Culture

«Le Souffle»: l’amour au temps de l’apocalypse

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 15 h 16

On retrouve dans ce long métrage d’Alexander Kott une beauté cinématographique qui retrace sans mots superflus l’horreur des essais nucléaires soviétiques dans des régions habitées.

Elena An joue Dina dans «Le Souffle» d’Alexander Kott | via Allociné

Elena An joue Dina dans «Le Souffle» d’Alexander Kott | via Allociné

La surprise est immédiate, et double. Surprise, émotion, choc face à l’incroyable beauté du film, plan après plan, séquence après séquence. La beauté ici n’est pas d’abord la qualité de ce qui est filmé, même s’il est difficile de ne pas trouver impressionnante la steppe kazakhe, immense étendue vide où se déroule toute l’histoire. Et même si Dina, la très jeune fille qui est au centre du film, est assurément charmante.

La beauté, comme toujours au cinéma, est la beauté cinématographique –qui n’est pas exactement ce qu’on nomme la cinégénie. C’est la composition des cadres, des espaces, des couleurs, des rythmes, des visages, des objets, des sons qui engendre une émotion troublante, une sorte d’appel vers un au-delà de ce qui est montré, par les ressources propres du cinéma.

Il y a la ferme au milieu de cette grande étendue vide, il y a des lumières incroyables, il y a le garçon brun amoureux de l’adolescente, et puis ce garçon blond tombé du camion comme on tombe du ciel et lui aussi attiré par elle. On pense à John Ford, à Miyazaki, au Renoir du Fleuve et bien sûr à Boris Barnet. Au bord de la steppe verte.

Film muet intensément sonore

Et puis on passe par dessus le bord des références. C’est un conte fantastique, c’est un western, c’est une sorte de comédie musicale sans parole, et où la musique –admirable– est comme un élément de plus sur cette bande son si riche, une modalité singulière du vent. Ah oui, tiens, personne ne parle.

On n’y prête à peine attention d’abord, tellement ce film muet mais intensément sonore raconte beaucoup, et fort clairement. Ensuite, on redouterait presque que des dialogues fassent irruption, tant l’économie interne du film (un autre mot pour dire sa beauté) s’en dispense avec grâce.  

On redouterait presque que des dialogues fassent irruption

Pourtant il se passe bien des choses dans ce monde du bout du monde, où poussent des kilomètres de barbelés, que traversent d’interminables convois de camions militaires. L’amoureux brun et l’amoureux blanc se battent, l’un offre à Dina les images, l’autre lui offre le territoire; ils sont magnifiques, le cavalier et le motard. La menace rôde, elle est si atroce, si gigantesque, si invisible et imprévisible qu’elle sature l’espace et le temps sans que rien d’abord ne semble avoir changé. Et puis l’irruption d’une brutalité armée, technologique, sans visage derrières les combinaisons et les masques.

Pas un conte de sorcière atomique

Ce n’est pas un conte de fée ni même un conte de sorcière atomique, c’est arrivé. C’est un cauchemar très réel, resté secret durant des décennies, celui des essais nucléaires soviétiques dans des régions habitées. L’horreur grandit. La beauté ne recule pas.

Elle combat pied à pied, aux côtés du vieil homme humilié et condamné sans comprendre. Elle se tient avec les gestes, les signes, les frémissements de cette adolescente joueuse et sérieuse et sensuelle, de ce garçon acrobate aux cabrioles vitales, de cette détermination à construire du soupirant résolu. La beauté est leur fluide vital commun. Mais l’arbre s’est enflammé. L’apocalypse est là. Pas de paroles? Mais y a-t-il des mots pour cela?

D’où la deuxième surprise: comment est-il possible qu’un tel film soit à ce point passé inaperçu, qu’il n’ait pas été mis en valeur par un grand festival? Le réalisateur russe Alexander Kott, qui a un peu attiré l’attention au début des années 1990 avec deux courts métrages, a depuis signé deux longs et beaucoup de réalisations pour la télévision russe, loin des radars de la cinéphilie internationale.

Puisse au moins l’obscurité dans laquelle se sont tenus jusqu’à présent le cinéaste et son travail offrir un effet de démultiplication pour une découverte aussi passionnante que ce Souffle-là.

«Le Souffle»

De: Alexander Kott.

Avec: Elena An, Karim, Pakachakov, Narinman Bekbulatov-Areshev, Danila Rassomakhin.

Durée: 1h35.

Sortie: le 10 juin.

Séances

 

Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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