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Ne soyez pas choqués par les morts de «Game of Thrones»: la série n’est qu’une tragédie classique

Image tirée de la série «Game of Thrones».

Image tirée de la série «Game of Thrones».

Attention, ce papier contient plusieurs spoilers. 

Dimanche dernier, Game of Thrones a remis ça en tuant un personnage très apprécié du public et d’une manière atroce. Cette fois, c’est l’adorable Shireen Baratheon qui a été tuée par son propre père, Stannis, sacrifiée au dieu R’hllor en échange d’une victoire assurée à la bataille de Winterfell. Quand bien même la chose est devenue une habitude dans cette série - la mort de Ned Stark, le Mariage rouge, la mort d’Oberyn Martell, etc. - nous continuons d’être sous le choc à chaque fois qu’un de nos personnages préférés meurt soudainement. Les réseaux sociaux s’indignent (voire explosent sous la colère des fans) de la manière dont la série laisse régulièrement deviner que quelque chose de terrible se trame avant de le laisser se produire. Nous espérons sans cesse qu’un élément de dernière minute va tout arranger. Et ce n’est pas le cas.

Il est naturellement tentant de conclure que Game of Thrones tue des personnages pour le plaisir de choquer le public et c’est ce que sous-entend la journaliste Margaret Lyons dans Vulture cette semaine: «Cette série aime se demander jusqu’où elle peut aller dans le terrible ou dans le trop plein», écrit-elle, en se demandant pourquoi la série «ne parvient pas a équilibrer espoir et violence.» En étant mieux luné, on pourrait aussi bien dire que la brutalité de Game of Thrones n’est qu’une réponse nécessaire au caractère souvent lénifiant de l’heroic-fantasy. C’est d’ailleurs la vision de George R.R. Martin, qui explique que Game of Thrones est «une réaction à de nombreuses œuvres d’heroic fantasy et de leur vision Disney du Moyen-Âge.»

Game of Thrones est une réaction à de nombreuses œuvres d'heroic fantasy et de leur vision Disney du Moyen-Âge

George R.R. Martin

Mais si Game of Thrones constitue pour partie une réponse violente à la fiction traditionnelle de l’heroic-fantasy, je crois pouvoir affirmer - après la lecture des livres et cinq saisons de série - que Martin et les deux auteurs de la série, D.B. Weiss et David Benioff s’amusent avec un format qui n’a rien de nouveau: ils ne font que remettre au goût du jour la tragédie classique sous une forme narrative.

Dans la tragédie traditionnelle, l’angoisse grandit au fur et à mesure que les évènements semblent converger. Le héros est généralement investi d’une forme de «défaut tragique» qui va mener à sa chute. Il va devoir prendre des décisions terribles que le public, rétrospectivement, va identifier comme le point de non retour, précipitant sa chute.

L’exemple le plus criant dans Game of Thrones est l’histoire de Shireen et Stannis. Le meurtre de Shireen a provoqué des critiques de fans qui considèrent que ce meurtre ne correspond pas au caractère du personnage de Stannis. Mais l’intrigue semble bien avoir pour fondement «Iphigénie à Aulis» d’Euripide. Tout, dans ce mythe grec, fait penser à l’histoire de Stannis: les troupes sont immobilisées et affamée et le général, Agamemnon, doit sacrifier sa fille pour que la chance puisse lui sourire. La mère implore la pitié du père, le fidèle lieutenant fait tout ce qu’il peut pour l’empêcher - tout cela y fait clairement écho. En fait, si l’on regarde les évènements qui les ont précipitées, de très nombreuses morts «choquantes» de la série répondent au modèle de la tragédie classique.

L’histoire de Rob Stark et du mariage fait penser à Hamlet: un prince beau et charismatique décide de venger la mort de son père, mais en raison de mauvaises décisions, prises pour des raisons sentimentales, tout se termine par un carnage. Dans le cas d’Hamlet, son sens de l’honneur le pousse à retarder l’assassinat du roi, car il désire réunir davantage de preuve de sa forfaiture avant de le tuer. Dans le cas de Robb, un mariage d’amour plutôt qu’arrangé sert de catalyseur à une suite d’évènements sanglants. Même la scène du mariage fait penser au final d’Hamlet; un banquet, un duel à l’épée, une mère qui meurt. L’histoire de Ned Stark est elle tout droit tirée d’Othello: un grand personnage se retrouve à devoir naviguer dans une culture qui n’est pas la sienne, où il peut exercer le pouvoir plus facilement. Un adversaire manipulateur (Littlefinger prend ici la place de Iago) se rapproche de lui et fait mine d'être son ami tout en agissant dans l’ombre pour provoquer sa chute. Le méchant est jaloux de la noblesse du héros et décide d’utiliser la droiture de ce dernier - et la naïveté qui l’accompagne - comme une arme pour le détruire.

Les destins de Rob Stark et Oberyn Martell s'inspirent directement d'Hamlet

 

L’histoire d’Oberyn Martell est elle aussi tirée de celle d’Hamlet. Si Oberyn avait agi promptement au lieu de tenter d’obtenir la confession de Gregor Clegane, il aurait pu l’emporter. Voilà un des traits caractéristiques de la tragédie classique - l’idée de présenter une décision que le héros aurait pu faire sienne et qui aurait permis d’éviter le désastre, mais que pour des raisons liées au destin ou à sa personnalité, il s'est avéré incapable de prendre pour sauver sa vie.

A la télévision comme au cinéma, le storytelling de la tragédie classique est loin d’être omniprésent. Nous sommes habitués, surtout dans le domaine de l’heroic-fantasy ou de la science-fiction, à ce que quand tout paraît sombre et désespéré, les héros fassent des miracles et s’en sortent à la dernière minute. C’est le cas dans Le Seigneur des Anneaux, dans Harry Potter, Hunger Games ou Mad Max: Fury Road, tous les films Marvel ou DC et presque tous les thrillers de série B du marché. Comme on dit en dothraki, c’est connu, les héros vont triompher. Et à ce titre, Game of Thrones est une série où les prouesses sont légion: Bronn qui sauve Tyrion d’un procès en livrant un combat, Stannis massacrant l’armée sauvageonne, Tywin empêchant le sac de Blackwater dans la saison 2 ou Daenerys qui s’enfuit sur le dos de Drogon. Mais la plupart des grands moments de la série sont des moments sombres - ceux qui nous montrent que des personnes nobles d’esprit et mues des meilleures intentions du monde peuvent se condamner elles-mêmes. Et si la série semble donc défier, sur le plan narratif, tous les codes, elle obéit au moins à ses règles et ses conventions propres. Des règles et des conventions que nous avons, pour la plupart, oubliées.

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