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Les vrai(e)s scientifiques ne ressemblent pas à des «garçons avec des jouets»

Non, les scientifiques ne sont pas «des garçons avec des jouets». Ici, la lieutenante Shelton, ingénieure-chimiste du Rocket Propulsion Lab (laboratoire de propulsion des fusées) | Expert Infantry via Flickr CC License by

Non, les scientifiques ne sont pas «des garçons avec des jouets». Ici, la lieutenante Shelton, ingénieure-chimiste du Rocket Propulsion Lab (laboratoire de propulsion des fusées) | Expert Infantry via Flickr CC License by

Sur la radio publique américaine, un astrophysicien a qualifié les scientifiques de «garçons avec des jouets». Ce qui a franchement énervé sa consœur anthropologue Kate Clancy, à cause du stéréotype de genre que cette remarque véhicule mais aussi en raison du caractère enfantin auquel elle réduit la science.

Un dimanche matin, j'ai allumé NPR pendant que je préparais le petit-déjeuner pour ma fille et moi. Une grosse journée s'annonçait: d'abord, il fallait passer au marché, puis on avait prévu d'aller dans une réserve naturelle forestière assister à une fête des oiseaux migrateurs, avec démonstration de filets japonais et dissection (si la chance était avec nous) de pelotes de réjection

J'écoutais donc Scott Simon introduire une nouvelle émission, Joe’s Big Idea, qui se donne comme objectif d'explorer «la manière dont les idées deviennent des innovations et des inventions». L'émission du jour concernait un scientifique, et j'en suis une, ce qui fait que j'ai tendu l'oreille à mesure que Joe Palca interviewait Shrinivas Kulkarni, astrophysicien de Caltech. L'émission a débuté sur les chapeaux de roue: Palca allait demander à Kulkarni ce qu'il y avait au-delà de l'univers et s'est ensuivie une conversation des plus passionnantes sur la différence entre les questions pratiques et les questions abstraites en astronomie. Puis Kulkarni a lâché la phrase qui tue et que tout le monde commente depuis:

Kulkarni: «Beaucoup de scientifiques sont, d'après moi, secrètement, ce que je qualifierais de garçons avec des jouets.»

Palca: «Des garçons avec des jouets.»

Kulkarni: «Et je pense qu'il n'y a rien de mal à cela, sauf que...»

Palca: «Des garçons avec des jouets.»

Kulkarni: «...mieux vaut ne pas le dire.»

Dans un style qui semble en réalité la norme sur NPR, Palca coupe la parole à Kulkarni. Quand il répète la formule de Kulkarni, son ton est aussi amusé qu'autoritaire et il accentue à la fois garçons et jouets. Sauf que ce qui aurait pu être l'occasion de souligner la maladresse de Kulkarni se transforme, en fait, en renforcement, par Palca, des stéréotypes genrés.

Et c'est là que je me suis super énervée.

Cours de science désertés

Ma fille de 7 ans en connaît davantage sur la migration des grues blanches que la plupart des adultes, elle sait déterminer le sexe d'un papillon monarque et elle a conçu ses propres outils grâce à l'imprimante 3D que son père possède dans son laboratoire. Mais je sais ce qui lui pend au nez: des études montrent qu'à l'école primaire, soit une période cruciale pour le développement de l'identité de genre, beaucoup de filles commencent à s'éloigner des sciences, qu'elles ne voient plus comme caractéristiques de leur identité.

Au lycée, beaucoup déserteront tout simplement les cours de sciences, qu'importe qu'elles y réussissent mieux que les garçons.Et dans l'enseignement supérieur, elles auront encore à subir le poids de préjugés implicites: un récent travail présenté par Daniel Z. Grunspan lors du symposium annuel de l'American Association of Physical Anthropologists montre, par exemple, que, dans les classes de biologie, non seulement les étudiants voient leurs pairs les considérer comme plus compétents, mais ils sous-évaluent eux-mêmes systématiquement les compétences des étudiantes. Dans mes propres travaux, réalisés en collaboration avec Julienne Rutherford, Robin Nelson et Katie Hinde, nous avons montré que les femmes scientifiques travaillant dans des disciplines dites de terrain, et notamment au début de leur carrière, sont confrontées à des environnements de travail hostiles et subissent du harcèlement sexuel, voire des agressions.

En tant que scientifique, j'apprécie non seulement les problématiques générales et théoriques de ma spécialité, l'anthropologie biologique –ce que cela signifie d'être humain, quelles pressions environnementales ont présidé à nos adaptations les plus intéressantes– mais aussi le quotidien des recherches, la collecte de données, l'analyse en laboratoire, la conception de modèles statistiques permettant d'expliquer tout ce bazar, etc.

Je me frotte les mains d'impatience à l'idée d'acheter cet été une nouvelle machine à ultrasons

Dans mon laboratoire, il y a plein de congélateurs remplis de pisse et de crachats, mon disque dur est saturé d'images d'utérus et d'ovaires et je me frotte les mains d'impatience à l'idée d'acheter cet été une nouvelle machine à ultrasons ET un multiplexeur –un appareil qui permettra à mes étudiants de mesurer plusieurs hormones et autres biomarqueurs dans un seul échantillon et en une seule fois. Oui, je suis une fille avec des jouets, à fond les ballons.

Jouets cool

Ce qui fait que, ce dimanche matin, davantage sur un coup de tête qu'à la faveur d'une décision particulièrement et rationnellement calculée, j'ai commencé à chercher dans mon téléphone des images de ma fille ou de mes étudiants (qui sont toutes des étudiantes) en train de faire de la science. J'en ai trouvé quelques-unes et je les ai postées sur Twitter avec le hashtag #girlswithtoys. Peu après, des scientifiques m'ont emboîté le pas en postant leurs propres images de filles et de femmes s'amusant avec des jouets. Des jouets d'ailleurs bien plus cool que tous ceux que je pourrai un jour utiliser dans le cadre de mes recherches.

 

«Je joue avec des Mars rovers.»

 

«En 2015, on dit toujours que les scientifiques sont des garçons avec des jouets?»

 

Parler de «garçons avec des jouets» représente un stéréotype très spécifique aux scientifiques

«Oh! Regardez! Voici une scientifique du projet Australian SKA Pathfinder!»

 

«J'ai mon vernis à ongles bleu et mes lunettes de sécurité. Au boulot!»

 

«Quoi, keskya? Je suis OKLM avec mon jouet, à inventer une nouvelle classification stellaire.»

 

«Plongée/Pièges de lumière “mes jouets” Les scientifiques sont des #femmes avec des jouets»

À chaque fois que nous imposons un genre sur une action ou un rôle –et à chaque fois que nous renforçons ce genrage–, nous imposons des limites aux gens. «Des garçons avec des jouets» représente un stéréotype très spécifique aux scientifiques. Cela fait non seulement penser à «l'éternel masculin», grâce auquel les garçons et les hommes peuvent être exemptés de la bienséance la plus élémentaire, mais véhicule aussi l'idée que les scientifiques font de la science uniquement parce que cela les amuse.

Vecteur d’amélioration

Certes, je suppose que tous les scientifiques ont choisi ce métier parce qu'il est un vecteur de bonheur –et les joies qu'apportent la curiosité et les découvertes sont aussi puissantes qu'infinies. Mais il y en a aussi beaucoup, si ce n'est la majorité, qui sont scientifiques parce qu'ils estiment que leur travail est un vecteur d'amélioration du monde. Ils veulent s'engager auprès de l'univers, de la planète et des gens qui l'habitent parce que la science donne davantage de sens à toutes ces interactions. Ils veulent faire connaître la science à un maximum de gens, avoir la chance de partager leur enthousiasme avec le plus grand monde. Ils veulent se servir de la science pour rendre la technologie plus sûre, les jeux plus amusants, les océans plus propres, les corps en meilleure santé...

Les scientifiques ne font pas de la science uniquement parce que cela les amuse

Quand un scientifique et un journaliste de radio renforcent le stéréotype des «garçons avec des jouets», ils éclipsent tout le travail acharné que font tant de scientifiques, de tous les genres, pour transformer la science et la rendre toujours plus accessible.

Après avoir poussé ma petite colère, j'ai passé le reste de la journée avec ma fille: deux filles avec des jouets, deux filles qui se posent de grandes questions sur le monde, deux scientifiques que la pratique quotidienne de la découverte remplit de joie. À la fête des oiseaux migrateurs, le naturaliste faisait sa démonstration des filets japonais et commençait à expliquer comment s'y prendre pour l'identification quand un oiseau s'est échappé d'un filet.

«Oh, ça c'est un pic mineur! s’est exclamée ma fille, avant même que l'oiseau s'envole complètement. Je le reconnais à son cri.»

 

«Des #fillesavecdesjouets qui apprennent les outils qu'on utilise pour attraper et identifier les oiseaux.»

En voilà une grande idée: les véritables innovateurs sont ceux qui prennent des responsabilités pour la culture qu'ils créent. Alors au lieu de renforcer les stéréotypes, le temps est venu de les éliminer.

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