Culture

La chasse à l'homme, une culture en jachère

Loïc H. Rechi, mis à jour le 13.09.2009 à 10 h 18

Données personnelles ouvertes et effet de réseau facilitent le phénomène.

CC Flickr / independentman

CC Flickr / independentman

On peut affirmer sans sourciller qu'avec l'avènement d'Internet, il n'a jamais été aussi facile d'identifier et retrouver un individu. Facebook, Copains d'Avant, Flickr, Linkedin ou encore les services comme 123people permettent à n'importe qui de recueillir toute une flopée d'informations sur un individu faisant preuve d'assez peu de précautions en matière de protections de son identité numérique. Souvenez-vous par exemple de la mésaventure de Marc L., un internaute français qui se réveilla un matin avec toute sa vie étalée sur les pages web et papiers du magazine «Le Tigre». En réalisant un article conceptuel intitulé «Portrait Google» consistant à prendre un individu au hasard et dresser son portrait en s'appuyant uniquement sur l'ensemble d'informations (photos, cv, Facebook, blog...) disponibles ouvertement en ligne, cette revue avait eu le mérite de relancer le débat sur les risques souvent ignorés de trop en dévoiler en ligne sur sa vie. Bien conscients de cette évolution sociétale, les recruteurs et autres détectives privés n'hésitent d'ailleurs pas à fouiller les méandres du Net - et même feinter en créant de faux profils Facebook par exemple - à l'heure de se renseigner sur une «cible». Pourtant, un phénomène autrement plus porteur de douloureuses conséquences s'est passablement développé en Chine et aux Etats-Unis au cours des dernières années: les chasses à l'homme en ligne.

Moteurs de recherche de chair humaine

Le 12 mai 2008, la Chine subit au Sichuan l'un des séismes les plus violents de son histoire. Sous le choc, le gouvernement décrète trois jours de deuil national en l'honneur de la mémoire des victimes. Pourtant, alors que continuent lamentations et cris de douleurs, Gao Qianhui, une jeune fille résidant dans le Liaoning accro à la télévision et aux jeux vidéo en ligne, diffuse une vidéo virulente dans laquelle elle insulte vigoureusement les victimes du tremblement, fustigeant ouvertement la fermeture des cyber-cafés qu'elle a l'habitude de fréquenter.

En quelques heures à peine, sa vidéo déclenche un tollé général. Rapidement, des milliers d'internautes chinois regroupés sur des forums organisent sa traque et diffusent nombre d'informations la concernant: nom, adresse, numéro de téléphone et même son groupe sanguin. Devant la pression populaire, la police se résout finalement à l'arrêter et la place deux semaines durant en détention. Cette mésaventure n'a pourtant rien d'extraordinaire en Chine.

Depuis plusieurs années, le phénomène y est récurrent et porte même un nom: « Renrou sousuo yinqing» - littéralement moteur de recherche de chaire humaine. Le Renrou Sousuo est en fait une expression chinoise utilisée pour désigner ces groupes d'internautes qui recherchent en meute des informations personnelles et exercent des pressions sur des individus. Supposément apparu sur le portail internet pékinois Mop à l'aube du troisième millénaire, cette pratique est en forte expansion dans ce pays qui compte 330 millions d'internautes. Utilisé aussi bien pour traquer un mari infidèle qu'un individu faisant subir des violences à un animal dans une vidéo postée en ligne, le lynchage virtuel est devenu un véritable sport national. Une fois les informations sur l'individu visé retrouvées, le réel prend souvent le pas sur le virtuel. Ces drôles de «justiciers» ont pour habitude de taguer les devantures des logements des personnes chassées, ou dénoncer les agissements reprochés à l'employeur de celles-ci, et parfois à la police comme le cas de Gao Qianchui. Les traques n'épargnent particulièrement pas les individus accusés de porter offense à la souveraineté du pays.

Wang Qianyuan, jeune Chinoise de 20 ans étudiante à la prestigieuse université de Duke (Caroline du Nord) se serait bien passée d'expérimenter la furie de ses compatriotes. Les émeutes de mars 2008 à Lhassa, la capitale du Tibet, ont cristallisé les tensions entre pro-Tibet et pro-Chine dans des proportions dépassant largement les frontières géographiques de l'Etat chinois. Les étudiants pro-tibétains de Duke donnent de la voix et font entendre leurs revendications. Tiraillée entre son éducation nationaliste et sa prise de conscience au contact de ses camarades tibétains, Wang s'improvise médiatrice entre étudiants des deux camps.

Malheureusement pour elle, sa posture exaspère passablement ses compatriotes et finalement, sa photo barrée de la mention sans équivoque «traître à la patrie» se retrouve placardée sur le forum de discussion des étudiants chinois d'Amérique du Nord. Dans la foulée, le web chinois s'empare de l'affaire à son tour. S'ensuit alors un redoutable Renrou Sousuo. Toutes ses données personnelles sont mises à la disposition de tous. Son téléphone et sa boîte mail se remplissent rapidement d'insultes et menaces de mort en tous genres. Ses parents, domiciliés à Qingdao au nord-Est de la Chine ne sont pas épargnés non plus et le domicile familiale subit des dizaines d'actes de dégradations. L'histoire prend de telles proportions que la police américaine se retrouve dans l'obligation de déléguer une escorte de protection et les parents de la jeune fille dans l'obligation de déménager.

4chan n'est pas en reste

Si la communauté des internautes chinois est probablement la plus virulente en la matière, elle n'a pas pour autant le monopole de la chasse à l'homme en ligne. Il existe aux Etats-Unis un «imageboard» qui est également devenu, spécialiste de la chose : 4chan.org. Apparu en 2003 et affublé du sympathique surnom de «trou du cul du web» par l'Encyclopaedia Dramatica, sorte de Wikipedia satirique, 4chan.org (attention certaines rubriques sont réservées à un public adulte) attire quotidiennement des milliers d'internautes à tendance très nerd. L'anonymat étant total sur le site, l'ensemble des messages déversés se fait souvent au détriment de toute morale et retenue, et l'apologie du racisme ou de la pédophilie sont par exemple deux phénomènes parfaitement courants. Néanmoins, il serait réducteur de cantonner 4chan à cette seule définition. Ses utilisateurs se posent également en véritable papes de la culture numérique, et certains mèmes Internet aussi célèbres que les LOLCats, le RickRoll ou encore l'émergence de Chocolate Rain leur sont entièrement attribuables. La communauté des 4chaners, consciente de sa force de frappe, n'est jamais la dernière quand il s'agit de jouer un sale tour à quelqu'un. La chasse à l'homme en ligne est ainsi naturellement devenue une de ses activités récurrentes.

Au cours d'une traque de plusieurs jours, les 4chaners avaient notamment permis en 2008 l'arrestation de Kenny Glenn, un adolescent américain qui maltraitait son chat dans une vidéo postée sur Youtube. La précaution prise par ce garçon de commettre cet acte de cruauté avec un passe-montagne, n'avait pas empêché les 4chaners de l'identifier de manière rocambolesque en remontant méthodiquement sa piste à partir du sol de couleur verdâtre qui apparaissait dans la vidéo. Fin août, cette même communauté d'internautes un peu tordus réalisait un exploit sans doute unique dans les annales du web: exhumer la vidéo d'un supposé meurtre datant de 1984 jamais élucidé, et remonter en moins de deux heures jusqu'au complice de l'auteur présumé.

Des méthodes d'enquête controversées

Dans la vidéo en question, on voit un homme se faire mettre en pièce extrêmement violemment par un individu ceinture noire de karaté jusqu'à ce qu'il tombe inconscient au sol, une abondante mare du sang s'échappant de son crâne. La victime est alors tirée et évacuée par plusieurs hommes et on sait de source policière qu'elle a été ensuite été abandonnée dans une benne à ordure.

Or, la scène se déroule sous les yeux de Bobby Joe Blythe, responsable du dojo et par ailleurs instructeur du meurtrier présumé. En sa qualité de maître, il aurait dû intervenir et mettre fin au combat. Choquée par la violence et la gratuité de l'assaut, la machine 4chan se met alors en branle. En l'espace d'une heure trente, les internautes dégotent l'adresse et le numéro de téléphone de Bobby Joe Blythe, son numéro de licence de pilote, et son compte Facebook est même hacké. L'information est transmises aux médias locaux et nationaux, CNN, NBC, ABC, FOX, MSNBC... Après dix jours d'une enquête poussée et vérifications minutieuses, c'est finalement le Washingon Post qui révèle le fin mot de l'histoire. Si la victime — un SDF vivant à Dumfries en Californie où se déroula la scène en question — a bien été abandonnée dans une benne à ordure, elle survécut en fait à ses blessures mais ne dénonça jamais les auteurs de l'agression pour d'obscures raisons.

La justice populaire est bien souvent aveugle et précipitée, les chasses à l'homme numérique ne dérogent pas à la règle. Toutefois, certains utilisateurs chinois, considérés comme la frange modérée des participants au renrou sou suo, perçoivent déjà les limites du processus et s'insurgent de plus en plus contre les plus violents meneurs. Il n'est pas complètement farfelu d'imaginer que la police soit amenée, dans le cadre certaines enquêtes, à travailler de concert avec de véritables cyber-enquêteurs citoyens, un peu à l'image du phénomène du «crowdsourcing». Avec les risques de manipulations que cela comporte...

Loïc H. Rechi

Image de une: CC Flickr / independentman

Loïc H. Rechi
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