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La diplomatie du pape François face à «la Troisième Guerre mondiale»

Marionnette représentant le pape François à Turin (Italie), le 22 juin 2015 | REUTERS/Giorgio Perottino

Marionnette représentant le pape François à Turin (Italie), le 22 juin 2015 | REUTERS/Giorgio Perottino

Il va à Sarajevo, reçoit Poutine, se rend à Cuba... François l’Argentin redéploie la diplomatie du Vatican sur toute la surface du globe.

Après la guerre, la diplomatie du Vatican se concentrait surtout sur la Guerre froide et la dissuasion nucléaire. Elle se déployait dans les affrontements militaires et idéologiques «de bloc à bloc», appelant les puissances à la paix, la réconciliation et au dialogue. Anciens diplomates, les papes Jean XXIII (1958-1963) et Paul VI (1963-1978) pesaient sur la scène médiatique. A la tribune des Nations unies, Paul VI s’écriait en 1965: «Jamais plus la guerre!» Avant lui, l’encyclique Pacem in terris («Paix sur la terre») de Jean XXIII réclamait une nouvelle gouvernance mondiale, un désarmement généralisé, une non-violence unilatérale et «prophétique». Ensuite, grâce au Polonais Jean-Paul II et à des diplomates hors pair comme les cardinaux italiens Agostino Casaroli et Achille Silvestrini, le Vatican prit une part active à la chute du communisme.

Aujourd’hui, la carte mondiale des conflits est bouleversée. François, premier pape non-européen de l’ère moderne, se trouve confronté à une «Troisième Guerre mondiale par morceaux», une étrange formule qu’il employa le 6 juin dernier lors d’une visite-éclair à Sarajevo. Cette «Troisième Guerre mondiale» se caractérise, selon lui, par le conflit planétaire entre l’Occident et l’islamisme radical, par des vagues de migrations de plus en plus puissantes de populations chassées par les guerres civiles et la misère, par des trafics incessants d’armes et des trafics humains de toute nature.

Le Vatican et l’Eglise (1,2 milliard d’hommes) sont ainsi obligés de réviser leurs critères de «lecture» des conflits et d’intervention. Le «bloc à bloc» d’autrefois n’existe plus. Ni les guerres classiques de décolonisation. Ni la «croisade» contre «l’axe du mal» des néo-conservateurs américains, discrédités par la guerre en Irak. La guerre n’est plus comme autrefois un fléau qu’on pouvait traiter par une négociation entre des belligérants et les moyens de la diplomatie traditionnelle. La «fraternité universelle» rêvée par les papes à l’époque de la guerre froide fait place aujourd’hui à des chocs civilisationnels, à une course aux profits mondialisée, à une fragmentation des intérêts nationaux et continentaux et à cette «mondialisation» des injustices, des trafics et de l’indifférence qu’a encore dénoncée le pape dans sa dernière encyclique. 

D’où la révision qui s’esquisse de la diplomatie pontificale vue par François et son secrétaire d’Etat, numéro deux de la Curie, le cardinal italien Pietro Parolin, un diplomate de carrière et de haut niveau. Elle s’ordonne autour de trois axes.

1.Liquider les séquelles de la Guerre froide

C’est le sens de leur action à Cuba, où le pape se rendra dans quelques semaines, pour mettre fin au bras de fer entre le régime castriste et les Etats-Unis. Une action décisive et déjà reconnue par Raul Castro et par Barack Obama. En 1998, Jean-Paul II s’était rendu le premier dans l’île, au nom de la «liberté religieuse», ce pilier de la lutte contre le système communiste dans l’Est européen et contre l’oppression des chrétiens de Chine.

Mais le pape François fait valoir des atouts supplémentaires, comme la défense des populations les plus pauvres victimes de l’embargo et la mise en place d’une «diplomatie de médiateurs», parmi lesquels son confrère cubain Jaime Ortega, actif archevêque et cardinal de La Havane. «Dans le monde globalisé, avec toute sa complexité, on manque de véritables médiateurs à la recherche de ce qui unit et libère de la spirale de la haine», nous dit Andrea Riccardi, ancien ministre italien, fondateur de la communauté de Sant’Egidio.

Mais cette détente, à la méthode François, ne fait pas l’unanimité. Les nostalgiques des combats d‘hier contre l’oppression communiste font valoir que pas un mot n’est venu de la bouche de ce pape en faveur des «martyrs» du régime castriste ou des milliers de Cubains qui ont fui leur pays ou des centaines d’opposants innocents encore retenus dans les prisons. L’Italien Sandro Magister, expert critique du pape François, rappelle aussi la déception des chrétiens chinois (dont le cardinal Zen, très connu à Rome) devant cette «Realpolitik» du Vatican qui, dans l’espoir de rétablir des relations diplomatiques avec Pékin, garde le silence à propos des évêques qui disparaissent en prison, des croix abattues, des libertés supprimées.

Les Ukrainiens attendent davantage de fermeté de la part du Saint-Siège

Antoine Arjakovsky, universitaire

Dans la guerre en Ukraine, dont il a parlé le 10 juin avec Vladimir Poutine au Vatican, le pape se distingue aussi par une plus grande neutralité. Le Polonais Jean-Paul II était très engagé dans la défense de ses «voisins» ukrainiens de l’Église gréco-catholique dite «uniate» (rattachée au Vatican). Cette attitude partisane l’avait coupé de la puissante orthodoxie russe et avait interdit –pour longtemps– toute perspective de voyage d’un pape en Russie et de rencontre avec le patriarche «de toutes les Russies».

Le pape François n’évoque jamais le rôle déstabilisateur de la Russie dans le Donbass et il déçoit ainsi les millions de catholiques ukrainiens (massivement présents à l’Ouest) qui sont les plus fervents soutiens de la politique de Kiev. Ils se disent blessés par le mot de «guerre fratricide» que François donne à leur combat contre les agressions russes. «Les Ukrainiens attendent davantage de fermeté de la part du Saint-Siège», affirme l’universitaire Antoine Arjakovsky.

Ce «réalisme» du Vatican à propos de l’Ukraine vient de la conviction qu’une solution au conflit en Syrie et en Irak passe inévitablement par la Russie. Vladimir Poutine, soutien de Bachar el-Assad, inquiet des débordements islamistes dans ses territoires caucasiens, est devenu une pièce maîtresse au Proche-Orient. Il ne cesse de rappeler le rôle historique joué par la Russie au XIXe siècle comme «nation protectrice» des chrétiens d’Orient (majoritairement orthodoxes, comme les Russes). Des chrétiens dramatiquement pris au piège aujourd’hui entre le régime dictatorial de Damas, qui prétend les défendre du terrorisme islamiste, et la hantise de Daech. Tout à la dévotion de Vladimir Poutine, le patriarcat orthodoxe de Moscou veut se rapprocher du Vatican pour collaborer plus étroitement à la cause «civilisationnelle» des chrétiens d’Orient.

2.Desserrer l’étreinte israélo-palestinienn

François réclame avec clarté une «solution politique» au conflit
au Proche-Orient

C’est au Moyen-Orient que la diplomatie du Saint-Siège connaît la plus notable inflexion. En avril 2014, la tentative de médiation du pape réunissant à Rome l’Israélien Shimon Peres et le Palestinien Mahmoud Abbas avait surpris, mais avait été assez vite éclipsée par la violence de l’été à Gaza. Depuis, François ne se contente plus de rappeler les grands principes moraux de paix, de réconciliation, de dialogue. Il réclame avec clarté une «solution politique», avec option militaire, des conflits dans un Moyen-Orient en fusion, en commençant par le conflit israélo-palestinien. On passe du «moralisme» à la «morale internationale». 

C’est ainsi qu’il faut interpréter l’accord important ratifié le 26 juin à Rome entre le Vatican et l’État palestinien. Dans cet accord, la nouveauté n’est pas dans l’emploi de la formule polémique «État de Palestine», qui figurait déjà dans certains documents diplomatiques du Saint-Siège. Elle consiste plutôt dans la reconnaissance explicite, par les autorités palestiniennes, de la «liberté de religion et de conscience» sur leur sol, des droits de la communauté chrétienne à y avoir des lieux de culte, à se déployer dans les activités caritatives et sociales, l'enseignement, les moyens de communication, dans toute la vie publique.

Une telle reconnaissance venant de la part d’un pays musulman est sans précédent au Moyen-Orient. Elle pourrait ouvrir la voie à des développements identiques dans d’autres pays que la Palestine. Ainsi, le cardinal Pietro Parolin s’est-il rendu en juin à Abu Dhabi afin d’y inaugurer une nouvelle église, en présence des plus hautes autorités des Émirats arabes unis. Soit un message éloquent pour tout le Moyen-Orient, à destination en particulier de l’Arabie Saoudite, un pays dans lequel le simple fait de posséder une Bible constitue toujours un délit grave. Est-ce une aube nouvelle pour la liberté au Proche-Orient?

3.Eradiquer la terreur islamiste

Il y a quelques semaines, le pape François a pris le risque d’un conflit historique avec un pays-clé comme la Turquie où s’étaient rendus tous ses prédécesseurs –Paul VI, Jean-Paul II, Benoît XVI–, faisant d’Istanbul une tête de pont d’un dialogue inédit entre les Eglises et l’islam. Lors d’une commémoration solennelle à Rome, le 12 avril dernier, il a en effet dénoncé, pour la première fois aussi explicitement dans la bouche d’un pape, le «génocide» arménien.

La Turquie s’est engouffrée dans la polémique, mais, sur ce terrain miné, le pape ne suivait pas le même agenda. Parce qu’il s’agit, pour lui, d’un devoir moral qui dépasse la seule communauté arménienne et concerne «toute la famille humaine», il a volontairement rapproché le génocide arménien du «génocide», bien actuel celui-là, qui a lieu depuis des années en Syrie, en Irak, au Soudan, au Kenya, en passant par le Pakistan. C’est un «génocide causé par l’indifférence générale et collective», a affimé François dans une formule qui a fait le tour du monde:

 «Nous entendons le cri étouffé et négligé de beaucoup de nos frères et sœurs sans défense qui, à cause de leur foi au Christ ou de leur appartenance ethnique, sont publiquement et atrocement tués, décapités, crucifiés, brûlés vifs, ou bien contraints d’abandonner leurs terres.»

Le terrorisme islamiste contraint le pape à tordre la vieille doctrine chrétienne dite de la «guerre juste», qui légitime une riposte militaire à une agression préalable, à condition que les moyens de la riposte ne soient pas «disproportionnés» et que toutes les tentatives de négociation aient été épuisées.

Il y a un an, dans l'avion qui le ramenait d’un voyage à Séoul, il avait reconnu, pour la première fois, la «licéité» de l’intervention militaire en Irak contre «l’agresseur injuste» (les djihadistes musulmans non nommés). Voici précisément ce qu’il avait dit:

«Dans les cas où il y a une agression injuste, il est licite d'arrêter l'agresseur injuste. Mais je souligne le verbe "arrêter"! Je ne dis pas "bombarder" ou "faire la guerre"… Je dis "l'arrêter"! Les moyens pour savoir comment l'arrêter devront être, en effet, évalués. Mais arrêter l'agresseur injuste est licite.»

Nos frères et sœurs sans défense, publiquement et atrocement tués, décapités, crucifiés, brûlés vifs...

Discours du pape François

Cet appel aux armes est étrange dans la bouche du plus haut responsable de l’Eglise catholique. Face aux atrocités commises par l’organisation terroriste islamiste, il veut rompre avec l’approche pacifiste qui avait prévalu lors des deux guerres du Golfe. Depuis le concile Vatican II (1962-1965), la doctrine de la «guerre juste» avait déjà évolué au gré des changements du droit international et du droit humanitaire. Mais un cran supplémentaire est franchi aujourd’hui par ce pape qui appelle régulièrement la communauté internationale à «tout faire» pour éradiquer l’islamisme radical. Un appel qu’il renouvellera à la tribune des Nations unies à New-York, en septembre, lors de sa tournée américaine.

Sans doute ce tournant s'explique t-il par le fait que les chrétiens d'Irak ont fait partie des premières victimes de Daech. Mais il est aussi lié à un constat dressé à Rome des limites de l’ancienne diplomatie vaticane. La «ligne» de Jean-Paul II et de Benoît XVI était axée, presque exclusivement, sur le droit d’intervention «humanitaire» (Jean-Paul II dans la guerre en Bosnie) et sur le «dialogue interreligieux». En rassemblant dans la ville d’Assise (à trois reprises) les chefs religieux du monde entier, Jean-Paul II avait montré la voie de la paix par le dialogue et la prière. Benoît XVI avait ajouté la nécessité de rétablir le primat de la «raison», pour dépasser toute violence religieuse (le fameux discours de Ratisbonne de septembre 2006).

Mais des accusations de naïveté et d’angélisme visent désormais les «grands-messes» inter-religieuses de Rome, du Caire, de Rabat ou de Ryad. Malgré leur bonne volonté, ces «dialogues» officiels n’ont pas pris assez en compte les identités politiques et sociales, l’hétérogénéité d’un islam non régulé, l’absence d’interlocuteurs qualifiés et indiscutés. Ils n’ont jamais empêché la poursuite de la violence. A la Curie, la prise de conscience de ces limites est réelle, le ton plus sévère et réaliste. Président de la commission pontificale du dialogue interreligieux, le cardinal Jean-Louis Tauran écrivait il y a quelques mois à ses partenaires:

«La situation dramatique des chrétiens, des yézidis et autres communautés minoritaires en Irak exige une prise de position claire et courageuse de la part des responsables religieux, surtout musulmans, et des personnes engagées dans le dialogue interreligieux. Tous doivent être unanimes dans la condamnation –sans aucune ambiguïté– de ces crimes et dénoncer l’invocation de la religion pour les justifier. Autrement, quelle crédibilité auront les religions, leurs adeptes et leurs chefs? Quelle crédibilité pourrait avoir encore le dialogue interreligieux patiemment poursuivi ces dernières années?»

Ce changement de ton de la diplomatie vaticane est étroitement lié à la volonté du pape latino-américain, manifestée depuis son élection il y a deux ans, de tenir un discours plus concret et plus proche des réalités. Il est clair que, pour lui, sur les sujets de mœurs comme l’avenir de la famille, du divorce ou des couples homosexuels, comme sur les questions de guerre et de paix, on ne peut plus en rester à des condamnations générales, à des rappels de principe globaux et vains.

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