Histoire

Le rêve américain de Napoléon Bonaparte

Antoine Bourguilleau, mis à jour le 17.06.2015 à 18 h 45

Après Waterloo, l'empereur déchu aurait voulu s'exiler aux Etats-Unis et s'y consacrer à la lecture et aux sciences, tandis que certains de ses proches songèrent à le faire évader de Saint-Hélène pour gagner l'Amérique.

Napoléon à bord du HMS Bellerophon, le 23 juillet 1815. Peinture de William Quiller Orchardson.

Napoléon à bord du HMS Bellerophon, le 23 juillet 1815. Peinture de William Quiller Orchardson.

Belgique, 18 juin 1815, 19 heures. La défaite est patente, totale. Les Anglo-Alliés ont résisté toute la journée, sur le Mont Saint-Jean, devant le village de Waterloo, aux assauts des Français. Puis, au milieu de l’après-midi, les Prussiens du général Blücher, aux trousses desquelles Napoléon avait lancé le général Grouchy, apparaissent sur le flanc droit des Français. Tout est perdu. La Garde impériale livre un baroud d’honneur tandis que l’armée française se replie, battue. Le retour de l’île d’Elbe se solde par un échec.

Tandis que les débris de son armée vaincue repassent la frontière belge, talonnés par Wellington et Blücher, Napoléon arrive à Paris le 21 juin et s’installe dans le palais de l’Elysée. Sa situation est intenable. L’Empereur a misé sur une victoire militaire pour assoir de nouveau son pouvoir. Une défaite signe la fin de son règne. Bientôt, les Alliés seront à Paris, qu’ils ont évacuée il y a un an à peine, après l’avoir contraint à l’abdication puis à l’exil sur l’île d’Elbe.

Cette fois, Napoléon le sait bien, ils ne lui feront pas le cadeau de le maintenir en liberté surveillée à courte distance de la France. «Ma carrière politique est terminée», confie-t-il à ses proches. Mais contrairement à d’autres hommes politiques ayant fait la même confidence à leur entourage un soir de défaite, Napoléon semble bien décidé à tenir parole.

Il abdique le 22 juin en faveur de son fils, Napoléon II. L’acte est presque dérisoire car le Roi de Rome est en Autriche, avec sa mère, l’impératrice Marie-Louise, et l’Autriche, en guerre avec la France, n’a évidemment aucune intention de laisser le jeune garçon (il a 4 ans) monter sur le trône d’un Empire français à qui elle nie tout début de légitimité.

Départ pour Rochefort

Mais Napoléon n’en a presque cure. Car il a fixé son plan: traverser l’Atlantique, s’installer en Amérique, acheter une propriété et se consacrer à la lecture et aux sciences. Napoléon se voit admirablement en Cincinnatus des temps modernes. Il a déjà une fausse identité, celle du colonel Muiron. Il s’est confié à Monge, le mathématicien qui l’avait accompagné en Italie et en Egypte alors qu’il n’était que le général Bonaparte et qui est resté un de ses fidèles:

«Le désœuvrement serait pour moi la plus cruelle des tortures. Désormais, sans armées et sans empire, je ne vois que les sciences qui puissent simposer fortement à mon âme. Mais apprendre ce que les autres ont fait ne saurait me suffire. Je veux faire une nouvelle carrière, laisser des travaux, des découvertes dignes de moi. Il me faut un compagnon qui me mette dabord et rapidement au courant de l’état actuel des sciences. Ensuite, nous parcourrons ensemble le Nouveau Continent depuis le Canada jusquau Cap Horn, et dans cet immense voyage nous étudierons tous les phénomènes de la physique et du globe.»

Je veux faire une nouvelle carrière, laisser des travaux, des découvertes dignes de moi

Napoléon

Le 25 juin, Napoléon gagne la propriété de la Malmaison, première étape vers l’Amérique. Des meubles, des livres, des instruments scientifiques sont rassemblés.  C’est habillé en bourgeois qu’il part pour Rochefort le 29 juin. Là-bas, deux frégates, la Saale et la Méduse (oui, cette Méduse-là!) l’attendent. Mais naturellement, l’Angleterre a organisé un blocus des ports français et pour franchir ce rideau naval, il faut à Napoléon des sauf-conduits. Fouché, à qui il les a demandés, temporise. C’est qu’une nouvelle Restauration s’annonce et que l’ancien ministre de la police de Napoléon, qui à beaucoup à se faire pardonner auprès des royalistes, entend faire en sorte de se placer. C’est même lui qui alerte les Britanniques sur les intentions de Napoléon.

L’entourage de ce dernier est divisé. Nombreux sont ceux qui tentent, plus ou moins discrètement, de le convaincre que le sort en est jeté et qu’il n’y a plus qu’à se rentre aux Anglais, qui le traiteront sans doute comme un hôte, puisqu’il ne représente plus de danger. D’autres, comme le général Lallemand, lui proposent de quitter Rochefort et d’embarquer plus discrètement sur un navire à l’embouchure de la Gironde. Mais Napoléon est las.

LAngleterre, pourquoi pas?

Napoléon à bord du Bellerophon à Plymouth. Peinture de Sir Charles Locke Eastlake.

D’autant que des pourparlers ont commencé avec le capitaine du HMS Bellerophon, un navire de 74 canons qui surveille l’embouchure de la Charente. Celui-ci assure les émissaires de Napoléon que ce dernier sera transféré en Angleterre et y sera l’hôte du peuple anglais. La proposition est alléchante, car dès qu’il aura mis le pied sur le sol anglais, Napoléon pourra se prévaloir de l’Habeas Corpus, qui interdit l’internement sans procès.

Le 8 juillet 1815, il embarque pour l’île d’Aix; le 13 juillet, il prend la mer et le 15 juillet, monte à bord du HMS Bellerophon. Il est alors non le prisonnier (et à quel titre le serait-il?) mais l’hôte du capitaine Maitland, commandant ce navire. Napoléon fuit donc la France, où il ne peut rien espérer de bon du retour des Bourbons, et vient se placer sous la protection de la couronne britannique. Puisque le chemin de l’Amérique lui est barré, pourquoi ne pas vivre en Angleterre? Napoléon est persuadé d’y être populaire. Il pourrait y vivre confortablement sous la protection des lois anglaises.

Seulement voilà: le capitaine anglais a des instructions. Il est exclu que Napoléon mette le pied en Angleterre, et encore moins en Amérique. Les Anglais, qui vouent à Napoléon un mélange d’admiration, de haine et de crainte, n’ont aucune intention de le voir s’installer paisiblement aux Etats-Unis, où il pourrait fomenter on ne sait quel mauvais coup génial. Il est tout aussi exclu de le retenir sur une île ou des terres proches de la France, à commencer par l’Angleterre. Le navire va donc rejoindre Torquay avant de mouiller devant Portsmouth, sans que Napoléon ne débarque. Durant les trois semaines où l’Empereur réside dans les eaux territoriales britanniques, les canots se pressent pour l’apercevoir sur la coupée du navire où il est devenu un prisonnier, confortant Napoléon dans l’idée que le peuple anglais ne lui voue pas de haine.

Quant au gouvernement anglais, c’est une autre affaire. Son seul souci est de s’assurer que le «général Bonaparte» va être mis définitivement hors d’état d’interférer dans les affaires de l’Europe.

Le 7 août, Napoleon est transféré à bord du HMS Northumberland, à destination de l’Atlantique Sud et de Sainte-Hélène, «petite île» comme l’avait écrit le jeune Bonaparte sur son manuel de géographie au collège de Brienne. Un voyage et une détention qui s’effectuent au mépris des lois et du droit. Mais la France de Louis XVIII n’a guère intérêt à défendre les intérêts du plus encombrant de ses ressortissants.

Lubie tardive ou intérêt réel?

Le transfert de la Louisiane aux Etats-Unis, vu par le peintre Thure de Thulstrup.

Même s’il a vendu la Louisiane aux Etats-Unis (une vente qui, rappelons-le, représente l’équivalent d’un tiers du territoire actuel des Etats-Unis, pour un prix ridicule), Napoléon s’est longtemps intéressé à l’Amérique. Il vouait pour commencer une immense admiration au général Rochambeau, qui avait précipité avec ses troupes la défaite des Britanniques à Yorktown en 1781 (la Frégate L’Hermione vient d’y mouiller pour commémorer cette victoire). En 1804, lors de la cérémonie d’intronisation des Maréchaux d’Empire, Napoléon invite Rochambeau et lui dit: «Monsieur le Maréchal, voici vos élèves.»

Mais avant cela, on ne compte plus les notes et manuscrit du général Bonaparte portant sur les Etats-Unis, leur géographie et leur économie. L’intérêt est donc manifeste, mais pas essentiel, tant la soif de connaissance de Napoléon est de toute façon inextinguible. C’est donc davantage une aimable rêverie qu’un intérêt réel.

Malgré cela, l’exil à Sainte-Hélène ne va pas y mettre un terme. Napoléon se confie ainsi à son médecin, O’Meara (qui va indigner l’Angleterre en rapportant à quel point le gouverneur de Sainte-Hélène se comporte d’une manière atroce avec son prisonnier):

«Si j’étais allé en Amérique, jaurais fait de lagriculture, jaurais soigné mon jardin, jaurais accueilli quelques vieux débris de mon armée qui seraient venus my retrouver et nous eussions vécu ensemble. Ça vous fait rire, docteur! Mes goûts sont simples, jai besoin de peu; jai toujours envié le sort dun bon bourgeois de Paris, riche de 12.000 livres de rente, pouvant cultiver les arts et les lettres; jy ajoute le bonheur intérieur de famille, sans lequel il nest point de bonheur possible, dans quelque classe quon se trouve.»

La famille et les nostalgiques en Amérique

Mais si Napoléon n’a jamais pu rejoindre l’Amérique, d’autres figures de la France napoléonienne y arrivent, à commencer par son frère aîné, Joseph, ancien roi d’Espagne, qui y débarque en 1816. Il a effectué la traversé sous une fausse identité (et avec quelques Velasquez) mais se fait rapidement connaître des autorités américaines, qui lui accordent l’asile sans difficulté. Joseph Bonaparte va passer 18 années de sa vie à Bordentown, dans le New Jersey, respecté de tous. Il se dit que des révolutionnaires mexicains lui auraient proposé le trône du Mexique. Si tel est le cas, on peut se dire que les autorités anglaises avaient effectivement bien fait de ne pas laisser Napoléon traverser l’Atlantique!

De nombreux officiers français gagnent par ailleurs l’Amérique et tentent de fonder des communautés, comme celle d’Aigleville, en Alabama, dans le comté de Marengo (nostalgie, quand tu nous tiens!). Parmi les immigrés de marque, on compte les généraux Grouchy et Vandamme, ou encore le général Lallemand, dont nous avons déjà parlé. Ce dernier s’installe en Louisiane et gagne ensuite les territoires du futur Etat du Texas et la ville de Galveston, alors aux mains du pirate français Jean Lafitte. Lallemand fonde, non loin de là, une colonie de peuplement, le Champ d’Asile. Nouvelle tentative de créer une colonie française. Nouvel échec.

Faire évader Napoléon

Il faut que je meure ici, que la France vienne m'y chercher

Napoléon à Saint-Hélène

Mais ces immigrés ne songent pas qu’à s’installer aux Etats-Unis pour y faire vivre l’idéal impérial. Certains caressent l’idée de traverser l’Atlantique pour libérer Napoléon et le ramener en Amérique. Ces projets ont-ils dépassé le stade chimérique? On peut se le demander, car des personnalités présentes à Sainte-Hélène aux côtés de Napoléon font mention de propositions d’évasion reçue par l’Empereur. Montholon rapporte qu’en 1816, on propose à Napoléon une évasion en Amérique, qu’il refuse. Le maire de la Nouvelle-Orléans, Nicolas Girod, Français de naissance, semble avoir lui aussi projeté pareille expédition, avec l’aide de Jean Lafitte, toujours dans les coups tordus. Mais le projet ne vit jamais le jour. En 1817, une nouvelle offre est faite, la plus sérieuse de toutes, au départ du Pernambouc, au Brésil. Nouveau fiasco sur place, nouveau refus, de toute façon, de Napoléon. On a même évoqué, en 1820, une expédition visant à faire évader Napoléon en… sous-marin, dont l’Empereur n’eut jamais vent.

Le farfelu le dispute donc au chimérique. La mort de Napoléon, en mai 1821, à l’âge de 51 ans, viendra tout arrêter.

Mais était-il souhaitable, pour la légende napoléonienne, que l’Empereur finisse ses jours sur les rives du Mississippi ou au pied des Appalaches? Que celui qui avait dominé l’Europe termine sa vie en gentleman farmer? Pour l’homme, sans doute. Mais pour la figure historique, certainement pas. Et lui même en avait d’ailleurs le pressentiment. Fin 1817, il confiait ainsi à l’un de ses proches, après avoir discuté d’un projet d’évasion:

«J'ai encore quinze ans de vie, tout cela est bien séduisant; mais c'est une folie, il faut que je meure ici, que la France vienne m'y chercher. Si Jésus-Christ n'était pas mort sur la croix, il ne serait pas Dieu.»

Il ne vivra pourtant qu’un peu moins de quatre ans. Mais la légende, elle, vit toujours.

Antoine Bourguilleau
Antoine Bourguilleau (63 articles)
Traducteur, journaliste et auteur
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