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Arnaud Montebourg et Mathieu Pigasse vont devoir passer les rattrapages

Matthieu Pigasse, en mars 2014.  REUTERS/Christian Hartmann.

Matthieu Pigasse, en mars 2014. REUTERS/Christian Hartmann.

Le texte publié par les deux trouble-fête du congrès de Poitiers est économiquement médiocre et truffé de contre-vérités. Mais est-ce vraiment important quand l'essentiel est de préparer le coup d'après?

La publication dans le JDD, le 7 juin, jour de la clôture du congrès du PS, de la tribune signée par Arnaud Montebourg et Matthieu Pigasse, laisse de prime abord penser à une mauvaise blague concoctée par deux joyeux potaches dans le seul but d’emm… leurs copains. Mais, compte tenu de la personnalité des deux complices et de ce qu’ils représentent sur la scène nationale, on ne peut s’empêcher de penser qu’ils poursuivent l’un et l’autre des buts plus lointains.

Une lecture attentive de ce texte est donc nécessaire. Défendent-ils des idées sérieuses, apportent-ils une contribution intéressante au débat public? Nous verrons que ce n’est pas le cas. On est donc conduit à en déduire que leur intention profonde était de se rappeler bruyamment à l’attention de nos dirigeants (et d’autres dirigeants européens) et des électeurs, avec des préoccupations politiques ou économiques qui se manifesteront ultérieurement.

Un texte médiocre truffé de contrevérités

Certains, au PS, se sont étonnés qu’Arnaud Montebourg ait choisi cette forme d’action plutôt qu’une intervention dans le cadre du congrès pour défendre une autre politique que celle qui est menée actuellement. Mais une telle intervention dans un congrès se travaille et doit se traduire par des contre-propositions concrètes. Manifestement, ce n’était pas dans l’intention de nos deux compères, qui ont rassemblé à la hâte quelques éléments tirés de leurs écrits antérieurs pour produire un document qui ressemble plus à un tract qu’à un discours politique structuré. Dans quelque domaine que ce soit, y compris l’économie, la pensée unique est un désastre et des idées nouvelles ne peuvent être que les bienvenues. Mais il se trouve que les idées exprimées dans ce texte ne sont pas nouvelles et, ce qui plus grave, qu’elles reposent sur une analyse volontairement fausse de la réalité.

Le prétendu constat est en effet que «les économies du monde entier ont redémarré fortement depuis deux ans» mais que l’économie française, elle, ne repart pas, car les Français sont victimes de cette «austérité idéologique et fiscale sans précédent décrétée par l’Union européenne et docilement exécutée par le gouvernement actuel de notre pays». Cette analyse de la situation pourrait être intéressante si elle n’était pas, tantôt totalement, tantôt partiellement fausse. Et les signataires ne peuvent l’ignorer, en tout cas pas Matthieu Pigasse.

Personne, mis à part nos deux hommes, n’a vu ce redémarrage fort de l’économie mondiale. C’est même le gros problème actuel. Et il n’y a pas besoin de faire d’études économiques approfondies pour s’en rendre compte. Dans Les Echos du 8 juin, au lendemain de la publication de la tribune, Roberto Azevedo, le directeur général de l’OMC, déclare en réponse à une question: «On ne voit nulle part une reprise robuste de la croissance, que ce soit en Europe, aux Etats-Unis ou en Chine.» L’ouvrage semestriel de L’OCDE, Perspectives économiques, publié au début de ce mois, commence par ce constat:

«La reprise suite à la crise économique et financière qui a éclaté en 2008 a été exceptionnellement modeste. Le rythme de la croissance mondiale a régulièrement été inférieur à celui des quelque douze années ayant précédé la crise financière. L’incapacité à enclencher un redémarrage plus soutenu de l’activité a eu des coûts très concrets en termes de pertes d’emploi, de stagnation du niveau de vie dans les économies avancées, de moindre vigueur du développement dans certaines économies émergentes et de creusement des inégalités presque partout.»

Où est la forte croissance?

Il suffit de jeter un coup d’œil sur les travaux publiés récemment pour savoir que le grand débat qui agite le monde économique tourne autour d’une éventuelle stagnation séculaire.

Patrick Artus, chef économiste à Natixis, et la journaliste Marie-Paule Virard viennent de lui consacrer un ouvrage intitulé Croissance zéro, qu’ils concluent ainsi:

«La thèse de la stagnation de longue durée, nouveau mal du siècle, doit donc être prise au sérieux et nous contraint à revoir en profondeur notre manière de réfléchir aux moyens de préserver notre niveau de vie et de continuer à créer des richesses.»

Philippe d’Arvisenet, conseiller de la direction générale de BNP Paribas, au terme d’une longue étude, conclut de façon plus nuancée:

«La perspective d’une stagnation séculaire, croissance faible et taux réels durablement nuls, ne fait pas l’objet d’une vision consensuelle. Elle n’avait pas de fondements évidents avant la crise. Le caractère poussif de la reprise pourrait simplement être attribué à l’effet de la consolidation de la situation financière, des agents privés comme des Etats.»

De même, les économistes d’Aurel bgc, prestataire de services d’investissement, sans reprendre complètement à leur compte la théorie de la stagnation séculaire, mettent en garde contre les risques d’une croissance modeste à l’échelle mondiale:

«La crise de 2009, tant sur les entreprises que sur les ménages, a eu un impact important. Si les banquiers centraux ont rassuré les marchés, l’économie réelle semble encore subir de nombreux stigmates de cette crise. Mais la crise de 2009 marque sûrement, aussi, la fin d’un cycle de croissance par l’endettement des agents privés ou publics, des pressions démographiques plus fortes sur la croissance mondiale et une productivité du travail plus faible, peut-être liée à un sous-investissement des entreprises et à l’absence de ruptures technologiques profondes. Ainsi, l’actuel scénario du FMI qui annonce une accélération de la croissance mondiale entre 2016 et 2019 pourrait être contredit, comme sur les quatre dernières années…»

Où est l’austérité?

Il est vrai que, dans ce contexte difficile, les politiques menées en Europe n’ont pas toujours paru adaptées à la situation. Arnaud Montebourg et Matthieu Pigasse, chacun de son côté, ont déjà à maintes reprises critiqué les politiques budgétaires menées dans la zone euro. Mais ces critiques tombent un peu à plat aujourd’hui.

Le FMI admet maintenant que la réduction des déficits en Europe a eu un impact sur la croissance plus fort qu’il ne l’avait calculé et la nouvelle doctrine est à un assainissement progressif des finances publiques calibré de telle façon qu’il ne casse pas la reprise qui s’amorce. Où est maintenant l’austérité idéologique et fiscale qui serait imposée par Bruxelles et docilement acceptée par François Hollande quand on constate que le déficit de l’Etat  français est reparti à la hausse de plus de 10 milliards d’euros pour atteindre 85,56 milliards en 2014 et que la Commission européenne a accepté que le déficit public de la France (Etat, collectivités locales et institutions sociales) ne revienne au-dessous de la barre de 3 % du PIB qu’à partir de 2017, pour la première fois depuis 2007, après plusieurs reports successifs? En 2012, François Hollande s’était engagé à revenir à l’équilibre budgétaire en 2017. Le moins que l’on puisse est qu’il ne s’est pas accroché à cet objectif et que personne ne l’a contraint à le faire.

Et c’est une bonne chose. Car la croissance espérée n’a pas été au rendez-vous et vouloir à tout prix rétablir l’équilibre dans ce contexte eût été une pure folie économique. Nos partenaires allemands ont fini par l’admettre. François Hollande est-il allé «faire ses génuflexions à Berlin puis à Bruxelles», a-t-il accepté de «se laisser faire par Berlin et Bruxelles», comme l’affirment nos deux pamphlétaires? En fait, Berlin et Bruxelles ont dû reconnaître que les règles budgétaires devaient être interprétées en fonction des circonstances. Il n’y a ni victoire ni défaite de l’un ou de l’autre, mais plutôt reconnaissance générale d’une réalité moins favorable que prévu.

Dans le cas de la France en tout cas, la contrainte budgétaire européenne n’est pas le principal obstacle. Peut-être Matthieu Pigasse l’a-t-il oublié, mais, il y a un an, dans son ouvrage intitulé Eloge de l’anormalité (Plon) et dirigé de façon très claire contre le Président «normal», il écrivait ceci:

«Notre modèle de croissance est en réalité cassé depuis les années 1980, mais nous nous le sommes caché à nous-mêmes pendant vingt ans… Non seulement notre population ne croît plus, mais elle ne parvient plus à produire mieux et plus efficacement. Ce n'est plus la division du travail qui peut apporter des gains de productivité, mais d'autres facteurs: la durée du travail, le niveau de formation de la population, l'effort d'innovation. Ces trois facteurs jouent cependant aujourd'hui négativement.»

Cette analyse-là est parfaitement juste et la productivité est effectivement au centre des difficultés actuelles. Pourquoi alors continuer à dénoncer une austérité que personne ne cherche plus à imposer aux Français? Et pourquoi ne parler que des prélèvements opérés sur les ménages, alors que les entreprises ont été elles aussi lourdement mises à contribution et que les conséquences négatives de ces ponctions se sont révélées si préjudiciables à l’activité que le CICE et le Pacte de responsabilité ont maintenant pour but de redonner une certaine aisance financière aux entreprises pour les inciter à investir et à embaucher? Pour semer la zizanie au PS et essayer d’entrainer son aile gauche, le duo a fait clairement le choix de  travestir la réalité.

Montebourg Président?

Qu’Arnaud Montebourg dénonce avec une telle virulence la politique menée par François Hollande et Manuel Valls n’est pas franchement surprenant. Il faut lui reconnaître une certaine constance: même pendant les deux années qu’il a passées au gouvernement, il n’a cessé de se montrer très critique. La politique a changé, les critiques restent, même si elles ne sont plus très pertinentes, et Arnaud Montebourg ne change pas.

En août 2013, dans l’enquête que M, le magazine du Monde, lui a consacrée, il affirmait ne plus avoir envie de se présenter à des élections, sauf, éventuellement, l’élection présidentielle. Cette déclaration semble toujours d’actualité. Si Arnaud Montebourg est en retrait du PS et de la vie politique au jour le jour, il est toujours très présent et entend  bien le faire savoir, avec l’espoir d’être en situation de  se présenter en recours dès 2017 ou après. Mais une candidature à la présidentielle se prépare. Et il faut, pour marquer son territoire, ne pas jouer trop finement: si la victoire se joue au centre, elle se prépare de façon claire et lisible à gauche ou à droite. Il est donc nécessaire de frapper fort, quitte à être un peu (beaucoup) caricatural.

Dans cette optique, l’alliance avec Matthieu Pigasse a du sens. Après avoir travaillé comme conseiller de Dominique Strauss-Kahn lorsque celui-ci était ministre de l’Economie puis avoir été directeur adjoint du cabinet de son successeur, Laurent Fabius, il a entamé une belle carrière comme banquier d’affaires chez Lazard: il est aujourd’hui directeur général délégué de Lazard France et vice-président de Lazard Europe.  Avoir un banquier réputé dans sa manche, cela peut être utile un jour, par exemple pour contrer Emmanuel Macron, un ancien (si l’on peut employer cette formule pour quelqu’un qui n’a pas 38 ans) de Rothschild & Cie.

Certes, officiellement, Arnaud Montebourg est aujourd’hui dans les affaires. Mais il n’est pas sûr que la vice-présidence du conseil de surveillance d’Habitat suffise à l’occuper: ce n’est pas un poste opérationnel. Il en est de même pour son poste de membre du comité d’orientation stratégique de la société de conseil Talan. C’est une belle entreprise qui se développe rapidement: 1.000 collaborateurs en 2014, 1.500 à la fin de cette année si le programme est respecté et 800 de plus encore en 2016. Son fondateur, Mehdi Houas, est lui aussi un ancien ministre – mais en Tunisie– périodiquement suspecté de vouloir revenir en politique! Tout cela est intéressant, mais ne permet pas à notre ancien ministre de l’Economie de se mettre en valeur.

Par ailleurs, Arnaud Montebourg a créé au début de l’année sa propre société, Les Equipes du made in France, destinée à intervenir dans le secteur de la création et de la reprise d’entreprises. Pour faire comme Bernard Tapie? Il est probable qu’il se verrait mieux à l’Elysée. Et cela explique sa participation à une provocation à fortes retombées médiatiques. Ce fort en gueule peine à observer le silence.

Matthieu Pigasse, trop ambitieux pour en rester là

Pour Matthieu Pigasse, c’est plus compliqué. Lui aussi aime les médias, au point de posséder Les Inrockuptibles, d’être actionnaire du Monde, du Huffington Post, du Nouvel Observateur et de négocier le rachat de Radio Nova. Mais un banquier d’affaires se doit de calculer ses interventions publiques. Il ne parle pas pour le simple plaisir de s’exprimer.

Après avoir conseillé le premier ministre grec Georges Papandréou en 2011, il vient de reprendre du service auprès d’Alexis Tsipras et ambitionne de renégocier la dette grecque. Dans Eloge de l’anormalité, il n’avait pourtant pas été tendre pour le parti Syriza:

«Dans un grand élan de démagogie, Syriza propose tout simplement de raser gratis: hausse des salaires, baisse de la TVA sur les produits… Son discours présente des points d'intersection avec l'extrême droite, notamment l'anticapitaliste, le rejet de l'Europe et le populisme.»

Aujourd’hui, ces dérapages idéologiques de la gauche radicale grecque ne semblent plus gêner le banquier qui dénonce avec Arnaud Montebourg «les errements de la finance privée» et cosigne sans sourciller un texte vigoureusement antieuropéen. Il est vrai qu’il travaille au sein du groupe EuroNova à promouvoir une autre gouvernance économique dans l’Union européenne. Il est à souhaiter que ses travaux y soient plus constructifs que le projet fumeux annoncé dans le JDD d’une «coalition des pays européens favorables à une stratégie européenne de baisse d’impôts en faveur des ménages dans tous les pays, acceptant que les déficits soient résorbés par la croissance mais non pas par l’austérité». A peine démagogique!

Il ne faut pas lésiner quand il s’agit de flatter ses clients (la Grèce de Tsipras) ou peut-être futurs clients (l’Espagne de Podemos). Un bon banquier est un homme prévoyant. Toutes les institutions financières cherchent à se mettre à l’abri des alternances et organisent leurs recrutements de façon à avoir dans leur équipe des professionnels réputés introduits dans les divers milieux politiques. Mais il serait sans doute erroné de ramener la participation de Matthieu Pigasse au coup médiatique de son copain Montebourg par de simples considérations boutiquières. L’homme est intelligent et ambitieux. Il n’est pas du tout sûr qu’il ait envie de terminer sa carrière là où il est actuellement. La politique, dont il a été très proche à Bercy, pourrait bien le tenter un jour prochain. Avec Arnaud Montebourg ou un autre franc-tireur. Les amitiés politiques ne durent que le temps pendant lequel elles sont utiles.

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