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Pourquoi les économistes ont tous échoué à enrayer les inégalités

Thomas Piketty, un des théoriciens des inégalités les plus reconnus au monde (REUTERS/Charles Platiau)

Thomas Piketty, un des théoriciens des inégalités les plus reconnus au monde (REUTERS/Charles Platiau)

Si les disparités de revenus sont bien évidemment un phénomène global, leur explication varie grandement d'un pays à l'autre. Alors, pourquoi vouloir à tout prix préconiser des solutions universelles?

Les États-Unis exportent non seulement leurs iPhones, leur junk food et leurs productions hollywoodiennes, mais ils ont aussi tendance à diffuser leurs angoisses dans le reste du monde. Or, ces derniers temps, les inégalités sont sources d’une grande angoisse chez l’oncle Sam.

Tant et si bien que ces préoccupations ont favorisé de vifs débats sur ce phénomène, aussi bien pour en déterminer les causes que pour dégager des solutions. Selon une enquête récente réalisée pour CBS et le New York Times, 60% des Américains pensent que leur gouvernement devrait davantage s’atteler à réduire le fossé riches-pauvres. L’immense succès du livre de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, paru en 2013, reflètait déjà une volonté de mieux décrypter les inégalités économiques. 

L’exportation de cette inquiétude est un franc succès: pas une semaine ne s’écoule sans que des études, des ouvrages, des articles de presse ou des émissions télé n’abordent cette thématique. Rien que ces derniers jours, par exemple, l’OCDE, le club des pays les plus industrialisés, a présenté un rapport sur les inégalités, tandis qu’Anthony Atkinson, un éminent économiste britannique, a publié Inequality - What Can Be Done? (Inégalités: que peut-on faire ?). Atkinson, qui se consacre à l’étude de ce sujet depuis 1966, commence par affirmer que les inégalités ont enfin fait leur entrée dans le débat politique. Résultat, des pays qui présentent d’importantes disparités en matière de revenus, mais qui en ont rarement discuté de manière approfondie, mènent à présent d’intenses débats publics et politiques pour tenter de mieux les combattre.

Dangereuses généralisations

Si le fait que les préoccupations et les débats s’exportent est une bonne chose, la fourniture de diagnostics et de solutions présentés comme universels est problématique. Les causes des inégalités aux États-Unis ou en Europe sont différentes de celles de la Chine, du Brésil ou de l’Arabie saoudite. Par conséquent, l’approche à adopter doit également être adaptée à chaque situation.

En Amérique latine, les disparités restent gravissimes, quoi qu’elles aient diminué ces dix dernières années, notamment au Brésil 

 

Cette observation qui coule de source est pourtant absente des discussions. Dans son essai, Piketty centre son analyse principalement sur les pays à revenus élevés et ne tient compte des chiffres que de six pays plus pauvres (Argentine, Chine, Colombie, Inde, Indonésie et Afrique du Sud). Quant au rapport de l’OCDE, il s’appuie sur des données de 34 de ses États membres, lesquels, à l’exception du Mexique, du Chili et de la Turquie, sont tous des pays développés. Même constat dans le livre sérieux d’Anthony Atkinson, qui s’intéresse essentiellement aux inégalités dans les puissances économiques les plus avancées, en particulier la Grande-Bretagne.

Bien que ces analyses récentes et d'autres reposent sur des chiffres concernant un groupe limité de pays, elles livrent quand même des préconisations universelles. Depuis 1980, le fossé qui sépare les nantis des plus démunis s’est creusé de manière alarmante aux États-Unis et au Royaume-Uni. Mais cet écart a bien moins augmenté en France, en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, au Canada et au Japon. En Amérique latine, les disparités restent gravissimes, quoi qu’elles aient diminué ces dix dernières années, notamment au Brésil. Le chercheur réputé Branko Milanovic m’a confié:

«En Afrique, à l’exception de l’Afrique du Sud, où les inégalités se sont aggravées, nous ne savons pas si ce constat est valable. En Asie, nous savons aussi qu’elles ont beaucoup augmenté en Chine, en Indonésie et au Bangladesh, mais pas dans le reste du continent.»

Secteur financier gourmand ou sous-développement

Ces expériences signifient que les facteurs d’inégalités sont très différents, même dans des pays qui sont subi une forte hausse des disparités économiques sur une même période. Aux États-Unis, un système fiscal qui favorise un secteur financier gigantesque est l’une des principales sources de disparités. Tandis qu’en Chine, il faut en chercher les causes dans les immenses écarts de salaires entre les régions rurales et les zones urbaines. L’automatisation qui donne lieu à des suppressions d’emplois, les crises qui font sensiblement baisser les salaires, des systèmes de santé ou éducatifs en échec, la mainmise des élites politiques ou patronales qui s’arrangent avec les politiques et les règles officielles ou, tout simplement, la corruption galopante, ne sont que quelques-uns des «générateurs d’inégalités».

Employer les mêmes remèdes pour traiter des causes aussi diverses n’aboutira en rien à une meilleure répartition des revenus ou des richesses d’un pays. Cela pourrait même être totalement contreproductif.

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