Monde

Les journalistes, de dangereux aventuriers?

Reporters sans frontières, mis à jour le 14.09.2009 à 1 h 32

La chronique de Reporters sans frontières.

Un journaliste, un soldat et au moins deux Afghans tués. Tel est le lourd bilan de l'opération commando lancée par les forces spéciales britanniques pour libérer le grand reporter britannique Stephen Farrell du New York Times. Cette affaire laisse un goût très amer aux collègues de Sultan Munadi, le fixeur afghan du journaliste du quotidien américain, touché mortellement par des tirs dont l'origine est inconnue. Et pose de nombreuses questions sur le travail de la presse en zones de guerre, l'attitude en cas de kidnapping et le sort des collaborateurs locaux des journalistes étrangers.

Stephen Farrell et son collègue ont-ils pris des risques inconsidérés en se rendant dans ce village du nord de l'Afghanistan, où au moins 70 civils avaient été tués quelques jours auparavant par des avions de l'Otan? Les deux journalistes avaient déjà collecté des informations auprès des blessés transférés vers l'hôpital de Kunduz. Le Britannique a néanmoins décidé de se rendre sur les lieux même de l'attaque, même si certains officiels afghans l'avaient mis en garde des dangers en raison de la présence des talibans dans ce district. Stephen Farrell et son fixeur afghan Sultan Munadi, deux journalistes expérimentés, sont-ils allés trop loin? Critiqué, l'envoyé spécial du New York Times admet qu'il est resté trop longtemps sur les lieux de cette nouvelle bavure de l'Otan pour interviewer les témoins, mais affirme qu'il avait pris cette décision en accord avec son fixeur, leur chauffeur, et consulté au préalable plusieurs autres reporters.

Le New York Times est l'un des rares médias à continuer à envoyer des reporters dans les régions afghanes où les talibans et les mafias sont très implantés. Ce choix manifeste la volonté de ne pas laisser s'imposer des trous noirs de l'information dans ce pays au cœur de toutes les attentions internationales. Ceux qui dénoncent aujourd'hui les méthodes du quotidien américain souhaitent-t-ils alors que les seules informations dont on dispose sur ce type de bavure des troupes occidentales, viennent justement des militaires ou des talibans? Nous serions alors tous intoxiqués par la propagande qui fait rage sur la réalité de cette guerre qui embarrasse de Londres à Washington.

Aujourd'hui, la colère gronde dans les rangs de la presse afghane. Le Media club of Afghanistan qui regroupe des journalistes afghans travaillant pour les médias étrangers a qualifié d'«inhumaine» la décision des soldats britanniques de laisser sur les lieux de l'attaque le corps du reporter afghan.

Dans cette affaire, l'urgence est de mettre en place commission d'enquête sur l'opération britannique. Décidé, apparemment, dans la précipitation alors que des tractations avaient lieu avec le commandant taliban qui détenait les deux journalistes, ce raid met les médias internationaux dans une position très inconfortable en Afghanistan. Elle conforte l'idée, partagée par de nombreux Afghans, que les Occidentaux enlisés dans ce nouveau bourbier militaire, passent leur temps à se protéger eux-mêmes et négligent la sécurité des populations locales.

Pour rassurer les journalistes afghans, les médias occidentaux devraient systématiquement fournir une protection à leurs traducteurs et collaborateurs, les fameux «fixeurs», dont certains envoyés spéciaux ont l'honnêteté de reconnaître qu'ils font la moitié du travail.

Kidnapping

Le kidnapping est devenu une industrie qui touche d'abord les hommes d'affaires, et parfois les journalistes. Le cas de Florence Aubenas et avant elle celui des journalistes d'Antenne 2 au Liban, ont largement mobilisé les autorités et l'opinion françaises.

Encore aujourd'hui, les preneurs d'otages tentent de s'emparer de journalistes occidentaux pour obtenir des rançons conséquentes ou attirer l'attention sur leur cause. En Somalie, deux journalistes free-lance, un Australien et une Canadienne, sont détenus depuis plus d'un an. Les négociations sont dans l'impasse. Les deux reporters, partis réaliser un reportage dans un camp de réfugiés près de Mogadiscio, attendent désespérément leur libération. Leurs proches sont plongés dans le désarroi.

Encore une fois, ces deux reporters auraient-ils dû se rendre en Somalie témoigner de la souffrance des populations civiles ? Si toutes les conditions de sécurité avaient été réunies, la réponse irait de soi. Mais comment parier sur une sécurité absolue dans un pays en guerre, où les journalistes étrangers sont des cibles privilégiées des professionnels de l'enlèvement?

Informer en Corée du nord

La même question se pose à propos des deux journalistes américaines récemment détenues en Corée du Nord. Certains témoignages recueillis par le correspondant du Monde au Japon, Philippe Pons, l'un des rares à obtenir régulièrement des visas des autorités nord-coréennes, affirment que Laura Ling et Euna Lee ont commis un «acte irresponsable» et qu'il est maintenant plus dangereux de travailler à la frontière.

Certes, l'idée d'aller poser le pied en Corée du Nord n'était peut-être pas la meilleure, mais l'essentiel du reportage des deux femmes s'est déroulé clandestinement en Chine, où des soldats nord-coréens les ont arrêtées. Il semble donc plus pertinent de mobiliser l'opinion sur le soutien policier de Pékin au régime totalitaire de Pyongyang, que de stigmatiser deux journalistes soucieuses d'informer sur le sort des femmes nord-coréennes. Qui sait d'ailleurs si la police chinoise n'a pas utilisé des informations obtenues par les journalistes pour arrêter des humanitaires et fermer des orphelinats clandestins. Les fonctionnaires chinois, collaborateurs du régime de Pyongyang, ont parfaitement pu découvrir qui elles avaient rencontré en "interrogeant" leur guide.

Qui oserait reprocher au journaliste français Christian Poveda, récemment assassiné au Salvador, d'avoir pris des risques inconsidérés en allant au-delà de son rôle de reporter? Oui, il s'était engagé dans des projets sociaux en faveur de la réhabilitation des membres des gangs ultra-violents, les Maras. Il a visiblement été assassiné pour avoir voulu aidé des mareros à changer de voie. Christian Poveda aurait pu boucler ses reportages et s'en aller. Il a préféré être témoin et acteur.

Nombre de prix internationaux de journalisme ont été décernés à des reporters qui avaient franchi des frontières clandestinement, filmé des militaires à leur insu ou enquêté dans des régions en guerre. Cette prise de risque est nécessaire. Aucun article ne vaut bien entendu la vie d'un homme, mais s'exposer fait partie intégrante du métier.

Vincent Brossel

Bureau Asie de Reporters sans frontières

Image de une: funérailles de Sultan Munadi, le fixeur afghan du journaliste Stephen Farrell tué  lors de sa libération. REUTERS/Ahmad Masoo

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