Partager cet article

Le radieux mois de juin des trentenaires

Wedding Rings Hands / Grand Velas Riviera Maya via Flickr CC License by.

Wedding Rings Hands / Grand Velas Riviera Maya via Flickr CC License by.

Auteur en 2012 d'un livre sur la galère des super-diplômés, Jonathan Curiel revient, avec «Le Club des pauvres types», sur les rituels sociaux de sa génération. Et sans doute le plus important d'entre eux l'été: le mariage.

En 2012, Jonathan Curiel avait chroniqué dans un livre, Génération CV, le parcours du super diplômé (Essec et un stage à l’ONU) qui galère pour trouver un emploi. Trois ans plus tard, les astres se sont mis en ordre. Après avoir été responsable de la coordination auprès de Nicolas de Tavernost, le dirigeant de M6, le voilà, à 34 ans, promu directeur général de Paris Première. Il a repris sa plume pour explorer l’autre face nord de la montagne que doivent gravir les trentenaires, celle de l’engagement amoureux. Et de sa conclusion en suspens: le mariage.

Dans le milieu décrit, celui des hauts diplômés, les deux adultes du couple détiennent chacun les moyens de leur autonomie financière et convoler pourrait n’être déterminé par rien d’autre que des contingences sentimentales, les envies, le contexte familial, le cheminement culturel, éventuellement religieux, de chacun. On pourrait donc imaginer une vaste palette de comportements. Mais au fond, dans le réseau d’amis réunis autour de Paul, le protagoniste du récit, on sent bien que pèse une norme de plomb, celle de fonder une famille. Par delà sa trame narrative, celle du trentenaire masculin hésitant face à l’engagement, en particulier en juin quand il est sommé d’assister «au mariage des autres», le livre met en scène les rituels contemporains de la mise en couple. Il pourrait s’intituler: la tradition plantée au coeur de l’hyper modernité.

Dans le ballet amoureux, vu par Paul /Jonathan, plus que jamais, les jeunes femmes guident le tango –l’agenda de la vie, dans ses aspects sociaux et biologiques, c’est elles. Passons sur ce portrait du mâle contemporain, tout chamboulé par la perte de ses prérogatives ancestrales infligées par quarante ans de féminisme et vingt ans de progression des femmes vers la sphère du pouvoir. Passons sur cet être carrément enfantin, qui, lové dans son vieux peignoir, adore «faire corps avec son vieux canapé et ses coussins» et regarder des séries télé, tandis que sa compagne entend croquer «la vie et partager ce qu’offre de meilleur la société moderne en matière de divertissement et de consommation». Passons sur cet être fragile, qui s’endort dans les soirées dès onze heures trente tandis que sa compagne, remontée et radieuse, continue de refaire le monde avec des gens brillants ou de se hisser comme reine du podium sur les pistes de danse. Passons sur cette copie d’Adolphe, aussi indécis et anxieux que Benjamin Constant devant Germaine de Staël –toutes proportions gardées.

Sociabilité exubérante

Ce portrait du loser, cadre dans une entreprise de conseil, qui voit sa promotion recalée car une jeune ambitieuse lui passant devant, n’est pas nouveau. Certes, le ton n’est pas geignard, certes l’auteur adopte plutôt la posture de l’ahuri incrédule (est-ce bien moi?), le propos ne va pas au delà du pragmatique «comment s’adapter»? D’ailleurs, comme aux beaux jours du Women’Lib, ces jeunes hommes créent entre eux un éphémère groupe de paroles, d’où le titre du livre: Le club des pauvres types.

Son intérêt principal n’est pas là. Ce qui frappe, c’est la description de la sociabilité exubérante des trentenaires, qui rythme toutes les étapes biographiques de l’existence. Jamais l’individu, dans son caractère d’être unique, n’a été autant célébré par son groupe d’appartenance: anniversaire (peut-on réussir sa vie sans avoir bénéficié un jour d’un anniversaire surprise?), pendaison de crémaillère, mariage précédé de l’enterrement de la vie de garçon et de jeune fille, naissance de l’enfant. Sans parler de toutes les autres soirées… On pensait que les écrans avaient anéanti la vie sociale: quelle erreur. Tout est bon pour faire la fête, vibrer, danser, se congratuler mutuellement des bonnes choses de la vie, se faire des surprise et des cadeaux, organiser des rencontres, des dîners, des sorties, des pots, des week-ends, ces festivités étant en général ruisselantes de boissons alcoolisées, pour s’étourdir et se mettre dans un état second. Cette génération a développé des talents exceptionnels pour organiser des événements festifs et cultiver, au coeur de ses loisirs, l’amitié fusionnelle. Une communication frénétique, via Facebook, les entoure, qui commence par «Save the date» et se termine par le revival de ces soirées à travers des photos qui circulent et font fuser les commentaires. Dionysos, sinon rien: nous célébrons ensemble nos liens et notre génération. Entre l’acmé de l’économie marchande et les douceurs du partage.

Munificence du mariage indien

Prenons le mariage. Par son faste, il se pare de la munificence du mariage indien, et pourtant il en est exactement le contraire: il ne s’agit en rien de l’alliance menée par deux familles qui s’unissent grâce à leurs enfants, mais de l’initiative de deux jeunes adultes qui décident (et parfois financent) dans les moindres détails une cérémonie qui scelle un engagement amoureux. Inutile d’imaginer que ce mariage puisse, banalement, se dérouler dans la mairie et l’Eglise à proximité du domicile des conjoints, ou près des racines géographique familiales de l’un d’entre eux. Mais non. Il sera situé dans un lieu exotique, «décontextualisé» et soigneusement choisi pour son aura romantique, souvent un lieu de villégiature: ce qui conduira la longue troupe des amis à transhumer tous ensemble le temps d’un week end. Les mariages d’aujourd’hui font le bonheur commercial des chambres d’hôte en juin.

Ici les parents sont plutôt invités au spectacle organisé par leurs enfants, et les plus motivés à participer et s’émouvoir de ce moment sont les amis, et encore plus les amiEs:

«Musique. Mathieu fait son entrée. Air solennel mais souriant. Estelle fait son apparition. Visiblement émue. Les copines sont dans un état de transe chamanique. Tremblements, extases et état cataleptique. La majorité fond en larmes au bout de quelques secondes.»

Au cours du diner (les invités ont été placés à des tables portant des noms de châteaux célèbres), «des discours de belle facture se succèdent dans un ordre bien établi, les amis proches de Mathieu déroulent une présentation PowerPoint avec des photos qui déclenchent l’hilarité générale et les copines d’Estelle lancent un film parodique avec chorégraphie qui fait sensation». Et après, fiesta! Ruée sur la piste de danse, énergie décuplée après cinq heures passées à table, binge-drinking et avinage garanti….

Apothéose du présent

Rien de plus classique que ce déroulé, et pourtant beaucoup de changements se sont glissés dans les plis de la cérémonie: le lieu hors tout, les parents en invités payants, l’exubérance des liens générationnels. Une apothéose du présent, alors que dans la cohorte des invités, certains jeunes couples mariés sont déjà en train se de défaire, et que d’autres, réunis à une table de célibataires, tentent leur chance –mais comme dit l’auteur, au contraire des rencontres organisées par les amis, fréquentes dans ce livre où déambulent beaucoup de solitaires à la recherche d’une âme sœur, ici, il n’y a aucune obligation de résultat. Curieusement on convole beaucoup moins qu’autrefois, et l’âge moyen du premier mariage dépasse les trente ans, mais ceux qui franchissent le pas –en tout cas, dans ce milieu aisé-, optent pour des noces de cinéma, du type Georges Clooney s’unissant à Amal Alamuddin.

La soirée d’enterrement de la vie de garçon, vieux rituel paillard revenu en force à la mode, est à l’avenant: «Elle doit être truffée d’activités en tous genres et physiquement éprouvantes.» Réunis dans une immense maison louée pour un week-end en Lozère, les proches amis organisent un programme de défoulements: jeux sexuels avec des strip-teaseuses, rite du paint-ball (poursuite dans une forêt entre deux équipes qui vont s’asperger de peinture), barbecue, tir à la carabine, baby-foot, bataille de sumos ….Tous les fantasmes d’une virilité affirmée ont libre cours. A une époque de banalisation de la pornographie et des sites de rencontres (Paul partage son bureau avec un collègue qui consacre son temps à ces deux activités), on s’interroge. Là encore, c’est la transgression et l’enivrement dans des comportements aussi borderline que puérils qui l’emportent.

En 2006, j’ai mené une enquête sur les pratiques festives des 16-24 ans, La teuf. Essai sur le désordre des générations. Le décor était déjà planté. La culture de l’excès et des sensations prenait son envol. Les parents, les éducateurs et les politiques étaient en alerte sur plusieurs fronts: sorties nocturnes avec retour de plus en plus tard, essor vertigineux de la consommation d’alcool et de cannabis, taux élevé d’accidents sur la route le samedi soir, conduites no limit. Devenus trentenaires, ces jeunes adultes ne se sont pas reniés, loin de là. Ils demeurent fidèles aux débridements de leur adolescence tout en caressant le rêve d’une félicité à deux apaisée –et mature.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte