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La posture morale est mauvaise politique

Jean-Christophe Cambadélis et Christian Paul, le 5 juin 2015 à Poitiers. REUTERS/Régis Duvignau.

Jean-Christophe Cambadélis et Christian Paul, le 5 juin 2015 à Poitiers. REUTERS/Régis Duvignau.

La droite a tort de critiquer l'«accord de façade» conclu par la majorité: au PS, il n'y a plus que la façade.

La droite a tort de critiquer le résultat du congrès du Parti socialiste à Poitiers pour n'y voir qu'un «accord de façade» autour de la motion hollandienne. C'est ignorer qu'au PS, il n'y a plus que la façade. Le débat n'a plus de fond, il n'est que de posture. Les divergences entre les «motions», les courants, ne portent plus que sur des riens. Les symboles «de gauche» sont astiqués d'autant plus fortement sous le nez des médias que, derrière, «l'autre politique» n'existe plus. Les références à Marx ou Keynes sont agitées d'autant plus fréquemment qu'elles sont devenues des figurines vides.

Qu'est-ce qui distingue, au fond, la motion A, majoritaire, de la motion B des frondeurs? Ni l'analyse d'une France «fracturée» qui «a tout les talents pour stopper le déclin». Ni l'objectif de «reconquérir l'égalité réelle et mettre sur pied un système productif durable». Ni même le besoin de retracer «un idéal démocratique» et d'entreprendre un travail idéologique de fond sur «les valeurs» de la gauche. Tout cela est dit aussi par François Hollande et partagé par tous les socialistes. Tout cela est d'ailleurs partagé aussi par l'essentiel des gens de droite tant il s'agit du «modèle français», mais passons.

Une divergence «fondamentale»?

La motion B demande une réforme fiscale, une hausse du Smic, l'Europe sociale, des mesures écologiques, autant de propositions classiques émises comme pour mémoire. Le vrai sujet n'est pas là. La focalisation est faite sur une divergence «fondamentale» qui cristallise les «débats» socialistes depuis trois ans. Elle porte un seul et petit chiffre: 15 milliards d'euros. Christian Paul, le leader des frondeurs à Poitiers, dénonce le Cice, qui redonne 40 milliards aux entreprises. Il y voit un «changement de ligne doctrinaire et massif», le gouvernement est passé d'une politique de la demande à une politique de l'offre: voilà qui lui permet une belle posture de lutte. Mais, curieusement, il ne demande pas de supprimer le Cice, il demande que, dans le total conservé, 10 milliards en 2016 et 5 milliards en 2017 soient «rediscutés» pour aller à l'industrie qui en a vraiment besoin. On avouera qu'une divergence fondamentale, «doctrinaire», pesant 15 milliards, soit 1% du budget de l'Etat, c'est zéro. Mais peut s'y accrocher tout le verbiage «à la Montebourg», contre «l'austérité», contre Bruxelles et contre l'Allemagne.

Chaque réforme du gouvernement fait l'objet d'une attaque semblable de la gauche de la gauche, clinquante mais creuse. Ainsi du travail le dimanche, présenté comme «un choix de société». Ainsi, cette semaine, des mesures en faveur des PME-TPE. Le barème des indemnités aux prud'hommes pour les salariés licenciés sans cause est dénoncé: «Le gouvernement ne plafonne pas les rémunérations des patrons, il plafonne les indemnités chômage.» Jolie démagogie, mais établir la prévisibilité des jugements était nécessaire à la fois pour la bonne justice (l'égalité des salariés) et la bonne économie (ôter un obstacle du marché du travail).

Sur les «valeurs», le débat sonne faux

Sur les «valeurs», le «débat» est tout autant faux, mais le gouvernement n'ose pas le mener. Concernant les migrants, Manuel Valls veut montrer que la gauche n'est pas laxiste, il croit que c'est utile pour reconquérir les classes populaires. Peut-être. Il devrait surtout démontrer que la posture «morale» fait une mauvaise politique. Ce serait facile. Ainsi du logement des migrants, sujet de polémique. Il existe 75.000 places dans les foyers Adoma (ex-Sonacotra), dont l'Etat est actionnaire à 57% et la Caisse des Dépôts à 43%. Mais ils sont occupés par des anciens migrants, des anciens travailleurs pauvres devenus retraités, les foyers des grandes villes sont saturés, pas ceux des régions. Que peut-on faire?

La SNI, filiale de la Caisse, a un plan d'ensemble pour les logements sociaux qui consiste à faire évoluer les ménages dans les différentes catégories de logements, selon leur situation, en considérant le logement comme un flux et non pas un droit acquis à ne jamais déménager. La SNI voulait, notamment, reprendre les logements Adoma pour les mêler aux 215.000 siens et permettre de dégager des places libres pour les demandeurs d'asile. Tout le monde serait relogé, mais pas forcément à Paris et, au passage, les chambres seraient rénovées et agrandies. Mais Cécile Duflot, ministre, a tout bloqué pendant deux ans au motif… que la SNI ce n'est pas l'Etat, lui seul est «garant de l'intérêt général».

Cette vision purement idéologique est partagée par les associations d'aide aux sans-abri, qui avec toute la bonne volonté du monde demandent encore et encore des crédits, alors qu'il est possible de faire beaucoup mieux avec l'argent disponible, à commencer par les 100 millions distribués aux gérants d'hôtel, marchands de sommeil. Le droit au logement est en échec parce qu'on renonce au pragmatisme pour se draper dans des postures. Mme Duflot aujourd'hui parle de «Waterloo moral», elle en est la responsable.

Les frondeurs disent que la politique de l'offre de Manuel Valls est en échec, l'emploi ne repart pas. Mais où leur politique marche-t-elle? En Argentine? Au Venezuela? En Grèce? Le mélange de promesses démagogiques et de conservatisme idéologique, le tout entouré d'un ruban moral, conduit dans les faits à l'inefficacité absolue. L'exercice du pouvoir force à tenir compte d'une réalité brutale: ce qui marche n'est pas forcément étiquetable «de gauche», estampillage datant des années 1970. La création d'emplois passe par le renoncement au modèle d'hier: «une politique de la demande» payée par du déficit. Mais, à gauche, il est plus facile de se payer de mots et d'aller devant les télés présenter sa poitrine en défense du peuple. Beaucoup ne résistent pas. Ils ne proposent rien de possible. Mais on parle d'eux.

 

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