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Aux États-Unis, être noir n'est pas toujours une question de couleur de peau

Rachel Dolezal | Capture d'écran YouTube / Channel4News

Rachel Dolezal | Capture d'écran YouTube / Channel4News

Outre-Atlantique, être noir est une question d'identité socio-historique et culturelle: des personnes à la peau extrêmement claire se disent noirs ou afro-américains parce qu'un de leurs parents est noir ou métis.

Si la militante blanche antiraciste Rachel Dolezal a pu se faire passer pour noire pendant près de dix ans, c'est en partie parce qu'aux États-Unis, être noir ne se voit pas forcément. En effet, des personnes à la peau extrêmement claire se disent noirs ou afro-américains parce qu'un de leurs parents est noir ou métis. Être noir aux États-Unis est une question d'identité socio-historique et culturelle, pas uniquement la description d'une couleur de peau.

Depuis que les parents de Rachel Dolezal ont confirmé à une chaîne de télévision locale qu'ils sont bien tous les deux blancs, de nombreux Afro-Américains à la peau claire ont réagi sur Twitter en postant des photos d'eux avec leur parent noir, pour prouver que, malgré les apparences, ils étaient bien noirs. Ils utilisent le hashtag #blackreceipts, soit un récépissé confirmant qu'ils sont noirs, même s'ils ont l'air blanc.

 

«Voilà ma mère et moi, ok? #auditpeaublanche #récépissénoir»

«One-drop rule»

D'un point de vue français, il est assez étrange d'entendre quelqu'un se dire noir alors qu'il a l'air blanc. En France, ces personnes se diraient probablement métisses, mais ce n'est pas le cas aux États-Unis.

La NAACP, l'organisation antiraciste pour laquelle travaillait Rachel Donezal à Spokane dans l’État du Washington, était depuis 2014 dirigée au niveau national par Benjamin Jealous, qui n'a pas l'air noir du tout. Mais sa mère est noire et, depuis qu'il est étudiant, il est militant antiraciste. On peut évidemment être militant antiraciste et blanc, mais quelqu'un comme Benjamin Jealous se définit comme noir, se sent comme faisant partie de la communauté afro-américaine.

En France, ces personnes se diraient probablement métisses, mais ce n'est pas le cas aux États-Unis

Cette situation vient du fait qu'historiquement la société esclavagiste et ségrégationniste américaine avait imposé cette identité avec la règle d’une seule goutte de sang («one-drop rule»), selon laquelle toute personne ayant un ancêtre noir était considérée comme noire. 

«Cette définition culturelle des noirs est aujourd'hui acceptée aussi bien par les juges et les personnes chargées de la discrimination positive que les militants noirs et les membres du Ku Klux Klan», expliquait le sociologue F. James Davis dans un livre intitulé Qui est noir?.

Cette définition est très différente de celles que l'on trouve dans d'autres pays. F. James Davis rappelle notamment qu'en 1956, pendant une conférence d'écrivains noirs à Paris, le chef de la délégation américaine, John Davis, avait la peau tellement claire qu'un organisateur français lui a demandé pourquoi il se considérait comme noir. L'histoire est relatée par l'écrivain afro-américain James Baldwin et, pour lui, la réponse est simple: Davis est noir car les lois américaines le considèrent comme tel, parce qu'il a choisi de l'être, de s'impliquer dans cette communauté et parce qu'il a l'expérience sociale d'être noir.

Descendants d'esclaves

Un autre exemple qui permet de comprendre l'ambiguïté de la question «qui est noir?» est un épisode de la série Seinfeld dans laquelle Elaine se demande si son petit ami est noir. Il a l'air vaguement métis, il pourrait avoir un parent noir, mais ce n'est pas sûr. Les discussions comiques de cette épisode sont quasiment incompréhensibles hors du contexte américain. En France, on dirait qu'il n'est pas noir tout simplement parce que sa peau est claire. Mais aux États-Unis, ce n'est pas si simple.

 

Ma peau est blanche, mes yeux sont bleus, mes cheveux sont blonds. Les traits de ma race ne sont nulle part visibles sur mon visage

Walter White, fils d'anciens esclaves et directeur de la NAACP de 1931 à 1955

Historiquement, de nombreux noirs à la peau très claire ont vécu en se faisant passer pour blancs afin de ne pas subir la discrimination et la ségrégation. Mais renier ainsi son identité noire revenait en général à se couper de sa famile et de sa communauté. De nombreux noirs ont aussi fait l'inverse: alors qu'ils avaient l'air blancs, ils se revendiquaient comme noirs. C'est notamment le cas de Walter White, fils d'anciens esclaves et directeur de la NAACP de 1931 à 1955, qui écrivait dans son autobiographie:

«Ma peau est blanche, mes yeux sont bleus, mes cheveux sont blonds. Les traits de ma race ne sont nulle part visibles sur mon visage.»

Pour Jamelle Bouie dans Slate.com, le cas de Rachel Dolezal nous rappelle que, d'un côté, «noir» décrit une identité, «une culture et une histoire, liées aux vies et aux expériences des esclaves africains et de leurs descendants». Mais d'un autre côté, «noir» décrit aussi «l'échelon le plus bas de la hiérarchie raciale» et les noirs avec la peau plus foncée sont plus susceptibles de subir des discriminations que ceux qui ressemblent à des blancs. Or ce qui est gênant dans les affabulations de Dolezal (qui dit avoir été plusieurs fois victime de crimes racistes), c'est qu'elle prend les bons côté de l'expérience identitaire tout en faisant semblant de subir le rejet et le racisme.

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