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La guerre aux mauvais médicaments est déclarée

Au Kenya, une clinique de recherche contre la malaria (REUTERS, Joseph Okango)

Au Kenya, une clinique de recherche contre la malaria (REUTERS, Joseph Okango)

Les initiatives se multiplient pour mieux détecter les traitements de maladies tropicales falsifiés ou de piètre qualités, responsables chaque année de plus d'une centaine de milliers de décès.

Plus de 122.000 enfants africains sont morts en 2013, après avoir ingéré des médicaments censés les guérir du paludisme. En cause: leur qualité. L'un de ces médicaments était falsifié, l'autre de piètre qualité, c'est-à-dire insuffisamment ou trop dosé. Voici l'une des sombres conclusions révélées par l'American Journal of Tropical Medicine and Hygiene en avril 2015. D'après les résultats d'un ensemble de 17 études publiées par la revue scientifique, près de 41% des quelque 17.000 échantillons de médicaments utilisés contre les maladies tropicales (paludisme, dengue...) testés ne correspondaient pas aux normes de qualité requises. Et selon les chiffres de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) diffusés en 2014, 15% des médicaments en circulation dans le monde – tous types confondus – seraient des faux. Dans certains pays d'Afrique et d'Asie du sud-est, ce taux atteindrait les 30% voire les 70%.

Un constat alarmant, sachant que la prise de faux médicaments ou de médicaments de mauvaise qualité est doublement dangereuse. D'une part, certains de ces produits peuvent renfermer des substances toxiques (ciment, peinture, antigel...). D'autre part, ne contenant pas la bonne dose de substance active, ils peuvent contribuer à l'apparition de résistances aux traitements. Des traitements qui sont le fruit de décennies de recherches scientifiques et de lutte contre les maladies tropicales.

Une quarantaine de techniques de détection

Pire encore, «pour certaines maladies contagieuses comme la tuberculose, il y aura des conséquences immédiates pour l'individu et pour le public, puisque le patient, pensant se soigner, continuera de contaminer les personnes avec qui il entre en contact», souligne le docteur Sonak Pastakia, chercheur au département pharmacie de l'université de Purdue dans l'État de l'Indiana (États-Unis) et coordinateur du programme AMPATH, un partenariat entre l'école de médecine de l'université Moi dans l'ouest du Kenya, l’hôpital universitaire Moi et un consortium d'écoles de médecine des États-Unis.

Outre la nécessité en amont «d'un mécanisme mondial de régulation et de contrôle de la qualité des produits pharmaceutiques» prôné par de nombreux experts dont la docteur Margaret Hamburg, ancienne directrice de la Food and Drug Administration (FDA), l'agence américaine des médicaments, le développement de technologies de détection fiables semble être tout aussi prioritaire. On dénombre actuellement une quarantaine de techniques différentes de détection, mais toutes ne sont pas adaptées à une utilisation sur le terrain, en particulier dans les pays à faible revenu ou à revenu intermédiaire en Afrique et en Asie du sud-est, régions les plus touchées par la pandémie de médicaments contrefaits et de mauvaise qualité.

Si un patient
ne répond pas bien
à un traitement, nous n'avons aucun moyen de savoir si c'est vraiment dû à un médicament de mauvaise qualité

Docteur Sonak Pastakia, Kenya 

Marya Lieberman, chimiste à l'université Notre-Dame dans l'État de l'Indiana, explique:

«Les méthodes de détection sophistiquées telles que la spectroscopie Raman sont très coûteuses. À l'achat tout d'abord (des dizaines de milliers de dollars), mais aussi en fonctionnement et en entretien. Il faut aussi des équipements de laboratoire et de l'électricité. Au Kenya, par exemple, c'est difficile voire impossible d'avoir accès à tout ça.» 

D'où son idée de fabriquer un outil de détection rapide de médicaments antipaludéens de très mauvaise qualité, à la fois bon marché et simple d'utilisation. Depuis 2012, la chercheuse américaine travaille avec sa consœur Abigail Weaver sur l'élaboration d'un test chimique par coloration sur un buvard constitué de 12 bandes de couleurs et dont le fonctionnement s'apparente à celui d'un test de grossesse.

 

Un premier filtre encourageant

Pour tester un médicament suspect, il faut l'écraser et l'étaler sur la carte absorbante dont l’extrémité sera plongée dans l'eau pendant trois à cinq minutes. Si la disposition des barres de couleurs est différente de celle de l'échantillon de référence, le médicament sera considéré comme suspect et devra être envoyé dans un laboratoire pour des analyses plus poussées. 

«La carte ne nous dit pas tout. Par exemple, elle ne donne aucune information concernant la quantité de chacun des composants. Il s'agit d'un premier filtre, qui n'est pas parfait, mais c'est mieux d'être borgne qu'aveugle.»

Dans certains pays d'Afrique, les médecins ont parfois l'impression de jouer au jeu de la devinette, constate le docteur Sonak Pastakia depuis le Kenya.

 «Si un patient ne répond pas bien à un traitement, nous n'avons aucun moyen de savoir si c'est vraiment dû à un médicament de mauvaise qualité. Par exemple, si quelqu'un souffre d'une infection bactérienne, on pourrait lui dire d'aller acheter tel antibiotique, mais sans préciser une marque en particulier. S'il revient sans amélioration, on lui demandera de retourner acheter une marque spécifique, en espérant que celui-ci contienne la bonne dose de substance active. Mais ça ne règle pas le problème, puisque le patient aura gardé l'infection trop longtemps, peut-être souffrira-t-il de dommages permanents. Et à force, les patients ne font plus confiance au système de santé et risquent de se retourner vers des guérisseurs traditionnels qui ne sont pas toujours fiables.»

L'impératif humanitaire de réduire les coûts

Pour l'instant, les cartes-tests de Marya Lieberman et d'Abigail Weaver sont conçues de façon artisanale par des internes en médecine. Les deux scientifiques souhaiteraient les faire commercialiser d'ici deux à trois ans à un prix raisonnable. 

«Aujourd'hui, le coût de fabrication est de 50 centimes de dollars environ [0,44 €]. Nous aimerions le faire chuter à 15 centimes [0,13 €] en les traitant en imprimerie rotative. Mais avec un si bas prix, le fabricant potentiel ne fera pas de bénéfices.»

Une chose est sûre, si le prix dépasse les 50 centimes de dollars, certains malades au Kenya ne pourront pas s'offrir ce luxe. Selon un article du Malaria Journal publié en juillet 2014, un patient doit débourser entre 75 et 94 centimes de dollars [entre 0,66 et 0,83 €] pour un cycle de traitement contre le paludisme. Et selon les chiffres de l'Unicef récoltés en 2013, 43% de la population au Kenya vit avec moins de 1,25 dollar par jour [1,10 €].

Notre appareil
ne fonctionne que pour certains médicaments,
les antipaludéens, les utérotoniques
et certains autres antibiotiques. Nous aimerions élargir notre spectre

Muhammad Zaman

En attendant, les buvards doivent être encore améliorés. 

«Le médecin ou le pharmacien rend son verdict en comparant, à l’œil nu, l'aspect des bandes de couleurs de la carte testée avec celui de la carte de référence. Le problème, c'est que tout le monde ne voit pas de la même façon, fait remarquer la chercheuse Marya Lieberman. Il suffirait de prendre une photo de la carte après le test à l'aide d'un téléphone portable et de l'envoyer via une application. Le programme rendrait ainsi un verdict plus précis en quelques minutes.»

S'il est question de précision, la mallette «PharmaChk», inventée par l'équipe de Muhammad Zaman de l'université de Boston (États-Unis) pourrait bien faire l'affaire. Basé sur une technique de fluorescence, cet appareil portatif révèle la concentration des principes actifs contenus dans le médicament testé ainsi que leurs vitesses de dissolution. Et c'est pourquoi cette méthode semble «aussi prometteuse», selon l'ingénieur biomédical et chef de projet Muhammad Zaman qui rappelle que «les principes actifs qui se décomposent trop rapidement peuvent être à l'origine d'overdoses mortelles»


Les premiers essais sur le terrain ont été effectués en mars 2014 au Ghana, où une seconde série de tests est prévue d'ici la fin de l'année. Muhammad Zaman et son équipe aimeraient mettre au point un produit plus abouti dans deux ou trois ans. En effet, le prototype actuel est encore assez «limité» aux dires de l'ingénieur biomédical: 

«L'appareil ne fonctionne que pour certains médicaments, les antipaludéens, les utérotoniques –ces médicaments stimulant la contraction des muscles utérins utilisés avant et après l'accouchement– et certains autres antibiotiques. Nous aimerions élargir notre spectre pour y inclure des médicaments contre les cancers et les hépatites.»

Par ailleurs, l'agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux qui autorise la commercialisation des médicaments aux États-Unis développe, de son côté, un appareil nommé CD-3, qui repose sur un système de diodes électroluminescentes (LED). Les premiers résultats plutôt encourageants des trois appareils de détection évoqués dans cet article permettent d'espérer que des technologies fiables, bon marché et simples d'utilisation, ne devraient pas tarder à émerger. Mais toute la question sera de savoir comment les paramétrer. Selon l'Organisation mondiale de la santé, un médicament de piètre qualité est un médicament contenant moins de 90% ou plus de 110% de la substance pharmacologique active censée être présente dans celui-ci. Mais pour le moment, il ne s'agit pas d'une définition standardisée.

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