estudiantine et hype de la capitale. Pour son architecte-aménageur Ernesto Jimenez comme pour sa direction (collégiale), le projet reste un work in progress encore fragile. La Fabrica s’autofinance tout juste avec les seules recettes de billetterie et de restauration. Le droit d’entrée à 2CUC (presque 2 euros) s’échange contre un carton vierge de beso (jeu de mot sur la monnaie, le peso), qui sera tamponné à chaque consommation (éventuelle, car sans obligation). Et on règle le tout en sortant. Un tarif certes onéreux pour la moyenne des bourses cubaines, mais quand même pas inaccessible. (Attention, si l’on perd son carton, c’est 30 CUC!) La fréquentation dépasse largement la jauge officielle de 800 personnes.

Accessible du jeudi au dimanche, et sur une plage horaire restreinte (de 18h à 2h du matin), le lieu le plus branché de La Havane vient à peine de rouvrir ses portes à l’occasion de la Biennale d’Art contemporain, après son mois de fermeture rituelle, chaque trimestre, le temps de reconfigurer des volumes existants ou d’aménager de nouveaux espaces. L’esprit «récup» y règne d’ailleurs en maître. Sens de la fête et tradition latino obligent, l’endroit n’a rien de guindé et le dress-code demeure à l’appréciation de chacun. Mitoyen à La Fabrica, avec sa haute cheminée factice en briques, illuminée la nuit comme un fanal, le restaurant du Cocinero, pour le coup, draine une toute autre clientèle: stars locales, parvenus de cette bourgeoisie entrepreneuriale émergente, apparatchiks du régime et touristes chics.

Impensable voici à peine cinq ans, cette Fabrica, à l’heure de la normalisation progressive avec le vieil ennemi «étasunien», est un signe des temps. Ce au cœur d’une géographie et d’une sociologie urbaines qui, plus que jamais, concentrent les paradoxes d’une capitale en mutation accélérée. Les joyeuses tribus de la calle G, les intouchables du bim-bom et les dandies de La Fabrica composent ce mix éloquent, qui, combiné à bien d’autres traits, fait toute la singularité de La Havane et, pour le visiteur occidental, son attrait ambigu.

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