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Le parti contre l’opinion: l’éternel jeu de rôles de la droite

Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, en avril 1999. REUTERS/Philippe Wojazer.

Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, en avril 1999. REUTERS/Philippe Wojazer.

Lors de la future présidentielle, Sarkozy jouera-t-il le rôle de Chaban-Delmas ou celui de Chirac? Et Juppé, celui de Giscard ou de Balladur? La question agite l'opposition, mais c'est oublier que cette présidentielle a toutes les chances de ne pas ressembler aux précédentes...

Alain Juppé est-il le nouveau Edouard Balladur? Vingt ans après, l’ancien premier ministre de Jacques Chirac est-il promis au même sort que le candidat malheureux à la présidentielle de 1995? On se souvient que le dernier chef de gouvernement du président François Mitterrand a longtemps fait figure d’insolent favori dans la course à l’Elysée.

«Pour l’opinion, l’élection présidentielle est déjà jouée», avait même osé Jérôme Jaffré de la Sofres, l’un des sondeurs les plus influents de l’époque, dans un retentissant article publié par Le Monde le 12 janvier 1995. Balladur dominait alors Chirac dans les intentions de vote depuis de longs mois. C’est seulement dans la dernière phase de la campagne, à la mi-février, que le président du RPR, grâce à l’appui du principal parti de droite, finit par doubler son ancien «ami de trente ans».

L’histoire semble pouvoir se répéter aujourd’hui. «Nicolas Sarkozy a le parti. Moi, pour l'instant, j'ai l'opinion», s’est risqué à déclarer Juppé, le 31 mai, ce qui n’a pas manqué de lui valoir cette réplique de son rival, le jour même:

«Ce n'est pas moi qui vais en vouloir à Alain Juppé de dire cela, puisqu'il m'était arrivé de dire la même chose lorsque je soutenais Edouard Balladur contre Jacques Chirac, avec le résultat que vous connaissez.»

Des relents de 1995

Cet échange ne manque pas de piquant. Juppé, qui porte désormais l’habit du vieux sage apte à unir la droite et le centre, fut en son temps un chiraquien de choc. Sarkozy, adepte d’un discours de droite dur aux tonalités «populistes», était alors un balladurien enragé.

Nos deux champions semblent avoir inversé les rôles de leurs prédécesseurs. Le nouveau président des «Républicains» mise incontestablement sur le contrôle de l’appareil du parti pour gagner la primaire» de 2017. Sans doute traumatisé par l’échec balladurien de 1995, il avait choisi de s’ouvrir la voie présidentielle de 2007 en se faisant élire à la tête de l’UMP en 2004.

Sarkozy récidive aujourd’hui dans la perspective de la prochaine échéance majeure de notre vie politique. Cette stratégie d’allure chiraquienne se double d’un positionnement politique qui rappelle étrangement celui de son ancien mentor (avant qu’il ne le trahisse). Loin de tenter un heureux syncrétisme des différentes sensibilités de la droite française, comme il l’avait réussi en 2007, Sarkozy enfourche désormais la tradition bonapartiste prolongée, un temps, par le gaullisme.

Sa référence systématique à la «République» rappelle inévitablement la thématique gaulliste puis chiraquienne. Dans un contexte marqué par la dynamique lepéniste, Sarkozy se veut le candidat d’une droite conservatrice, autoritaire et souvent démagogique. L’ancien héraut de la «fracture sociale» de 1995 ne serait pas dépaysé par son discours d’aujourd’hui.

A l’opposé, Juppé emprunte effectivement la voie du contournement du parti par le souffle d’une opinion favorable. Le maire de Bordeaux est très nettement plus populaire que l’ancien maire de Neuilly-sur-Seine: 43% de «cote d’avenir» dans le dernier baromètre contre 29%, même si les résultats s’équilibrent dans l’électorat de droite (respectivement 51% et 53%).

Des sondages relatifs à la future primaire, à considérer avec prudence, donnent même Juppé devant Sarkozy lors de cet exercice démocratique grâce au renfort de l’électorat centriste. Un appui dans la logique de la situation dès lors que l’ancien chiraquien campe désormais sur le créneau d’une modération et d’un libéralisme de bon aloi qui n’est pas sans rappeler la tradition orléaniste.

Nouvelles règles du jeu

Si les acteurs ont permuté leur rôles, l’histoire de 2017 a peu de chances de reproduire celle de 1995. Beaucoup de choses ont changé en vingt ans. L’emprise des partis sur la vie publique n’est plus ce qu’elle était. La «démocratie d’opinion», rythmée par d’incessants sondages, est devenue autrement plus dominante. Le système des primaires entérine cette évolution en privant les militants de leur pouvoir de désigner leurs propres candidats à l’élection présidentielle.

Les logiques d’opinion ont certes toujours équilibré la puissance des partis. Edouard Balladur n’a pas manqué de rappeler le précédent de la défaite de Jacques Chaban-Delmas: «N’oublions pas qu’en 1974, c’est celui qui avait le soutien du parti qui a perdu!» Encore doit-on ajouter que c’est grâce à la trahison de Jacques Chirac, et d’une partie des dirigeants du parti post-gaulliste, que Valéry Giscard d’Estaing avait pu l’emporter.

La nouveauté de la primaire à droite rend aujourd’hui la situation difficilement prévisible. Observons déjà que les deux derniers précédents de cet exercice, à gauche, n’ont pas tourné à l’avantage de celui qui dirigeait le parti. En 2006, Ségolène Royal s’est imposée contre la rue de Solférino dans le vote des militants. En 2011, François Hollande a battu Martine Aubry, première secrétaire du PS dans la dernière période, lors de la primaire ouverte aux électeurs.

A droite, l’emprise partidaire sur l’électorat est sans doute encore plus faible. Mais comme rien n’indique que le peuple de la droite et du centre se saisira de la possibilité de se faire entendre grâce au système des primaires, le rôle d’un noyau militant acquis à la cause sarkoziste ne saurait être sous-estimé.

L’union improbable

Une seule chose apparaît certaine: la droite et le centre ont historiquement de faibles chances de se retrouver unies derrière un même candidat dans la bataille présidentielle. Ce cas de figure ne s’est même jamais encore produit sous la Ve République.

Charles de Gaulle fut mis en ballottage, en 1965, en raison de la concurrence du centriste Jean Lecanuet. Georges Pompidou a croisé le fer avec Alain Poher en 1969. En 1974, c’est le «libéral avancé» Giscard d’Estaing qui, on l’a vu, a terrassé le candidat Chaban-Delmas issu du gaullisme. En 1981, 1988 et 1995, la compétition fut marquée, au premier tour, par un duel à droite entre les sensibilités «orléaniste» et «bonapartiste» (Giscard-Chirac, Barre-Chirac, Balladur-Chirac).

Lors des trois derniers scrutins présidentiels (2002, 2007, 2012), seul l’infatigable François Bayrou a vaillamment défendu la bannière de la sensibilité «centriste» face à Chirac puis Sarkozy. Convaincu que ce dernier gagnera la «primaire» à droite à laquelle il n’a nullement l’intention de participer, le président du MoDem pense toujours avoir une carte à jouer face à un électorat qui ne veut majoritairement ni de Hollande ni de Sarkozy.

Pour autant, Bayrou ne dissimule pas sa proximité avec Juppé, qui est à ses yeux «aujourd’hui le mieux placé des réformistes pour faire naître la majorité dont la France a besoin». Il ne se présentera pas si jamais l’ancien Premier ministre devait l’emporter à l’issue de la primaire. La droite et le centre se retrouveraient alors derrière le même homme. Une situation sans précédent que la pesante menace du FN pourrait peut-être favoriser.

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