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Vers une nouvelle crise des euromissiles?

Missiles du temps de la Guerre froide | Lindsay Eyink via Flickr CC License by

Missiles du temps de la Guerre froide | Lindsay Eyink via Flickr CC License by

Comme un relent de Guerre froide: une nouvelle bataille des euromissiles est en germe dans les déclarations de Moscou et de Washington.

Alors que les hostilités ont repris dans l’est de l’Ukraine, un nouveau front menace de s’ouvrir entre les Occidentaux et les Russes, qui rappellerait les heures les plus récentes et les plus noires de la Guerre froide. Une nouvelle bataille des euromissiles est en germe dans les déclarations, tant de Moscou que de Washington.

La première salve est venue des États-Unis. Dans un rapport du département d’État de l’année dernière, les experts de Washington soupçonnent la Russie de tester en vol un nouveau missile à moyenne portée (GLCM dans le langage de l’Otan). Ce type de missile ne peut pas atteindre directement les États-Unis (sauf l’Alaska) mais peut toucher leurs alliés en Europe, au Japon, ainsi que la Chine.

Or il est interdit par le traité signé en décembre 1987 par Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev, et entré en vigueur en juin 1988. Par ce texte, les signataires s’engageaient à «ne pas posséder, ne pas produire et ne pas tester en vol» des missiles nucléaires ayant une portée entre 500 et 5.000 km. En 1991, 2.600 missiles avaient été détruits des deux côtés, la destruction la plus massive depuis la Guerre froide. On était à l’époque de ce que Gorbatchev appelait «la nouvelle pensée», applicable aussi en politique étrangère.

Forces nucléaires intermédiaires

Le traité dit FNI (pour forces nucléaires intermédiaires) mettait fin à une bataille d’une décennie, dans laquelle l’Est et l’Ouest s’étaient battus à armes inégales. Cette bataille avait commencé à la fin des années 1970. Le chancelier Helmut Schmidt, pourtant plutôt bien disposé à l’égard de l’URSS en tant que continuateur de l’Ostpolitik social-démocrate, avait attiré l’attention du président américain Carter, qui regardait ailleurs, sur le déploiement par Moscou d’un nouveau type de fusées –les SS-20 selon le code Otan. Leur particularité était de pouvoir atteindre l’Europe occidentale mais pas les États-Unis. Elles augmentaient la vulnérabilité des alliés européens des Américains, sans mettre ceux-ci directement en danger, dans l’espoir que Washington ne risquerait une guerre nucléaire pour les beaux yeux de l’Europe. L’objectif était le «découplage». Tel était du moins le calcul prêté à Moscou.

Moscou soupçonné de tester en vol un nouveau missile à moyenne portée

 

La réponse occidentale fut ce qu’on appela alors «la double décision»: les États-Unis et leurs alliés européens entamaient une négociation avec le Kremlin pour qu’il renonce au déploiement des SS-20, à défaut de quoi les Américains installeraient en Europe des fusées Pershing 2 et des missiles de croisière –d’où le nom «d’euromissiles». La perspective de l’installation de nouvelles armes nucléaires en Europe occidentale devait provoquer des vagues de manifestations et des controverses politiques inconnues depuis. Elles rappelaient la mobilisation contre la création de l’Alliance atlantique à la fin des années 1940. À une différence près: les opposants étaient alors mobilisés essentiellement par les partis communistes; dans les années 1980, c’étaient plutôt les écologistes qui étaient à la pointe du combat. Ce qui avait fait dire à François Mitterrand:

«Les fusées sont à l’Est et les pacifistes à l’Ouest.»

L’accord Reagan-Gorbatchev a mis fin à la controverse.

Escalade verbale

Tout pourrait être remis en question si la violation du traité FNI par Moscou était avérée. L’administration Obama a été très discrète sur le sujet. Le rapport du département d’Etat n’a pas donné lieu à une grande publicité, bien que les tests russes aient commencé dès 2008, comme si la Maison Blanche ne souhaitait pas envenimer des relations déjà très tendues avec Vladimir Poutine.

Le Pentagone n’en réfléchit pas moins à des contre-mesures. Celles-ci pourraient prendre plusieurs formes, compatibles ou non avec le traité FNI, allant de nouveaux moyens de défense à la destruction au sol des missiles russes à moyenne portée ou au déploiement de missiles américains chez les alliés européens, comme dans les années 1980. Le secrétaire britannique au Foreign Office, Philip Hammond, vient de déclarer qu’il fallait adresser à la Russie «un signal clair» et laisser entendre que la Grande-Bretagne était prête, le cas échéant, à accueillir sur son sol ces euromissiles. Ce serait la fin du traité FNI.

Éventuel déploiement de missiles américains chez les alliés européens

Il ne s’agit pour l’instant que d’une escalade verbale. En démentant mollement que Moscou testait un missile à moyenne portée, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a annoncé que la Russie répondrait au déploiement de missiles américains en Europe. Et un représentant de l’armée a jouté qu’elle en avait les moyens.

Accords arrachés

Vladimir Poutine lui-même s’est déjà interrogé publiquement sur l’intérêt pour Moscou de rester dans le traité FNI quand «d’autres pays» se dotent de missiles à portée intermédiaire. Il dénonce par ailleurs le retrait unilatéral des États-Unis, du temps de George W. Bush, du traité ABM (Anti-Balistic Missile) et la construction d’un système de défense antimissiles américain en Europe, dirigé, affirme-t-il, contre la Russie.

En fait, le Kremlin remet en cause, ouvertement ou par petites touches discrètes, l’ensemble des accords passés entre les Occidentaux et Moscou à la fin de la Guerre froide. Les grandes manœuvres et les concentrations de troupes à la frontière avec l’Ukraine sont contraires au traité sur les forces classiques en Europe (CFE). Les restrictions imposées aux vols d’observation vont à l’encontre des dispositions du traité «open skies». L’annexion de la Crimée viole le mémorandum de Budapest signé en 1994 dans lequel la Russie s’engageait à garantir l’intégrité territoriale de l’Ukraine, contre la renonciation par celle-ci à son arsenal nucléaire. Et on pourrait multiplier les exemples.

Pour Poutine, tous ces accords ont été arrachés à la Russie alors qu’elle était dans une position de faiblesse après la disparition de l’URSS. Il est temps, selon lui, qu’elle regagne le terrain perdu il y a vingt-cinq ans.

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