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Les Beatles, McCartney y pense tous les jours en se rasant

Paul McCartney au Stade de France, le 11 juin 2015. REUTERS/Benoît Tessier.

Paul McCartney au Stade de France, le 11 juin 2015. REUTERS/Benoît Tessier.

Si l’actu musicale va trop vite pour vous, rendez-vous toutes les deux semaines dans la rubrique «Dans ton casque». Actu, vieilleries, révélations ou underground: vous serez nourris en 3 minutes, durée d’une bonne pop song. Aujourd’hui: Paul McCartney, Unknown Mortal Orchestra, Moondog et Björk.

1.Le buzzPaul McCartney

La gloire et la fortune de Paul McCartney étaient faites avant que se rencontrent les parents d’une bonne partie de son public. Il suffisait d’adresser un coup d’oeil panoramique, le 11 juin au Stade de France, pour sentir cette vertigineuse influence. Il suffisait aussi de pouvoir prendre un peu de recul sur sa propre histoire. Ni le showman Paul, ni l’artiste McCartney n’ont besoin de partir en tournée et de remplir les stades. Si le Beatle le plus cérébral s’est lancé, à 72 ans, dans une nouvelle série de shows, s’il n’arrête jamais très longtemps de donner des concerts depuis une demi-douzaine d’années, il faut chercher au-delà d’un goût primaire et sincère pour le rock'n’roll.

McCartney a plus important à faire. Avec un recul très lucide sur ce que fut sa phénoménale carrière, débutée il y a plus d’un demi-siècle sur des scènes plus ou moins sordides de Hambourg et Liverpool, il cherche à faire passer un message. Celui d’un artiste en paix avec son histoire, son passé, et ses anciens partenaires Lennon, Harrison et Starr. Face à la foule rassemblée, le bassiste assume avec effusion que les Beatles sont les principaux responsables de l’auréole qui lui ceinture le dessus du crâne. Il ne l’a pas toujours fait. Il avait ses raisons. Il est heureux d’avoir à le faire aujourd’hui.

Dans les 43 chansons interprétée par McCartney dans son dernier show, 29 appartiennent au répertoire des Beatles, six à son oeuvre solo du XXIe siècle. S’il était obligé de servir quelques standards nés sous sa signature entre 1962 et 1970, il n’était pas contraint d’aller si loin. Il en avait encore largement sous la semelle pour servir des morceaux, magnifiques ou simplement efficaces, issus de son répertoire personnel. Il n’avait pas de raison de s’approprier un morceau de George Harrison (Something). Encore moins de reproduire un essai de John Lennon transformé en expérience de studio par George Martin, l’historique producteur du groupe (Being For the Benefit of Mr Kite). Il n’avait pas besoin de fouiller jusqu’à I’ve Just Seen A Face, All Together Now, Lovely Rita, I Saw Her Standing There. Il y a quelques années, il s’attaquait même au sommet lennonien des Beatles, A Day in the Life. Nous sommes très au-delà d’une politique éditoriale qui fut longtemps très simple: il reprenait les grands tubes des Beatles dont il était le lead vocalist.

Dans le show, le public a droit au premier morceau du premier album du groupe, Please Please me, paru en 1963, et au final du dernier album, Abbey Road. Ce final est constitué de trois chansons, Golden Slumbers, Carry That Weight et The End. Elles s’écoutent comme un testament. «The love you take is equal to the love you make», est-il dit en fin d’album et de concert. McCartney les reprend à son compte pour adresser au monde une absolue dévotion envers la chance qu’il eut d’être Beatle. «Il n’y avait que quatre places et c’est incroyable que j’ai pu en avoir une», a-t-il dit un jour. Plus bas dans cette page, vous verrez qu’il fut capable d’en parler comme une entité extérieure à lui.

Les Beatles provoquèrent pourtant chez lui les pires tourments de sa carrière et c’est la raison pour laquelle il faut voir dans ces choix de tracklists un geste conscient et profond. La fin du groupe en 1970 entraîna chez lui un épisode dépressif. Il passa les années 1970 à refuser en bloc de rejouer les vieilles chansons qui avaient fait sa gloire. Il cherchait alors à convaincre d’écouter les Wings. Il subit la disparition de son frère John Lennon en 1980 sans avoir aplani tous les différends avec lui. Sa réaction à chaud devant les caméras de la planète («Ça craint») suscita incompréhension, quelques sarcasmes et une double peine pour lui, au sens propre. Bien sûr, il chante Here Today en 2015, sa chanson hommage à Lennon.


 

Il eut, en revanche, le temps de faire de réels adieux à son copain George Harrison en 2001, sur son lit de mort, mais ce fut après de longues années de distance vicieuse. John était le grand frère aventurier qu’on aimerait secrètement copier sans oser. George était le petit frère qu’on entoure de son bras protecteur au point, au final, de l’empêcher un de vivre sa vie. La déflagration de la séparation des Beatles eut, sur ces relations, des conséquences qui marquent une vie.

Toutes ces années, McCartney a eu le temps de voir les biographes des Beatles et de ses musiciens écrire l’histoire du groupe sans tendresse particulière pour son omniprésence artistique. Tout est désormais su de son rôle central dans la disparition du groupe, de son entêtement juridique à traîner les trois autres devant les tribunaux pour sortir du giron d’Apple, de son absence de regrets aussi, puisqu’il expliqua de maintes fois ne pas avoir le choix, ce qui est probablement vrai. McCartney en conçut une très utile autobiographie déguisée, Many Years From Now, en 1998, parue sous la signature de Barry Miles. Mais il n’en fut retenu que les autres pages au cours desquelles il justifiait sa mainmise sur le groupe et tirait la couverture à lui sur certaines audaces attribuées à Lennon.

Le trait d’union entre le morceau d’ouverture du show de McCartney (Eight Days a Week) et le dernier rappel 100% Beatles, c’est une matière laissée aux futurs historiens du groupe. L’histoire passionnelle entre quatre garçons «qui s’aimaient énormément» (c’est Ringo qui l’a dit dans Anthology) s’est close dans un vacarme de vaisselle fracassée qui rendrait, par la suite, vaine toute idée de reformation. McCartney, devenu dépositaire de la mémoire du groupe à concurrence inégale avec Ringo Starr, aura consacré sa fin de carrière à recoller les morceaux. Entre les chansons, il parle, chauffe la foule, caresse l’amitié franco-britannique. A deux autres reprises, il s’arrête et laisse les gens devenir les maîtres du temps. La première fois, pour solliciter un hommage à John Lennon. La deuxième, à George Harrison.

2.Le coup de pouceUnknown Mortal Orchestra

Si le principal talent d’un artiste est de se réinventer à chaque essai, alors Unknown Mortal Orchestra est bien le grand groupe entraperçu en 2011 puis 2013 au cours de ses deux premiers disques. Avec Multi-Love, récemment paru, le cerveau du groupe Ruban Nielson réussit tout en souplesse un virage comparable à celui d’Arcade Fire sur son dernier essai: passer d’un univers de guitares énergiques mais torturées à une musique récréative, plus groovy, portée par la rythmique et des sons plus synthétiques. La voix aiguë-trafiquée du leader néo-zélandais et le son d’inspiration lo-fi créent une cohérence incontestable entre les deux précédentes oeuvres et la dernière livraison. Aux dernières nouvelles, Prince est jaloux d’avoir entendu que sa meilleure chanson depuis vingt-cinq ans était l’oeuvre d’un autre. Et ça dure tout un album.

3.Un vinyleMoondog

Moondog est un nom de scène que l’Américain Louis Hardin s’est choisi en hommage au chien de son enfance, qui «hurlait à la lune plus que tous les autres chiens». Nom de scène, c’est beaucoup dire, pour un artiste dont la biographie est un défi lancé aux scénaristes qui voudraient raconter son histoire. Disparu en 1999, Moondog aura laissé une discographie éparse, riche et inclassable, pour laquelle la tendance de la réédition en vinyle est une bénédiction.

En 1956, Moondog est déjà devenu aveugle suite à l’explosion d’un bâton de dynamite placé sur son chemin. Il a déjà ce look légendaire: longue cape de moine ou costume de viking, barbe sans fin, casque à cornes. Il s’est déjà installé au croisement de la 6e Avenue et de la 53e Rue à New York, pour y adapter délibérément le mode de vie d’un clochard. Il fabrique déjà ses propres instruments. Il construira bientôt une cabane. Il a déjà modelé son bagage musical, avec beaucoup d’observations plus que de leçons. Il enregistre son premier album chez Prestige, sobrement intitulé Moondog, qui livre au monde cette musique totalement accessible mais parfaitement inclassable.

A la croisée du classique, du jazz, de ce qui ne s’appelle pas encore la musique du monde, de la musique concrète, Moondog délivre des sons très personnels mais qui le rendent encore à ce jour sans successeur identifié. Le label Four Men With Beards vient de rééditer les trois premiers disques de ce personnage culte et influent de l’histoire de la musique.


Le premier de ces trois disques est une porte d’entrée idéale dans l’univers de Moondog. Les notes de pochette y sont reproduites telles qu’à l’époque. Tout est déjà là. Le court texte nous apprend que Moondog n’a pas conscience de la valeur de sa musique. Qu’il «perçoit la musique partout dans la vie». Qu’il a une «approche électrique de la composition». La structure rythmique des morceaux figure à côté du titre, ainsi que de rapides éléments de mise en contexte («LULLABY, sextet, avec la femme de Moondog, Suzuko, chantant pour June, leur fille de six semaines: 3/4»). Un encadré précise que «deux instruments utilisés sur ce disque ont été inventés par Moondog: Oo, un instrument à trois cordes solidaires d’un gourdin, Trimba, un fût triangulaire». Pénétrer dans un disque de Moondog, c’est ouvrir la boîte à magie.

4.Un lienBjörk

Une habituée nous donne rendez-vous dans cette rubrique: Björk. Pour clore la rétrospective que lui a consacrée le MoMA à New-York, l’artiste islandaise a proposé, puis diffusé sur YouTube, le clip de son dernier single Stonemilker. Il propose une expérience de réalité virtuelle panoramique à 360°. Sur une plage islandaise, la fée de la pop apparaît au premier plan, se déplace et se multiplie à mesure que le morceau avance. Le travail est signé Andrew Huang, vidéaste et plasticien qui avait déjà travaillé avec elle, mais aussi avec Thom Yorke et Sigur Ros. Dans l’expérience totale de cette vidéo, il est possible de déplacer le cadre et de percevoir la chanteuse selon un point de vue choisi.

 

5.Un copié-colléPaul McCartney

Paul McCartney, sur son état trois semaines après la séparation des Beatles:

«Je traversais une épreuve. Je présentais tous les symptômes du mec inutile. Vous commencez par ne plus vous raser, et ce n’est pas pour avoir l’air bien! Vous ne vous rasez plus parce que vous n’en avez plus rien à foutre. Une profonde colère sourde s’installe en vous, une colère d’abord dirigée contre vous-même, et ensuite contre le reste du monde. Et cette colère pouvait se comprendre: j’étais en train de me faire rouler par mes potes. Alors je me suis pas rasé pendant un bon moment. Je ne me levais pas non plus le matin. Et quand je me levais, je restais assis sur le lit à me demander ce que je pouvais bien faire, et puis je me recouchais. Et si vraiment je me levais, je me servais un truc à boire. Au saut du lit! […] Soudain, j’avais l’impression que je ne servirais plus à rien… C’était mon état d’esprit: avec les Beatles, je servais à quelque chose, je pouvais jouer de la basse sur leurs chansons, je pouvais écrire des chansons pour eux et pour moi et on pouvait les mettre sur des disques… Mais à l’instant où je ne faisais plus partie des Beatles, ça devenait franchement difficile.»

 

Paul McCartney dans Many Years From Now, avec Barry Miles, 1998 (Traduction française: Les Beatles, les sixties et moi, Flammarion).

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