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Il ne fallait donc pas désespérer de la démocratie turque

Selahattin Demirtas, coprésident du pari pro-kurde HDP célèbre les bons résultats obtenus par son parti, à Istanbul (Turquie), le 7 juin 2015 | REUTERS/Murad Sezer

Selahattin Demirtas, coprésident du pari pro-kurde HDP célèbre les bons résultats obtenus par son parti, à Istanbul (Turquie), le 7 juin 2015 | REUTERS/Murad Sezer

En refusant d’accorder au parti islamo-conservateur qu’est l’AKP la majorité absolue au Parlement, les électeurs donnent une leçon de vigueur démocratique à notre vieille Europe.

Malgré sa longue tradition autoritaire et nationaliste, la Turquie, dont on dénonçait la «poutinisation» ces derniers temps, vient de rappeler qu’elle possède bien des ressorts démocratiques.

Elle l’avait déjà montré en 2002, lorsque les électeurs turcs avaient voté en masse pour le tout nouveau Parti de la justice et du développement (AKP) afin de mettre fin à un système politique instable et sous tutelle militaire.

Treize ans plus tard, les électeurs viennent cette fois de refuser à ce même parti islamo-conservateur la majorité absolue (l’AKP est passé de 49,8% des voix en 2011 à 40,86% le 7 juin 2015), l’obligeant à rechercher une alliance pour former un gouvernement. Ce qui  rend difficile voire impossible l’ultra-présidentialisation du régime à laquelle le fondateur du parti, le président Recep Tayyip Erdoğan, élu en août dernier dès le premier tour avec 52% des suffrages, aspirait, car celle-ci suppose une réforme de la Constitution, qui doit être adoptée par une majorité renforcée au Parlement des trois cinquièmes au minimum. 

Et puis les électeurs ont porté le nouveau Parti démocratique des peuples (HDP, alliance kurdo-turque de gauche, 13,12% des suffrages) au-delà de la barre des 10%, laquelle avait été imposée à la suite du coup d’État militaire de 1980 pour interdire une représentation parlementaire aux partis extrémistes (supposés islamistes) ou régionalistes (kurdes) .  

AKP omniprésent

Oh, certes, la campagne électorale qui a précédé ces élections législatives a failli et de beaucoup aux critères démocratiques. On a vu le président Erdoğan, que la constitution érige pourtant en arbitre, transformer ces élections parlementaires en un quasi- référendum sur sa volonté de faire passer le pays de son traditionnel système parlementaire à un système présidentiel (dont on pouvait légitimement redouter les dérives autocratiques), voire en un plébiscite sur son seul nom. Durant sa campagne, l’AKP a été omniprésent dans les médias publics, au mépris de tout minutage des temps de parole.

Ce manque d’impartialité et de respect du code électoral a atteint un tel niveau que 81 universitaires ont signé un appel rappelant les «institutions» à leur «devoir» de faire respecter la Constitution.

Sans compter que le gouvernement AKP n’a pas su –ou voulu, selon ses opposants– prendre les mesures qu’il aurait fallu pour protéger les citoyens en campagne. Deux jours avant le scrutin, deux bombes ont fait au moins deux morts et plusieurs dizaines de blessés lors du meeting que tenait le coprésident d’HDP, Selahattin Demirtas, à Diyarbakir.

Manque d’impartialité et de respect du code électoral

Islamo-nationalisme

Certes également, le clientélisme et surtout le fait que des tribus entières ou de grandes familles votent selon les ordres de leur chef nécessitent de nuancer la dimension démocratique de ce suffrage.

Certes enfin, parler de victoire de la démocratie ne va pas de soi alors que ce sont deux partis islamo-nationalistes et autoritaires (l’AKP, avec 40,86% des suffrages, et le MHP, avec 16,29% des voix) qui pourraient –c’est l’une des options– former le prochain gouvernement. Tandis que le Parti républicain du peuple (CHP, opposition kémaliste et laïque) a obtenu moins qu’en 2011, soit 24,96%.

On peut aussi s’interroger sur l’influence qu’aura le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), la branche armée du mouvement kurde de Turquie en guerre contre Ankara depuis 1984, sur la composante centrale kurde du HDP, qui est proche de lui. La résolution du problème kurde va devenir beaucoup plus compliquée à mener pour le président de la République que lorsque son parti, l’AKP, était seul au gouvernement. Et ce, d’autant plus qu’en octobre 2014 l’absence de soutien d’Ankara à la contre-offensive kurde face à l’organisation de l’État islamique à Kobané a détruit la fragile confiance qu’il avait bâtie avec l’opposition kurde. Or sa jeune génération est plus impatiente que jamais d’obtenir une véritable autonomie.

Mobilisation de masse

Malgré cela, ce scrutin est bien une victoire de la démocratie. Parce ce que ce sont les électeurs qui ont imposé leur arbitrage. Dans un pays qui a connu trois coups d’État (1960, 1971 et 1980) ainsi qu’un coup d’État dit post-moderne (1997) et plusieurs tentatives depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002, ce n’est pas à minimiser.

Mais ce qui s’est passé ce 7 juin 2015 va au-delà de la démocratie élective dont le président Erdoğan se veut le champion, même sous une forme passablement autoritaire.

86,63%

Le taux de participation à ces élections du 7 juin 2015

D’abord, parce que les électeurs se sont mobilisés en masse, avec un taux de participation de 86,63%. Il est vrai que le vote est obligatoire mais l’amende destinée à dissuader les «pêcheurs à la ligne» n’est pas très élevée et surtout plus vraiment appliquée.       

Société civile

Ensuite, parce que la société civile, dont l’émergence a été paradoxalement favorisée par la libéralisation politique des premières années AKP, a confirmé son implication (perceptible dès les municipales de mars 2014) pour surveiller le scrutin et son dépouillement. La mobilisation des jeunes au sein d’une organisation telle que Oy ve Ötesi (Vote et au-delà), par exemple, dont les militants circulaient de bureau de vote en bureau de vote, relayant leurs informations via les réseaux sociaux, a très certainement permis de réduire le nombre de fraudes et également conforté l’opinion publique dans l’idée que ces élections ont été aussi libres et honnêtes que possibles.

Féminisation et ouverture aux minorités

Et puis, le parlement turc qui sort de ce scrutin est plus en phase avec la diversité ethnique et sexuelle de la société turque. Il va légèrement se féminiser –certes encore timidement– grâce au HDP, rejoint par les mouvements féministes et LGBT. Le nouveau parti kurdo-turc a joué la carte de la parité systématique: près de quatre députés HDP sur dix seront des députées (moins de deux femmes sur dix députés pour l’AKP comme pour le CHP). Il va aussi s’ouvrir davantage aux minorités: ainsi l’AKP, le CHP et le HDP –ce dernier étant le seul à avoir inscrit à son programme la reconnaissance du génocide arménien –comptent désormais chacun un(e) député(e) arménien(e), ainsi que deux députés yézidis pour ce qui concerne le HDP.  

Par la mobilisation de sa société civile et l’engagement de sa jeunesse, agnostique comme religieuse, des deux côtés du spectre politique, à droite comme à gauche, la Turquie vient peut-être de donner une leçon de vigueur démocratique à notre vieille Europe. Et de rappeler aussi aux hommes politiques européens qui auraient fermé les yeux voire soutenu peut-être un peu vite le coup d’État du général Sissi de 2013 contre les Frères musulmans en Égypte que, quelqu’imprévisible et risqué soit tout processus électoral, l’appel aux électeurs est encore la moins mauvaise des réponses, y compris face à un mouvement qui se réclame de l’islam politique.

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