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On ne peut pas combattre l'État islamique si on ne le comprend pas

Un mur aux couleurs de l’État islamique, près de l’ancien palais de Sadam Hussein, à Tikrit, le 1er avril 2015 | REUTERS/Thaier Al-Sudan

Un mur aux couleurs de l’État islamique, près de l’ancien palais de Sadam Hussein, à Tikrit, le 1er avril 2015 | REUTERS/Thaier Al-Sudan

L'étude de la nature de l'extrémisme violent –et des moyens potentiels de lutte et de prévention– n’en est qu’à ses balbutiements. Mais elle est nécessaire pour focaliser au mieux les efforts des professionnels du contre-terrorisme et éviter de proposer de vieilles solutions sous une nouvelle étiquette.

Jour après jour, le monde de l’extrémisme violent se fait un peu plus étrange. Des jeunes filles originaires d'un district extérieur de Londres cherchent l'amour parmi les hommes de l'État islamique. Un footballeur venu de la campagne australienne part à l'aventure en Syrie. Des milliers de militants du monde entier partent pour le Moyen-Orient. Et le combat contre le djihadisme (alimenté, inspiré, justifié par –ou associé à– une idéologie rigide) a dû changer, lui aussi, pour devenir aussi vif et flexible que les djihadistes eux-mêmes.

Voilà certes bien longtemps que le combat contre le terrorisme a été engagé, mais l'ascension éclair des terroristes du soi-disant «État islamique» oriente de plus en plus cette lutte vers le concept de «riposte contre l'extrémisme violent» (REV), qui tente de tuer l’extrémisme dans l'œuf plutôt que de l'affronter au faîte de sa puissance. L'extrémisme qui fait aujourd'hui la une des journaux est-il réellement d'un genre nouveau?

L'objectif est aujourd'hui de renverser l'essor du nombre de combattants extrémistes dans les zones de conflit (comme dans les pays d'origine de ces fantassins et de leurs sympathisants). Chez les professionnels chargés d'élaborer des solutions, il est donc plus important que jamais de bien prendre le temps de comprendre le phénomène en question. La réalité, c'est que l'étude de la nature de l'extrémisme violent –et des moyens potentiels de lutte et de prévention– n’en est qu’à ses balbutiements. Les décideurs politiques doivent encore trouver des réponses à d'importantes questions. L'extrémisme violent d'aujourd'hui se différencie-t-il des autres formes de violences, y compris du terrorisme politique, que l'on retrouve plus souvent en Occident? Contrer l'extrémisme violent et le prévenir: quelles différences en pratique?

C'est en répondant à ces questions que l'on permettra à la REV de focaliser au mieux ses efforts et que l'on ne se contentera pas de proposer de vieilles solutions sous une nouvelle étiquette. Il est important de faire la distinction entre les programmes permettant de contrer les menaces immédiates et les efforts à long terme permettant de saper les fondations de l'extrémisme. Et les partenaires locaux peuvent être sélectionnés sur la base des différents ensembles de compétences nécessaires à la lutte et à la prévention antiterroriste. Dans le cas contraire, les interventions de REV demeureront confuses, condamnées à l'errance, sans objectif précis.

Fracture des communautés

J'ai vécu en Afghanistan de 2005 à 2012, et pendant la majorité de cette période, j'y ai servi comme spécialiste des questions politiques et comme chef de bureau pour la mission politique de l'ONU. Cette expérience m'a appris à quel point la lutte contre l'extrémisme violent était liée à une bonne compréhension du paysage social et politique. La popularité durable des Talibans auprès des nouvelles recrues, par exemple, dépend souvent beaucoup moins de l'attractivité idéologique que de la réalité de la vie quotidienne en Afghanistan –où la majorité de la population a moins de 25 ans et où elle est fortement touchée par le chômage.

La mise à l'écart nourrit la radicalisation –et  il est assez simple d'en identifier les conséquences. En 2008, un programme (soutenu par la communauté internationale) visant à renforcer la police afghane s'est ainsi vu accusé de renforcer la violence ambiante. Les organisateurs n'avaient pas compris que toute nouvelle initiative créerait des gagnants... mais aussi des perdants. Dans ce cas précis, une nouvelle brigade locale fut presque entièrement composée du groupe ethnique dominant, renforçant ainsi sa puissance. Imaginez la vie d'un jeune homme issu d'une minorité déjà opprimée qui, du jour au lendemain, se fait passer à tabac et harceler par ces nouveaux policiers à chaque fois qu'il franchit un poste de contrôle. Vers qui pourrait-il se tourner, sinon vers les Talibans?

L’extrémisme violent d'aujourd’hui n’est peut-être pas une réaction générée par les failles des gouvernements

Bien sûr, à grande échelle, il sera beaucoup plus complexe d'analyser, de contrer et de prévenir l'extrémisme violent. Il sera difficile de discerner ses moteurs: chez l'individu, la radicalisation et le passage à l'extrémisme violent est un cheminement profondément personnel. Tout au long de ma propre carrière, j'ai entendu des professionnels de la REV (issus d'un large éventail d'organisations) affirmer que les programmes de la vieille école suffiraient sans doute à contrer le phénomène de l'extrémisme violent. Mais ces derniers devraient envisager une possibilité: l'extrémisme violent d'aujourd'hui n'est peut-être pas une réaction générée par les failles (légitimité, autorité, capacités) des gouvernements. Après tout, la mauvaise gestion gouvernementale n'est pas un phénomène nouveau. Au XXe siècle, les militants qui venaient grossir les rangs des mouvements politiques étaient mus par des convictions idéologiques (pensons notamment à l'IRA). Ce n'est plus nécessairement le cas chez les jeunes hommes et femmes qui sombrent aujourd'hui dans l'extrémisme violent –et ce, en dépit de la rhétorique d'organisations comme l'État islamique, qui dit avoir pour objectif de créer un califat.

Les professionnels de la REV feraient peut-être mieux de s'intéresser à l'extrémisme violent qui naît aujourd’hui dans les communautés locales qui se sont fracturées à tel point que les autorités  ne peuvent plus réguler les revendications concurrentes des individus et de leurs factions. Sans la cohésion communautaire, la stabilité s'effondre.
Les anthropologues étudient l'évolution du monde moderne, et son impact sur les sociétés et les hommes. La communauté de la REV ferait sans doute bien de les imiter. Ce faisant, elle pourrait en venir à accepter le fait que l'extrémisme violent d'aujourd'hui pourrait bien constituer un nouveau phénomène –un phénomène qui justifierait l'élaboration de nouveaux programmes.

L'individualisme, la migration, l'évolution de la place de l'homme et de la femme dans la société –et la confusion qui en découle, surtout chez les hommes jeunes–, l'ère de l'information, une richesse mondiale sans précédent et inéquitablement répartie... Chacun de ces éléments ne sape-t-il pas les mécanismes qui soudent les communautés et qui permettent de prévenir les actes de violence? Cette alliance de facteurs, fruit de l'évolution de la société, est-il en partie responsable de la popularité de l'État islamique auprès de son étrange coalition de partisans venus d'horizons divers? Il serait pour le moins imprudent de négliger de telles questions.

Prévention centrée sur les indécis

Les professionnels doivent étudier les différences entre la lutte contre l'extrémisme violent existant et les mesures préventives permettant de traiter le mal à la racine. La lutte est plus pressante que la prévention, car le besoin est immédiat. L'extrémisme violent est une question hautement sensible et extrêmement politisée pour les chefs d'État qui peinent à conserver autorité et contrôle. Et si nous sommes tous d'accord pour dire que la riposte contre cet extrémisme violent doit avant tout être menée par des acteurs locaux pour répondre à des problèmes non moins locaux, une question s’impose: comment gérer la crise lorsque le gouvernement est à l'origine du problème, et qu'il refuse de le reconnaître? Les professionnels de la lutte chargés de répondre aux besoins créés par l'extrémisme violent s'appuient avant tout sur l'armée, la police et les services de renseignements –mais la prévention est tout aussi nécessaire et les gouvernements du monde entier tentent d'élaborer des moyens de prévenir l'extrémisme violent et son prédécesseur, la radicalisation. Il s'agit toujours d'aider les gouvernements à développer leurs capacités de gestion et de se concentrer sur la société civile (action locale par des militants au fait des réalités du terrain).

Une humiliation de trop, et l'indécis bascule

Reste à déterminer l'approche que devrait adopter la communauté internationale dans sa lutte contre l'extrémisme violent. Riposte, prévention? En quelle proportion?
L'effondrement qu'a connu l'Irak l'an dernier en est un bon exemple. Dans une audition de septembre 2014 devant le Senate Foreign Relations Committee, le secrétaire d'État américain John Kerry a clairement expliqué que le sectarisme contribuait à l'instabilité sous-jacente du pays. Cette instabilité a clairement avantagé l'État islamique; ses forces ont rapidement conquis plusieurs villes irakiennes. Les forces de l'organisation ont été bien accueillies par les communauté sunnites (qui se lassaient des tensions communautaires qui déchiraient Bagdad). Malgré cela, la communauté internationale a sous-estimé l'impressionnant potentiel de l'EI –c’est ce qu’expliquent plusieurs experts (parmi lesquels James Clapper, directeur du Renseignement national des États-Unis).

Le désastre qui a  suivi montre à quel point une connaissance approfondie des réseaux militants (notamment ceux qui se dispersent et répandent le discours extrémiste) peut s'avérer cruciale dans la riposte contre ces organisations. Il est également nécessaire de connaître –et de pouvoir échanger avec– les indécis, ceux qui soutiennent ou qui sont en accord avec l'idéologie extrémiste, et ceux qui ne se sont pas encore affiliés à un camp, mais qui sont vulnérables face à d'éventuelles propositions d'extrémistes. Les tribus sunnites révoltées d'Irak et leurs équivalents en Afghanistan sont des exemples de populations qui, à un moment crucial, ont décidé de se ranger aux côtés des extrémistes, estimant que ces derniers étaient mieux à même de défendre leurs intérêts. Les professionnels de la lutte doivent établir le contact avec ces populations avant qu'elles ne sautent le pas –soit un contact direct, soit via des partenaires locaux  à la fois fin politiques, jouissant d'une réputation de négociateurs honnêtes et conscients des dangers liés à une telle opération.

Tout cela pourrait être considéré comme de la prévention – mais permettrait également de lutter contre les extrémistes, quand on sait que ces derniers ont facilement accès aux populations défavorisées et que l'on est conscient de la rapidité de leur processus de recrutement. Une humiliation de trop, et l'indécis bascule. Se concentrer sur les indécis constitue la meilleure occasion de contrer l'extrémisme violent. En soutenant les réseaux communautaires qui s'opposent déjà à l'extrémisme (mais qui ne sont parfois pas assez puissant pour faire barrage aux sirènes du militantisme) nous pouvons faire passer les indécis dans un camp comme dans l'autre.

Source de la radicalisation

Les programmes de REV visant à juguler les violences actuelles nécessitent également des interventions assez flexibles pour s'adapter à la source de la radicalisation, quel que soit le cadre de l’opération. Et qui dit approche efficace dit parfois collaborateurs indésirables, que ces derniers soient issus du gouvernement du pays cible ou des réseaux militants eux-mêmes.

Atténuer le mécontentement populaire

La prévention nécessite aussi une vision à plus long terme. Elle est plus facile à mettre en place. Les stratégies peuvent se développer au fil du temps, en fonction des réussites et des échecs. Et ce, sans la pression générée par le fait de devoir répondre à une crise immédiate, et sans les risques associés au fait de devoir prendre une décision sans avoir assez d'informations en mains. Les activités de prévention sont parfois moins perturbatrices et sont plus souvent associées à l'aide au développement: ainsi, le fait d'aider un gouvernement à mieux gérer le pays permet d'atténuer le mécontentement populaire, source potentielle de troubles. Les initiatives de développement sont généralement mieux acceptées par les gouvernements en question –elles sont peut-être un peu pénibles, mais ne prêtent guère à controverse, et peuvent même profiter aux autorités; elles sont donc, à terme, plus efficaces.

Qu'elles essayent de prévenir ou d'endiguer l'extrémisme violent, les institutions étrangères doivent encore disposer de partenaires locaux sur place: des organisations et des personnes parfaitement au fait du terrain, à qui elles pourront confier –en toute confiance– la mise en place d'initiatives impliquant un grand nombre d'acteurs communautaires (éducateurs, professionnels de santé, police, responsables religieux...).
C'est un profond mécontentement –à la fois individuel et collectif– face à l'état du monde qui est à l'origine de l'extrémisme violent. Il sera particulièrement complexe d'isoler le dénominateur commun de ce mécontentement; il ne sera pas plus aisé de lui opposer une solution efficace.

Seule une utilisation ingénieuse (critique à l'égard d'elle- même et, à long terme, de nos savoirs et de notre méthodologie) nous permettra de contrôler (et, un jour, de prévenir) l'extrémisme violent. Et il ne faudra pas se contenter de mettre au point des mesures de prévention; il faudra également étouffer les flambées actuelles d'extrémisme. Sans quoi les professionnels du contre-terrorisme pourraient bien, face à l’ennemi, se retrouver seuls.
 

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