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Dessiner la première mondialisation à partir d'une carte perdue dans un carton depuis le XVIIe siècle

Globenmuseum | ThomasW01 via Wikimedia CC License by

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En travaillant sur une carte de Chine du début du XVIIe siècle, Timothy Brook relit toute l’histoire de la première unification du monde, après les Grandes Découvertes.

La carte perdue de John Selden

de Timothy Brook

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Comme dans son précédent ouvrage, Le Chapeau de Vermeer. Le XVIIe siècle à l’aube de la mondialisation, salué à juste titre par la critique, Timothy Brook se penche ici sur des objets: des objets échangés entre les cultures et entre les pays, et dont les voyages dessinent les fils de ce qu’on appelle «la première mondialisation». L’objet en question est une grande carte de Chine, centrée sur la mer de Chine, léguée à la bibliothèque Bodléienne d’Oxford en 1645 par John Selden, un éminent juriste du temps. Comme le dit le titre de l’ouvrage, cette carte est presque une «carte perdue», laissée pendant des siècles dans l'obscurité d’un carton d'archives, jusqu'à ce que la curiosité de l'historien la remette en lumière. Mais il en va en fait de trois pertes, qui stimulent l’enquête de l’historien.

Représenter le monde

La première perte, c’est donc, bien sûr, la carte elle-même. Oubliée pendant des siècles car déjà dépassée techniquement lorsqu’elle arriva à Oxford, elle a été redécouverte et restaurée il y a peu, et Timothy Brook entreprend de la relire, en croisant des techniques classiques et des techniques plus modernes (notamment un géoréférencement lié à un Système d’Information Géographique, qui prouve la surprenante exactitude de la carte).

Se penchant sur les couleurs, sur les inscriptions, reconstruisant les toponymes, les marges, interrogeant le verso de la carte autant que sa matière, Timothy Brook parvient à proposer une date de création et même des informations sur le cartographe anonyme. L’auteur, tout au long du livre, fait à nouveau la preuve de sa capacité magistrale à lire des images, à en décrypter les moindres détails, qui tous font sens –ainsi de la forme d’un cartouche contenant le nom d’une capitale de province–, mais aussi sa capacité à voir ce qui ne devrait pas être là. Ici, la présence d’une rose des vents et d’une règle graduée suggère en effet une possible influence européenne dans la conception de la carte. En sorte que cette carte est un objet hybride: réalisée par un chinois qui avait vu des cartes européennes, elle finit dans la collection d’un juriste anglais fasciné par la Chine, avant d’être annotée par un chinois converti au christianisme et invité à Oxford par le conservateur anglais désireux d’apprendre le chinois... Au-delà de cette histoire imbriquée, la carte est aussi un objet technique, et l’auteur retrace rapidement les évolutions de la cartographie à l’époque –on peut d’ailleurs regretter que les travaux de Christian Grataloup ne soient pas utilisés ici.

Enfin, la carte est le support d’un discours, en l’occurrence d’un discours cosmogonique qui assimile la Chine au Ciel pour mieux affirmer la force de l’Empire du Milieu. Relisant la carte, la comparant à d’autres, l’auteur passe de cartes en images et de textes en textes avec une érudition étourdissante. Mais il y a aussi, dans tout l’ouvrage, un vrai souci de clarté, une volonté permanente de faire comprendre au lecteur les phénomènes dont on parle; ce qui passe, notamment, par l’utilisation d’anachronismes afin d’actualiser le propos:

«Les orientalistes étaient les hackers de leur génération.»

Inventer le droit international

La deuxième perte, c’est Selden lui-même. Figure peu connue voire totalement ignorée aujourd’hui, il a pourtant joué un rôle important dans la vie politique anglaise, et a surtout eu un rôle clé à l’échelle du monde. En effet, cherchant à s’implanter sur le marché des épices, au détriment de l’Espagne, la VOC, Compagnie des Indes Orientales de Hollande, fait rédiger par Grotius un traité affirmant que la mer est libre et n’appartient à personne. Contre cette prétention, Selden rédige un texte affirmant au contraire que les mers peuvent être possédées et contrôlées. Comme il l’écrit dans son texte:

«La mer, par la loi de nature ou des nations, peut faire l’objet de domination et de propriété aussi bien que la terre.»

Les mers qui entourent l’Angleterre sont définies par lui comme les «chambres du roi»: c’est la naissance de ce qu’on appelle aujourd’hui les eaux territoriales, et Selden participe ainsi de l’invention d’un droit international.

La carte de Chine qu’aimait tant Selden a pu, comme le note l’auteur, l’influencer dans la conception de sa théorie, car elle représente une mer entièrement remplie d’îles et donc facilement appropriée. Il y a là un fascinant aller-retour: en méditant sur une carte de Chine, le juriste construit une théorie juridique qui est aujourd’hui utilisée par la Chine pour revendiquer la pleine possession des eaux que cette carte représente... Ces imbrications ne sont pas des coïncidences, encore moins des anecdotes: ce qui s’y dessine, c’est la fabrication d’un monde connecté, lié, mondialisé.

Rendre sensible le premier orientalisme

Et c’est précisément la troisième perte à laquelle répond ce livre: l’ambiance d’une époque. Comme le chapeau de castor, la jatte ou les pièces d’argent dans les tableaux de Vermeer, la carte de Selden fait signe vers toute une culture, celle de la première moitié du XVIIe siècle. Après le XVIe siècle des Grandes Découvertes, c’est l’époque de l’expansion commerciale, l’époque des premières cartes du monde qui ne soient plus de simples portulans indiquant les côtes, l’époque où l’attention des Occidentaux se fixe à nouveau sur la Chine. Les élites intellectuelles d’Angleterre sont toutes fascinées par l’Orient, et le chinois apparaît comme la langue mystérieuse par excellence, celle dont l’apprentissage est censé ouvrir les portes d’une sagesse immémoriale.

L’enquête sur la carte de Selden recoupe ainsi d’autres histoires plus connues: l’implantation de l’Angleterre sur la scène orientale, au détriment de l’Espagne, ou encore l’activité des missionnaires catholiques en Chine et au Japon. C’est l’époque où les réseaux commerciaux et politiques commencent à se réunir pour construire notre monde contemporain –mais c’est aussi, car l’auteur n’est pas un naïf, une époque de guerres, et l’essor commercial comme les progrès des techniques cartographiques sont étroitement liés aux pouvoirs qui en sont à l’origine. Bref, comme le note l’auteur:

«C’était un temps de créativité et de changement remarquables [...] cette ère a été riche, complexe et entrelacée de multiples réseaux mondiaux.»

Pour une histoire par les objets

Sur le fond, on doit noter que le livre se présente très explicitement comme un récit mis en intrigue. Timothy Brook construit son livre comme un roman, avec du suspens, des cliffhanghers à la fin des chapitres, des personnages –qui sont d’ailleurs introduits par une liste en forme de dramatis personae au début du livre. Dramatisant les situations, partant le plus souvent d’anecdotes, l’auteur sait également se mettre lui-même en scène pour rappeler, à travers l’histoire d’une carte de Chine qui lui a été confisquée par un douanier chinois dans les années 1970, qu’hier comme aujourd’hui, les cartes sont des objets de pouvoir toujours étroitement contrôlés par les gouvernements. Cette mise en intrigue est encore renforcée par la couverture du livre et le quatrième de couverture, qui tire vraiment le livre vers le roman. Cette façon d’écrire l’histoire est assez caractéristique du style de Timothy Brook; elle rejoint, de plus, des réflexions récentes sur les nouvelles manières d’écrire l’histoire, développées par exemple dans l’essai remarqué de Ivan Jablonka.

Le plus regrettable dans ce livre, c’est l’absence de carte... ce qui est assez ironique, convenons-en. Une carte de la Chine de l’époque, indiquant les ports et les routes commerciales, aurait été très appréciée pour se repérer dans les parcours et les trajets que décrit l’auteur –car, sauf à bien connaître la région, on a vite fait de se perdre dans les toponymes et les dates, en particulier dans le sixième chapitre «naviguer depuis la Chine». Plus encore, la carte de John Selden, inscrite au cœur de l’ouvrage, n’est ici reproduite qu’en noir et blanc –alors même que l’auteur propose une analyse de ses couleurs– et dans une qualité vraiment décevante. Ce n’est évidemment pas le fait de l’auteur, et cela n’enlève rien à son ouvrage, mais un tel choix questionne vraiment la politique éditoriale.

Malgré cette lacune, le livre reste un ouvrage passionnant, une véritable enquête, la carte étant posée comme «une énigme, codée en fonction des conventions de [son] temps et des caprices de [son] auteur». Il ne faut pas s’y tromper, ces livres sont très importants dans le paysage historique générale: Timothy Brook, en faisant des images des objets d’histoire –et pas seulement d’histoire de l’art– invente à la fois des sources et une méthode pour les interpréter. Même si l’auteur ne fait pas preuve ici de la même virtuosité que lorsqu’il plonge dans les tableaux de Vermeer, il montre à nouveau que l’histoire gagne à être écrite au plus près des objets, qui permettent de remonter jusqu’aux hommes. Au lieu de dérouler la ligne droite du raisonnement, l’auteur préfère se perdre dans les méandres des rencontres et les détours des échanges. Et c’est, en somme, le livre lui-même qui devient alors la carte d’un nouveau monde, plus étroitement connecté que jamais, et dans les fils duquel nous vivons toujours aujourd’hui.

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