Monde

Quand des socialistes autrichiens s’allient à l’extrême droite

Gaël Brustier, mis à jour le 11.06.2015 à 17 h 43

Les élections régionales dans le Land autrichien du Burgenland (frontalier de la Hongrie) ont amené les socialistes locaux à s’allier au part nationaliste FPÖ. Une alliance qui n'est pas inédite en Autriche, mais marque l’inexorable montée de l'extrême droite européenne et confirme la crise que subit sa social-démocratie

Heinz-Christian Strache, le président du FPÖ, lors d'un meeting à Vienne le 27 septembre 2013 | REUTERS/Dominic Ebenbichler

Heinz-Christian Strache, le président du FPÖ, lors d'un meeting à Vienne le 27 septembre 2013 | REUTERS/Dominic Ebenbichler

La nouvelle a de quoi décontenancer: dans la foulée des élections régionales qui se sont tenues le 31 mai en Autriche, le SPÖ (Parti social-démocrate d'Autriche, centre gauche) du Land du Burgenland vient de faire une alliance «rouge-bleue» avec le parti d’extrême droite de Heinz-Christian Strache, le FPÖ, pour gouverner ce petit Land oriental de l’Autriche. L’expérience n’a cependant rien d’inédit même si elle est, dans ce Land, une réelle nouveauté qui interpelle sur une forme de mithridatisation de la société autrichienne et de la gauche social-démocrate locale à l’installation de l’extrême droite locale.

La nouvelle fait l’effet d’un coup de tonnerre et Michael Haupl, le maire social-démocrate de Vienne, a été obligé de rappeler que jamais Vienne la Rouge ne deviendrait Vienne la Rouge-Bleue. Avec cette annonce, c’est le parti au pouvoir en Autriche, le parti social-démocrate, qui entre en crise.

Le 31 mai dernier, les citoyens de ce Land ont donné 41,9% (-6,3%) au SPÖ, 29,1% (-5,5%) à l’ÖVP (Parti populaire autrichien, conservateur) et 15,0% (+6,0%) au FPÖ, les Grünen (les Verts) ont obtenu quant à eux 6,4% (+2,3%). Ces élections confirment (malgré un score qui pourrait être envié par nos socialistes) un effritement continu du SPÖ dans ce Land, qui correspond à un effondrement sur le plan national en Autriche.

La difficile constitution de la nation autrichienne

Il faut néanmoins resituer cet événement dans le contexte autrichien et dans l’histoire de sa construction nationale depuis 1955. Rappelons que la nation autrichienne n’est jamais allée de soi. Elle n’est ni une évidence historique ni une donnée intangible de l’histoire. Bien au contraire. Après 1918, il y eut un intense débat pour savoir si l’Autriche ne devait pas, à terme, rejoindre l’Allemagne, ce que les traités lui interdisaient... Historiquement, les deux partis qui ont porté l’idée nationale autrichienne sont les chrétiens-sociaux –dont l’ÖVP est issu– et le KPÖ (Komunistische Partei österreichs, le parti communiste), marginalisé électoralement et absent du Nationalrat (Conseil national, le parlement autrichien) depuis les années 1960.

Avant-guerre, les socialistes du SPÖ (Sozialistische Partei Österreichs puis à partir de 1991 Sozialdemokratische Partei Österreichs) d’Otto Bauer ou Karl Renner n’étaient pas très convaincus de la pertinence d’une nation autrichienne et auraient vu d’un bon œil, à la fin de la Première Guerre Mondiale et après la chute des Habsbourg, leur intégration dans une République de Weimar dirigée par leur camarade social-démocrate Friedrich Ebert. L’Autriche, sa seconde République, voit véritablement le jour en 1955 avec le traité d’Etat signé par Leopold Figl et annoncé aux Autrichiens depuis un balcon dominant le Parc du Belvédère. L’Autriche, pays germanophone, a ainsi longtemps affronté un dilemme: était-elle d’abord «allemande» ou bien devait-elle s’attacher à bâtir son propre modèle national? Le traité d’Etat apportait une réponse à une querelle datant de 1918.

Par la suite, un socialiste fut l’artisan d’une certaine grandeur autrichienne, du confortement de sa construction nationale et de sa modernisation: Bruno Kreisky. On ne comprend rien à la subtilité de la situation autrichienne si l’on ne se replonge pas dans ce que furent, en Autriche, les années 1970. Kreisky a en effet été souvent comparé à un «de Gaulle autrichien». Lui-même prenait la comparaison avec humilité et humour, expliquant volontiers que le Général de Gaulle avait une vision à cinquante ans quand lui-même n’était tenu que par un mandat de quatre années… La réalité du projet Kreisky tient en la capacité à doter l’Autriche d’un fort sentiment national et à moderniser puissamment les structures d’une société assez traditionnelle. 

Hégémonie perdue du SPÖ

Dans les années 1960, le Général de Gaulle s’était senti en phase avec cette politique autrichienne d’indépendance «danubienne», dont Kreisky était, en tant que Ministre des Affaires étrangères, le promoteur zélé. On ne revient jamais assez sur la réussite, si difficile à l’origine à envisager, du projet de Bruno Kreisky au cours des années 1970… Infatigable modernisateur de l’Autriche, féminisant le SPÖ, assurant de nouveaux droits sociaux, bâtissant son programme politique en associant 1.400 intellectuels et personnalités de son pays, pacifiant les relations entre socialisme autrichien et Eglise, artisan d’une Autriche rayonnant sur le plan international, Kreisky a forgé l’unité du peuple autrichien…

A bien des égards, on peut parler d’une véritable hégémonie du SPÖ à l’époque de Kreisky qui combina différentes dimensions: affirmation du caractère éminemment politique de la nation Autriche, progrès social, progrès des libertés individuelles… Pendant les années 1970, le SPÖ gouverna seul mais avec une forte prise sur la société autrichienne. L’équation Kreisky peut être définie ainsi: Indépendance de la nation autrichienne + modernisation du pays (progrès social et libertés individuelles).²

Les alliances entre FPÖ et SPÖ, quoique rares, ont existé dans le passé. Le FPÖ s’est déjà allié au SPÖ pour gouverner l’Autriche entre 1983 et 1986, à l’époque où le parti était dirigé par Norbert Steger et où celui-ci participait au gouvernement. Le SPÖ qui était en position hégémonique entre 1970 et 1983 sous la direction de Bruno Kreisky, avait dû se résoudre à faire appel au petit FPÖ pour gouverner en coalition. Fred Sinowatz avait succédé à Kreisky qui refusait la perspective d’une coalition, qu’il s’agisse de l’ÖVP ou du FPÖ. Un jeune politicien de Carinthie, Jörg Haider, mit fin à l’expérience au bout de trois ans en s’emparant de la direction du FPÖ au Congrès d’Innsbruck. Il s’appuya alors sur les éléments pangermanistes et nationaux-allemands du parti contre Steger. Ironie de l’histoire, c’est en passant la même alliance que Heinz-Christian Strache évinça Haider près de vingt années plus tard et s’installa à la direction du FPÖ dans laquelle siège également la propre fille de Steger… Haider gouverna cependant le Land de Carinthie avec le SPÖ en plusieurs occasions.

Un nationalisme conséquence du processus d’intégration à l’Europe

Le grand spécialiste de l’Autriche Félix Kreissler avait mis en évidence l’impact du processus d’intégration européenne sur les équilibres internes à la société autrichienne. A partir des années 1980 s’intégrant toujours davantage au reste du continent, l’Autriche perdait ce qui faisait une véritable force dans le monde –sa neutralité, sa géopolitique danubienne indépendante… - et le nouveau ciment de sa société. La montée du FPÖ fut bien l’une des conséquences du processus d’intégration de l’Autriche à l’Europe. Le FPÖ, parti initialement fortement marqué par le pangermanisme, profita de la crise de la nation autrichienne pour se développer.

Haider amena son parti au pouvoir en 2000 après l’avoir fait passer de 4% à 27% des voix dans le pays. Ayant quitté le parti pour fonder le BZÖ, puis ayant perdu la vie en 2008 dans un accident de la circulation, le FPÖ se retrouva de nouveau seul en situation de contestation de la coalition SPÖ-ÖVP, sauvée d’un cheveu aux dernières élections au NationalRat, notamment par le vote en faveur de ces deux partis de l’électorat le plus âgé du pays.  Strache, son chef, issu de la très radicale fédération de Vienne du parti, a comme son modèle Haider, une réelle expertise dans l’art de la propagande. En 2010, il s’adressa aux électeurs de Vienne au travers d’un clip de rap, dans lequel il clamait à l’attention des sociaux-démocrates: «fini de rire!» et quelques autres déclarations du type: «Vienne, c’est pas Istanbul!». 

En 2013, il reprit la formule pour sa campagne des législatives. Contre l’Union européenne, Heinz-Christian Strache se permit même, de récupérer la figure de Leopold Figl, père de la nation autrichienne. La crise de la nation autrichienne induit donc des mutations, y compris dans la conception que le FPÖ se fait de la nation autrichienne. Il en devient le défenseur alors qu’en son sein, pendant des décennies, on put y trouver la plus forte concentration de contempteurs, dont notamment Andreas Mölzer, l’un des idéologues de la droite radicale autrichienne, tour à tour conseiller de Haider puis de Strache, avant d’être évincé pour avoir commis quelques fâcheux dérapages. Du pangermanisme au patriotisme autrichien, le FPÖ a accompagné le passage d’une Autriche indépendante entre les Blocs à une Autriche intégrée à l’Union Européenne et membre de la zone euro.

L’alliance SPÖ-FPÖ dans le Burgenland doit donc être resituée dans une perspective qui évoque la crise idéologique de l’Autriche, précipité d’une crise plus vaste et qui touche un grand nombre des pays de l’Union européenne. Non inédite puisque s’étant produit au niveau national en 1983-86 et en Carinthie sous les mandatures de Haider, l’alliance des socialistes locaux avec le FPÖ est d’autant plus détonante qu’elle se produit dans un Land traditionnellement défavorable au parti de Heinz-Christian Strache, signe s’il en est, de l’inexorable montée du FPÖ et de la défaite de plus en plus probable de la Grande Coalition en Autriche. Reste que cette affaire devrait interroger les sociaux-démocrates européens sur l’ampleur de la crise idéologique qui les frappe. La faiblesse de leur réaction ne le laisse pas présager.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (106 articles)
Chercheur en science politique
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