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Pour l’Église, l’affaire Vincent Lambert n’est pas une question d’arrêt des soins mais d’euthanasie

Les juges de la Cour européenne des droits de l'’homme au début de l’audience se penchant sur le cas de Vincent Lambert, le 7 janvier 2015à Strasbourg | REUTERS/Vincent Kessle

Les juges de la Cour européenne des droits de l'’homme au début de l’audience se penchant sur le cas de Vincent Lambert, le 7 janvier 2015à Strasbourg | REUTERS/Vincent Kessle

Les évêques français condamnent l’arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme autorisant la cessation de la nutrition et de l’hydratation de Vincent Lambert, considérant qu’il s’agit plus d’un suicide assisté que d’arrêt de soins.

Depuis toujours mobilisée par les enjeux de fin de vie, l’Église catholique vient de prendre position dans les derniers développements de l’affaire Vincent Lambert. Sa hiérarchie épiscopale n’a jamais cautionné explicitement l’attitude radicale des parents du malade, catholiques traditionalistes proches de la Fraternité Saint-Pie X, encore moins les sites intégristes (Riposte catholique, Salon beige) qui instrumentalisent leur combat contre l’arrêt des soins. Elle n’approuve pas davantage la récente manipulation médiatique opérée par le comité de soutien à Vincent Lambert, diffusant une vidéo qui montre le malade «en interaction» avec son environnement.

Mais, dans le débat ouvert sur la fin de vie et la proposition de loi Claeys-Leonetti en cours de discussion au Parlement, l’Église entend faire de l’affaire Lambert un test de résistance au développement d’une mentalité et de pratiques favorables à l’euthanasie. C’est pourquoi, en termes plutôt mesurés, se refusant de tirer du cas Vincent Lambert des conclusions générales, les évêques français viennent de condamner l’arrêt, en date du 4 juin, de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) autorisant la cessation de la nutrition et de l’hydratation de Vincent Lambert. Leur argumentation est proche de celle des membres minoritaires de la CEDH qui s’étaient prononcés contre l’arrêt des soins.

La position de l’Église repose sur quatre éléments, principalement exposés par Pierre d’Ornellas, archevêque de Rennes, le spécialiste, pour la conférence des évêques, des questions de bioéthique, son porte-parole en particulier sur les affaires de fin de vie.

1.Le respect de la volonté de Vincent Lambert

Pour l’épiscopat français, on commet un abus de droit en prononçant un arrêt de l’hydratation et de l’alimentation de Vincent Lambert. Car le désaccord sur les intentions du malade, avant son accident cérébral de 2008, reste entier après le vote intervenu au sein de la CEDH. L’argument de certains des proches de Vincent Lambert, selon lequel celui-ci avait manifesté avant son accident son refus de toute obstination thérapeutique, ne repose sur aucune preuve, ni certitude, et n’est donc pas recevable. Monseigneur d’Ornellas écrit ainsi:

«Si Vincent Lambert, en prévision d’un éventuel état végétatif, avait clairement exprimé sa volonté de ne pas subir de traitements, il aurait été juste de respecter cette liberté fondamentale. En exprimant cela, il n’aurait pas choisi le suicide, mais aurait demandé de ne pas subir de traitements jugés par lui disproportionnés.

 

Mais, en l’occurrence, il y a un vrai débat: douze juges de la CEDH estiment que l’on peut connaître sa volonté d’après les propos de sa femme et d’autres proches. Mais cinq autres magistrats affirment que, dans une telle situation, il est impossible de la conjecturer et que, devant l’enjeu de la décision à prendre, il faut connaître cette volonté de façon certaine.»

Hors d'une situation de fin de vie, une telle demande d’aide à mourir s'apparente à une demande de suicide assisté

Père Brice de Malherbe, codirecteur du département d’éthique biomédicale du collège des Bernardins

Même si Vincent Lambert avait laissé des «directives anticipées» sans équivoque, la situation, pour l’Église, n’aurait pu être traitée différemment. Sa réflexion est claire sur ce point, estime le père Brice de Malherbe, codirecteur du département d’éthique biomédicale du collège des Bernardins:

«Pour l’Église, la volonté individuelle ne suffit pas, même si elle est une aide qui contribue à la décision médicale. Hors d'une situation de fin de vie, une telle demande d’aide à mourir s'apparente à une demande de suicide assisté.»

2.Y a-t-il obstination thérapeutique déraisonnable?

Non, répondent les évêques français qui se sont exprimés. Les traitements imposés à Vincent Lambert ne relèvent pas de cet «acharnement thrapeutique» que l’Église n’approuve pas dans sa plus récente doctrine et contre lequel s’oppose la loi Leonetti de 2005 autorisant le «laisser mourir». Mgr Pierre d’Ornellas condamne donc l’arrêt de l’alimentation et de l’hydratation de Vincent Lambert, au nom de la méconnaissance dans laquelle on se trouve de son état de souffrance réelle:  

«L’arrêt de l’hydratation et la cessation de la nutrition sont deux décisions médicales distinctes. Ces dernières peuvent être jugées “bienfaisantes” si la mise en œuvre de ces soins de base cause en elle-même une souffrance, ou bien si elle aggrave l’état de santé de Vincent. Or, d’après ce que dit la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), à la suite du Conseil d’État, on est aujourd’hui incapable de savoir s’il souffre ou non.»

Pour le jésuite Bruno Saintôt, directeur du département d’éthique biomédicale du Centre Sèvres (Faculté jésuite) de Paris, les critères de l’obstination déraisonnable ne sont pas réunis dans l’affaire Lambert. Alimentation et hydratation artificielles sont-elles inutiles? «Non, puisqu’elles contribuent au maintien en vie de M. Lambert.» Sont-elles disproportionnées? L’alimentation et l’hydratation artificielles n’ont-t-elles d’autre effet que le «seul» maintien artificiel de la vie? «C’est le critère le plus problématique, souligne Bruno Saintôt. Si l’état végétatif par lui-même relevait du seul maintien artificiel de la vie, il faudrait arrêter de prendre soin de toutes les personnes en état végétatif! Or le Conseil d’État ne dit pas cela!»

La difficulté pour lui, décisive pour les personnes dont les capacités et la conscience sont altérées, est de qualifier la notion de «seul maintien artificiel en vie». Le maintien artificiel en vie est accepté, par exemple, dans l’usage du respirateur artificiel ou dans les traitements de dialyse. Quand bascule-t-on dans le «seul» maintien artificiel en vie? «Il faut recourir à une analyse fine de la situation et pas à des catégories de patients!» répond le jésuite.

Pour l'Église, la loi Claeys-Leonetti en cours d'examen va se jouer sur la formulation que retiendra le Parlement du paragraphe consacré à la nutrition et à l'alimentation arficielles. Dans la loi Leonetti de 2005, celles-ci étaient désignées comme des «traitements» figurant dans l'exposé des motifs. Mais, dans la discussion de la nouvelle loi, les députés ont voulu que ces soins figurent désormais dans le corps même du texte. Les sénateurs, en commission, s'y sont opposés. La séance publique au Sénat se tiendra le 16 juin.

3.L’état végétatif chronique ne justifie pas l’arrêt des soins

La doctrine de l’Église a tranché sur les situations d’état végétatif chronique. En 2004, le pape Jean-Paul II déclarait:

«L’évaluation des probabilités ne peut justifier éthiquement l’abandon ou l’interruption des soins minimaux au patient, y compris l’alimentation et l’hydratation. La mort par la faim ou par la soif finit par ressembler à une véritable euthanasie par omission.»

En 2007, le Vatican, par sa congrégation de la doctrine de la foi, ajoutait que, «dans le contexte des structures sanitaires occidentales, la poursuite des soins de base était un devoir pour soutenir ces personnes en grande vulnérabilité». Après la décision de la Cour européenne des droits de l’homme, Brice de Malherbe déclare:

«Il n'y a pas d'élément nouveau qui justifierait aujourd'hui, dans l’Église, d'évoluer sur ce point.»

La mort par la faim ou par la soif finit par ressembler à une véritable euthanasie par omission

Le pape Jean-Paul II en 2004

Pour elle, Vincent Lambert est gravement handicapé, mais il n’est pas, à strictement parler, en fin de vie. Pierre d’Ornellas en fait l’argument décisif en faveur de la poursuite des soins:

«Ce n’est pas parce que nous ne pouvons pas saisir des expressions de la conscience qu’il n’y a pas de conscience. La conscience ne se réduit pas à ses manifestations par les sens où par la neuro-imagerie. Dans le cas de Vincent Lambert, il n’y a pas d’encéphalogramme plat, même si certaines parties du cerveau sont très abîmées.»

Il serait donc plus que regrettable, estiment les évêques de France, que notre pays se donne le droit de transgresser une loi qui est inscrite au coeur de l’humanité: «Tu ne tueras point.» D’autant plus que des personnes et des institutions se déclarent aujourd’hui prêtes à accueillir Vincent Lambert dans l’état où il se trouve.

4.L’interdit absolu de «tuer»

C’est l’argument qui mobilise le plus les catholiques (et les autres religions). La valeur d’une vie ne se mesure pas à son utilité et à son efficacité. Porte-parole des évêques de France, Olivier Ribadeau-Dumas vient ainsi de déclarer:

«Il est essentiel de redire que toute vie a un prix et qu'il n'y en a pas d'utile ou d'inutile. La vie de Vincent Lambert qui, aux yeux des hommes, n'a pas peut être pas beaucoup de sens, est pour Dieu d'une grande valeur et d'un grand prix.»

Pour Thierry Jordan, archevêque de Reims, la ville où Vincent Lambert est hospitalisé, la perspective «euthanasique» de la décision de la CEDH est incontestable:

«Arrêter volontairement l’alimentation et l’hydratation, même de manière progressive et indolore, ne peut se faire que dans la perspective de faire mourir. On peut donc légitimement se demander s’il ne s’agit pas ici d’une forme, consciente ou inconsciente, d’euthanasie.»

C’est ce que pensent la plupart des responsables religieux interrogés, pour qui l’affaire Lambert place la France devant «une nouvelle frontière éthique». Dès le soir de la décision de la CEDH, le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon, depuis longtemps à la pointe de tous les combats contre le mariage homosexuel ou contre l’euthanasie, s’emportait sur RTL:

«Vincent Lambert est vivant. Il n'est pas branché. L'homme en bonne santé a des droits. Et l'homme qui n'est pas en bonne santé, il a quoi comme droits?»

On peut  légitimement se demander s’il ne s’agit pas ici d’une forme, consciente ou inconsciente, d’euthanasie

Thierry Jordan, archevêque de Reims

Cette ligne dure est rejointe par tous les mouvements pro-vie, comme Alliance Vita, reconnu par l’Église. Pour Tugdual Derville, son animateur, la décision de la Cour européenne des droits de l’homme insécurise les milliers de personnes qui entourent les 1.700 patients gravement cérébro-lésés vivant en France et des milliers d’autres en Europe.

«Accepter qu’on provoque délibérément la mort d’une personne gravement handicapée et incapable de s’exprimer mais qui n’est pas en fin de vie par arrêt de son alimentation et de son hydratation constitue dans toute l’Europe un signal gravissime, les prémisses d’un basculement vers le rejet d’une catégorie très vulnérable de citoyens.»

Mais s’agit-il d’une affaire d’euthanasie ou d’arrêt de soins? C’est au fond toute la question. Les évêques condamnent les décisions prises par les instances judiciaires comme le Conseil d’État et la Cour européenne des droits de l’homme. Mais ils assurent aussi respecter la complexité de la situation. Respecter notamment ceux qui, dans l’entourage de Vincent Lambert, sont persuadés –de bonne foi– que la poursuite des soins correspond à un insupportable acharnement.

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