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On préfère L'Équipe quand elle nous fait voir le sport en grand

Les unes de L'Equipe au lendemain du record du monde de la longueur de Mike Powell (1991), de la mort d'Ayrton Senna (1994) et de la qualification de la France pour les demi-finales de la Coupe du monde en Allemagne (2006).

Les unes de L'Equipe au lendemain du record du monde de la longueur de Mike Powell (1991), de la mort d'Ayrton Senna (1994) et de la qualification de la France pour les demi-finales de la Coupe du monde en Allemagne (2006).

Un journal qui divise son format par deux, c'est un peu d'enfance qui meurt.

Depuis ce vendredi 18 septembre, L'Equipe est définitivement passé au format tabloïd. Nous republions ci-dessous un article du 10 juin, jour où le quotidien sportif avait testé cette nouvelle taille.

Dans la vie, le lecteur de L'Équipe a deux grands ennemis: la plage et les transports en commun. Lire le quotidien sportif au bord de la mer, c'est s'exposer à voir la page cyclisme voler au bord de l'eau ou devoir caler le journal avec d'inesthétiques galets pour réussir à le lire, péniblement. Essayer de le parcourir dans le train ou dans le métro, c'est se transformer instantanément en pire ennemi de son voisin (juste derrière le bébé hurleur), du genre à donner un grand coup de coude en tournant la page pour aller lire les résultats du National –une opération aussi complexe que le changement de cap d'un paquebot en pleine mer.

Mais ça, c'était avant (du moins provisoirement).

Ce mercredi 10 juin, le quotidien sportif a en effet, pour la première fois de son existence, publié une édition au format tabloïd. Un one-shot pour l'instant mais l'abandon par le quotidien du groupe Amaury de son grand format (broadsheet), l'un des plus grands de la presse française, est un serpent de mer depuis déjà plusieurs années: il avait même été officiellement annoncé, puis abandonné, en 2008, et des tests avaient déjà été effectués en interne à l'automne 2014.


Bien sûr, ce changement en aura soulagé beaucoup, qui pourront enfin lire L'Équipe dans le métro sans essuyer les regards agacés (enfin, encore plus agacés que d'habitude, disons) de leur voisin. 

Même si, évidemment, il y a aussi eu quelques vannes.

Mais surtout, il est difficile pour qui a beaucoup lu L'Équipe, plus ou moins régulièrement, depuis plus ou moins longtemps, de ne pas réprimer un pincement au cœur. «Il existe entre un lecteur et son quotidien un lien charnel, intime, qui ne s’explique pas et qui, finalement, ne regarde personne d’autre que celui qui lit», écrit le site du quotidien: il faudra donc, ici, employer le «je».

La première fois que je me souviens, si ce n'est avoir lu, du moins avoir feuilleté L'Équipe, c'était le 31 août 1991. La veille, à Tokyo, lors des championnats du monde d'athlétisme, l'outsider Mike Powell avait réalisé un énorme exploit en battant le légendaire record du monde du saut à la longueur (qui a aujourd’hui 23 ans!) de Bob Beamon pour s'adjuger l'or face au favori Carl Lewis. Un seul chiffre, énorme, barrait la moitié de la une du quotidien: «8m95»

Du haut de mes 9 ans, L'Équipe, cela allait devenir ça, au gré des achats plus ou moins réguliers et des explorations archéologiques (à l'époque, le quotidien s'est mis à éditer des anthologies de son passé). Des unes barrés de gros «inoubliables» ou «monumental», ou de jeux de mots plus ou moins réussis. J'en ai encore, quelque part au fond d'un tiroir, quelques exemplaires: ceux des victoires de la France en Coupe Davis en 1991, après cinquante-neuf ans d'attente, de la Coupe du monde de football 1998, de l'Euro 2000 et même, récupéré au fond de la bibliothèque familiale, de l'Euro 1984.


La campagne de pub adoptée par le quotidien pour annoncer cette formule «réduite» souligne à sa manière ce paradoxe: si L'Équipe du 1er novembre 1999, lendemain de la qualification renversante du XV de France pour la finale de la Coupe du monde de rugby face aux All Blacks (43-31), était si «énorme» (je l'avais achetée, bien sûr), c'est un peu parce que sa une l'était. Aller acheter son exemplaire le lendemain matin, en priant pour qu'il en reste en kiosque, se balader dans la rue avec, puis l'étaler sur la table du petit-déjeuner en prenant toute la place, autant de signes de reconnaissance envoyés aux passants ou aux proches qui, comme nous, avaient partagé un exploit la veille.

Réduite de moitié, la une de ce 10 juin, à l'inverse, banalise un peu plus un sujet déjà banal, l'ouverture du mercato (préféré à l'entrée en lice victorieuse des Bleues en Coupe du monde) et nous fait craindre que, à l'avenir, les lendemains de jours extraordinaires soient un peu plus ordinaires. Sentiment un peu réac, bien sûr, car on sait que, dans dix ou vingt ans, on lira probablement tous L'Équipe sur tablette. Mais qui a demandé aux enfants de 9 ans d'être raisonnables?

 

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