France

Hortefeux, Sarkozy, Devedjian... ces vidéos pros que la télévision n'ose pas diffuser

François-Luc Doyez, mis à jour le 12.09.2009 à 19 h 33

Un temps interdites d'antenne par la direction de Public Sénat, les images de Brice Hortefeux à l'Université d'été de l'UMP se sont retrouvées sur le Net, comme celles de Nicolas Sarkozy au salon de l'Agriculture en 2008. Dans les deux cas, un choix par défaut.

Régie de Kyle Field Texas A&M University. Spacemanbobby CC Flickr

Régie de Kyle Field Texas A&M University. Spacemanbobby CC Flickr

«Les conditions techniques du tournage n'étaient pas d'une netteté totale, ainsi que les conditions d'écoute». Les propos de Gilles Leclerc, le président de Public Sénat, pour justifier sa décision de ne pas diffuser dans un premier temps la séquence polémique de Brice Hortefeux à Seignosse ne sont pas inédits. Le 23 février 2008, c'est pour la même raison qu'Associated press n'avait pas voulu prendre les images de Nicolas Sarkozy au Salon de l'agriculture. Avec mes collègues de Youpress, nous avions prévu de couvrir le rendez-vous agricole pour plusieurs journaux et magazines. La visite du chef de l'Etat faisait partie des occasions à ne pas manquer: les titres de presse régionale achètent facilement un reportage sur l'agriculteur du coin qui vient de discuter avec le président de la République.

Avec trois journalistes, le caméraman de Youpress Stéphane Puccini a couvert la visite de Nicolas Sarkozy. D'abord sans se rendre compte de rien. Ce n'est qu'ensuite, en «dérushant» les images, qu'il se rend compte de l'épisode qu'il vient d'enregistrer: le maintenant célèbre «Casse-toi pauvre con» que Nicolas Sarkozy adresse à un visiteur qui refuse de lui serrer la main. Dans l'espace presse, nous sommes tous excités, comme l'ont certainement été les journalistes de Public Sénat en visionnant leurs images. Nous savons que nous avons entre les mains une vidéo avec un «beau potentiel».

Reste à savoir à qui la vendre. Peut-être le plus difficile. Stéphane Puccini travaille régulièrement pour Associated press, il est logique de leur proposer en priorité. Mais après avoir visionné la séquence, la rédaction de l'agence n'est pas intéressée. La qualité des images n'est  pas suffisante... Ça ne vous rappelle rien? Un mois plus tard, nous apprendrons par l'un des membres de la rédaction, que la direction de l'agence n'était en fait pas très rassurée à l'idée de diffuser des images aussi «dérangeantes».

Pour nous, retour à la case départ: l'une des plus grandes agences de presse, qui fournit des images aux télés du monde entier n'est pas intéressée par nos images. A qui alors pourrions-nous bien les vendre? Plusieurs coups de fils se révèlent infructueux, nous hésitons à mettre la séquence sur notre propre site. La stratégie est risquée: sur notre petit site qui ne recevait alors que 30 visiteurs par jour, les images auraient-elles eu un retentissement suffisant?

Finalement leparisien.fr se montre intéressé mais avant de prendre une décision, elle préfère faire venir la rédaction en chef du print. Malgré quelques remarques — «On ne risque plus d'être invités aux conférences de l'Elysée avec ça», la rédaction du Parisien achète finalement la vidéo.

Trois jours plus tard, «Le Parisien» invitera Nicolas Sarkozy à une table ronde avec des lecteurs. Et rajoutera même en Une des propos, «au Salon, j'aurais mieux fait de ne pas lui répondre», que le président n'avait pas prononcés face aux lecteurs.

Public Sénat a appliqué la même stratégie de riposte rapide. Offrir tout de suite, ou presque, une interview à l'homme politique concerné. La chaîne a finalement diffusé ses images vendredi à 18h, puis a invité Brice Hortefeux, dans le journal de 22h. Mais avant de diffuser la vidéo, elle aura attendu cinq jours, rattrapée finalement par l'impact des images sur le net.

Pour «Casse-toi pauvre con», Associated press a, comme Public Sénat avec Hortefeux, fait un virage à 360 degrés. Face à l'impact de la vidéo sur le web, l'agence nous a finalement recontacté par la suite pour acheter les images. Les faibles qualités visuelles et sonores de la vidéo ne semblaient plus aussi importantes.

Mais, comme l'explique Nicolas Vanbremeersch, «Mettez-vous dans la peau du rédacteur en chef du 20h de France 2: on vous envoie la vidéo “casse-toi pauvre con”. La passer en une, c'est prendre une sacrée responsabilité, entrer dans l'irrévérence totale». Un risque encore plus important, si vous présidez une chaîne qui appartient à l'Etat, comme Public Sénat et LCP.

Si les images de Brice Hortefeux à Seignosse et celles de Nicolas Sarkozy au Salon de l'agriculture sont arrivées sur le Net, c'est donc d'abord parce que la télévision les a refusées.  Les vidéos étaient trop «fortes». Devant une séquence où un homme politique apparaît crûment sous un mauvais aspect, les télévisions sont aujourd'hui incapables de faire le premier pas. Il y a manifestement trop à perdre dans la crédibilité journalistique, et (surtout ?) dans la relation avec le pouvoir.

Pour ces deux vidéos, c'est finalement l'intérêt des internautes qui les a légitimées. Si les images sont vues plusieurs centaines de milliers de fois en quelques heures sur le Net, les télévisions sont bien obligées d'admettre leurs importances. Refusées au départ, les vidéos sont donc traitées dans les JT. Mais en précisant bien «les images viennent d'Internet». Pour, implicitement,  relativiser leur authenticité et leur légitimité.

Car le Net sent toujours le souffre. Il n'y a qu'à en juger par l'intervention du sociologue des médias,  Dominique Wolton, qui fait la distinction entre «Internet» et «les médias», considère que le Net «fait des ravages chez les journalistes», et  parle de «journalisme poubelle». Ou cet article de l'AFP de vendredi, titré «L'affaire Hortefeux, un nouveau piège tendu par internet aux politiques». C'est donc le Net qui se retrouve mis en cause. Le mythe de l'amateur qui vole des images avec son téléphone portable ressort à chaque fois qu'une vidéo de ce genre apparaît.

Il faut pourtant constater que dans le grande majorité des cas, ce sont des journalistes qui les tournent. Les images de Patrick Devedjian traitant Anne Comparini de salope avaient été enregistrées par une équipe de TLM, celles de Manuel Valls souhaitant plus de «Blancos» dans sa ville d'Evry avait été tournée par Direct 8, et celles de Jean-Marie Cavada, alors candidat aux municipales parisiennes, écoutant sans réagir des propos aux relents antisémites avaient été tournées par Jérémy Sahel, un journaliste-documentariste. Guaino a beau jeu de dénoncer la «transparence qui mène au totalitarisme», il faut être bien aveugle pour ne pas voir les caméras professionnels.

Les vidéos continuent pourtant d'être considérées comme moins fiables si elles apparaissent sur le Net. Mais les images de Brice Hortefeux aux Universités d'été de l'UMP et celles du "Casse toi pauvre con" de Nicolas Sarkozy se sont retrouvées sur le web, c'est parce qu'il n'y avait pas d'autre moyen pour les diffuser. Si la télévision refuse votre vidéo, Internet est le seul recours.

Pour l'éthique des médias, quel est le plus dérangeant: que ces images se retrouvent sur le Net, à côté de vidéos de lolcats et de mariage? Ou qu'elles soient au départ interdites d'antenne par des télévisions trop frileuses?

François-Luc Doyez

Image de une: Régie de Kyle Field Texas A&M University. Spacemanbobby CC Flickr

SI VOUS AVEZ AIME CET ARTICLE, VOUS APPRECIEREZ PEUT-ÊTRE CEUX-CI: Hortefeux: la première vidéo qui sort du web sans jamais y avoir mis les pieds et L'Elysée en veut à la «morgue» d'Hortefeux

François-Luc Doyez
François-Luc Doyez (6 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte