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«Le Rapport de Brodeck», le génie ordinaire de Manu Larcenet

Extrait du «Rapport de Brodeck» de Manu Larcenet (@Dargaud)

Extrait du «Rapport de Brodeck» de Manu Larcenet (@Dargaud)

Une phrase venue en rêve, un livre perdu deux fois dans le train, un romancier-cinéaste qui ne veut pas d’adaptation cinéma mais donne son feu vert à un dessinateur alors qu’il n’y connait rien en BD. La conception du Rapport de Brodeck, l’album de Larcenet d’après Philippe Claudel, est remplie de surprises et de petits miracles.

C’est un objet qui impose une certaine solennité. Il y a d’abord le fourreau à retirer puis la découverte du livre et de son format à l’italienne (pour celles et ceux qui trouvent problématique l’extraction du livre, une bonne âme a fait un tuto). En préambule, une gravure montre un homme assenant le «coup de merlin» à un cheval –soit un coup de hache. Puis les images, d’un noir charbon hypnotique, s’enchaînent d’abord dans un grand silence puis, à partir de la sixième planche, avec à peine plus de mots. 

Le Rapport de Brodeck volume 1, le nouvel album de Manu Larcenet, est une déflagration sourde. Pas loin de Blast, violente série consacrée à un ermite en marge de la société. Dans la foulée de ce chef-d’œuvre sadique (4 tomes, beaux et éprouvants), le dessinateur appuie encore où ça fait mal. Ses lecteurs, qu’ils ne l’aient jamais connu en auteur humoristique (Bill Baroud, Retour à la Terre, etc.) ou qui l’aient suivi dans sa métamorphose en Dark Manu, sont pourtant de plus en plus fidèles.

Ça aurait été cool de lui poser des questions. Mais il dessine déjà le volume 2 et préfère se consacrer à sa planche à dessin plutôt qu’à l’exercice de l’interview. Sans qu’il soit asocial, il limite les contacts avec l’extérieur: il faut se contenter de ses livres (certains chez les Rêveurs, une petite maison d’édition à la ligne éditoriale soignée). Il y a tout juste un an, il fermait son blog après avoir vu ses dessins piratés (pour les accros à l’erreur 404). Il écrivait alors: 

«Cette propension du moment à penser que tout est à disposition, que tout est à tous, sans réserves, sans distinction, sans précautions, me rend taré. Mes images me sont précieuses. C’est du travail et de l’émotion.» 

Quelques années plus tôt, il déplorait les «messages de haine» laissés par certains internautes après qu’il a poussé ses potes et ses fans à se filmer en train de siffler La Marseillaise (quelques restes de l’opération). «Ça fait vingt ans que je fais de l’analyse donc chaque mot compte. Ce n’est pas rien de dire: "gros porc, je vais te crever"(1)Attaqué par certains parce qu’il a du succès, il avouait par la même: 

«Je n’ai pas un contact facile avec les gens. Même ceux qui croient me faire plaisir en disant "j’aime tous tes albums, sauf celui-ci..." Alors que c’est celui que je préfère. Bon, tous mes livres ne sont pas réussis loin de là. J’ai fait beaucoup d’erreurs. C’est aussi ça, si j’avais fait de meilleurs livres, en en publiant moins et en prenant plus le temps, j’aurais été moins attaquable.» 

Oui, Manu est un peu torturé et ça se sent (de plus en plus). L’année dernière, dans le cirque télé de Laurent Ruquier sur France 2, il avouait, le sourire aux lèvres, être déprimé.

«Je m’appelle Brodeck et je n’y suis pour rien.»

Alors, on s’arrête là? Hé non, Le Rapport de Brodeck permet un petit tour de passe-passe. Parce que, si l’album est du Larcenet pur jus, si ses personnages ont bien en bouche ces dialogues secs, les mots ne sont pas de lui. Astuce: Larcenet s’est livré pour la première fois à une adaptation, celle d’un roman. Pourquoi donc ne pas interroger son auteur Philippe Claudel et remonter le temps afin de raconter l’histoire de l’adaptation? Le romancier et cinéaste –son dernier film, Avant l’hiver, est sorti il y a deux ans– répondra par mail alors qu’il est à Bogota, invité par la «ferio del libro» de la ville. «J'ai la chance d'avoir un public fidèle et nombreux en Amérique du sud.»

Extrait de Brodeck

Un matin au milieu des années 2000. Philippe Claudel se réveille avec une phrase en tête, «apparue en rêve je suppose». La phrase est courte, à la fois énigmatique et porteuse: «Je m’appelle Brodeck et je n’y suis pour rien.» À partir de ce point de départ, l’écrivain, alors déjà auteur de huit romans (dont Les Âmes grises), bâtit Le Rapport de Brodeck, récit à la première personne où Brodeck, habitant d’un village de montagne, revient sur la mort d’un étranger (l’«Anderer», soit «L’autre»). Envoyé en camp de concentration par les mêmes villageois parce qu’il était différent, Brodeck retrace les événements qui ont mené à l’exécution de «l’Anderer» et déroule le fil chaotique de ses souvenirs. 

Cet imposant roman joue avec l’histoire du XXe siècle, entretenant avec elle à la fois proximité et distance –le contexte pourrait être celui de l’après-Seconde Guerre mondiale mais rien n’est précisé. Au contraire, Claudel semble s’ingénier à brouiller les pistes. Malgré les retours en arrière du narrateur (aaah, le travail de mémoire), on pourrait croire à une fable noire savamment construite, l'auteur réfute avoir tout planifié. «J’écris comme on lit un livre, en le découvrant peu à peu.»

La moitié des planches sont muettes. Il faut être précis, autrement, tu ne comprends rien

Manu Larcenet

Lâché lors de la rentrée littéraire en août 2007, Le Rapport de Brodeck cartonne et reçoit trois mois plus tard le Goncourt des Lycéens. Philippe Claudel passe ensuite à autre chose car, pour lui, cela reste «un livre parmi d'autres livres».

Trois fois plus de boulot

Un jour de 2013 (en tout cas, on peut l’imaginer). Manu Larcenet met un point final au 4e tome de Blast, longue visite des enfers qu’il a menée à son terme en naviguant à vue (un peu comme Philippe Claudel et Brodeck¸donc) et qui lui a demandé plus d’énergie que ses autres livres. Au début de cette aventure littéraire, il témoignait: 

«Faut pas que ça soit chiant, j’y bosse trois fois plus que sur Le Combat Ordinaire. La moitié des planches sont muettes. Faut être précis, autrement tu ne comprends rien. Oui, c’est un défi… Ça doit être la crise de la quarantaine, je veux me prouver quelque chose.» (1)

Mais, maintenant, Blast est derrière lui. Désœuvré, Larcenet sent la peur du vide et se demande à quelle histoire au long cours il va se consacrer. Sa femme lui conseille alors de lire Le Rapport de Brodeck. Il oublie deux fois le bouquin dans un train avant de se rendre à l’évidence: «Pratiquement à chaque page, je me disais "ça se dessine !"» (citation extraite du dossier de presse). Après l’étouffant Blast, il va ainsi se changer les idées en adaptant le sombre roman de Philippe Claudel. Peu de temps après, celui-ci apprend que son éditeur (Stock) vient d’être contacté par Dargaud, éditeur des succès de Larcenet. Le sujet: son adaptation dessinée. 

«Pourquoi pas, ai-je pensé dans un premier temps, se souvient Philippe (qui nous répond en différé de Bogota, rappelez-vous). Je savais par des amis qu'il était un artiste très talentueux.» 

À part ça, il ignore tout de sa bibliographie. Pire: «Je confesse une grande ignorance dans le domaine du roman graphique ou de la bande dessinée.» Malgré ces lacunes, c’est bien à un auteur de BD à qui il confie l’adaptation du Rapport de Brodeck, alors qu’il refuse de le voir porter sur grand écran: 

«Je n'ai pas songé à l’adapter en film et j'ai découragé ceux qui y ont pensé. Je ne veux pas que cela soit un film.» 

Une affirmation étonnante pour un auteur qui passe du roman au film, écrit jusqu’à ce jour les scénarios de ses longs et a même contribué à l’adaptation des Âmes grises par Yves Angelo. Mais ça le regarde, n’est-ce pa ? On ne lui dira pas que des jeunes fous ont essayé d’adapter son livre avec juste leurs doigts ou que d’autres ont bricolé des bandes annonces comme celle-ci.

Entre Rembrandt et Kirchner

Vu que Larcenet n’est pas cinéaste mais dessinateur, Claudel lui donne donc son accord. «Au feeling», sans qu’au préalable les deux ne se rencontrent dans un bar, au Hellfest ou chez Magyd Cherfi (un ami de Manu). Du coup, le calendrier s’accélère, le projet devient réalité. 

«À partir du moment où je lui ai dit oui, Larcenet m'a envoyé très vite ses premières planches et je lui ai dit que je trouvais cela remarquable. J'ai été séduit par leur puissance évocatrice et leur qualité poétique, leur noirceur habitée. Il y a du souffle dans cela.»

Les planches de Larcenet lui évoquent parfois «l’aspect de bois gravés», «la finesse d’eaux fortes, Rembrandt ou les gravures du peintre expressionniste allemand Kirchner». À part ces échanges, il laissera tranquille le dessinateur. 

«J'estime que quand je donne une autorisation, l'artiste possède la liberté de faire son œuvre comme il l'entend.»

J'ai toujours trouvé que le noir et blanc possède dureté et poèsie

Philippe Claudel

Ainsi, il ne s’étonne pas des quelques sacrifices réalisés par Larcenet – comme le personnage secondaire de l’ancien instituteur de Brodeck, Ernst-Peter Limmat, porté disparu. Et puis, autre raison pour laquelle il ne s’investit pas dans l’adaptation dessinée: Le Rapport de Brodeck tient véritablement de l’histoire ancienne, un peu poussiéreuse. 

«C’est un livre qui est vieux pour moi désormais… même s'il me faut encore en parler un peu partout car mes principaux romans sont traduits dans quarante langues environ.» 

D’ailleurs, alors qu’il est à Bogota, il ne s’économise pas. 

«Je fais les dernières finitions de mon 4e long métrage, Une enfance, qui sortira fin septembre. Et j'écris un roman tout en commençant à pensant au prochain film.» 

La fusion de deux imaginaires

Bref, il a tourné la page. Ce qui ne constitue pas non plus une raison de bouder son plaisir devant le résultat final, cette adaptation magistrale. 

«Quand c'est réussi comme cela, je crois qu'on ne peut en être que très heureux, confirme Claudel. La bande dessinée laisse encore une très grande place à l'imaginaire du lecteur, c'est ce qui me plaît dans le travail fait par Manu Larcenet. Il est parvenu à respecter le décalage fantastique par rapport à une réalité historique et géographique : il a trouvé le moyen de préserver cela dans la représentation des camps et des bourreaux que je trouve très réussie.

 

 Mon imaginaire n'est pas contrarié par celui qu'il a mis en place. J'ai toujours trouvé que le noir et blanc possède dureté et poésie. Le roman est sombre certes, mais l'adaptation fait la part aussi à des dimensions humaines et paysagères qui contrebalance me semble-t-il les ténèbres des thématiques.»

Et maintenant? Manu Larcenet dessine le 2e tome de Brodeck. Le 15 juillet, l’adaptation par Laurent Tuel (Un jeu d’enfants, Jean-Philippe) du Combat ordinaire (avec Nicolas Duvauchelle) devrait sortir sur les écrans avec pour la BO le Français Cascadeur –alors que Larcenet aurait préféré NOFX ou Tom Waits. C’est le problème avec les adaptations, les auteurs peuvent se sentir trahis…parfois.

 

1 — Interview réalisée en 2006 pour le magazine Rolling Stone Retourner à l'article

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