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«Hunger Games» en Corée du Nord

Hoeryong, en Corée du Nord, le 18 juin 2013 | Raymond Cunningham via Flickr CC License by

Hoeryong, en Corée du Nord, le 18 juin 2013 | Raymond Cunningham via Flickr CC License by

En 2005, la branche du gouvernement nord-coréen qui supervise les mineurs a placé le jeune Joseph Kim dans un centre de détention durant trois mois pour avoir séché l’école. Il raconte cette expérience brutale dans l’ouvrage «Under the Same Sky: From Starvation in North Korea to Salvation in America», dont un extrait est reproduit ici.

Pour ma seconde journée au centre de détention, on m’a envoyé travailler dans les rizières. C’était une tâche harassante et épuisante, penché des heures durant dans la boue, à tirer sur les tiges et à gratter les racines avec mes doigts. Vers midi, nous nous sommes mis en marche sous un soleil écrasant vers le camp de détention pour y déjeuner. Ignorant tout de la routine, je me suis contenté de suivre les autres, en évitant de me faire remarquer. Après avoir ingurgité notre maigre pitance de soupe aux nouilles de maïs, le gardien, un adolescent efflanqué au visage dur, s’est mis à hurler: «C’est la pause!» J’ai vu les autres gamins se coucher et s’endormir immédiatement. Je pouvais imaginer à quel point un tel temps de repos pouvait être précieux à la vitesse à laquelle ils se sont étendus sur le sol.

Quand la famine a frappé notre région de Corée du Nord en 1995, j’avais 5 ans et je vivais avec mon père, ma mère et ma grande sœur Bong Sook dans la province de l’Hamgyong du Nord. Au cours des années difficiles qui ont suivi, mon père est mort de privations et de maladie, ma mère a été arrêtée pour avoir tenté de traverser la frontière avec la Chine et Bong Sook a été soit vendue comme esclave sexuelle ou achetée par un Chinois qui en a fait sa femme –je ne l’ai jamais su.

Ma famille éparpillée, j’ai passé le début de mon adolescence comme un de ces milliers de Kotjebi, ces «hirondelles vagabondes», ces enfants sans famille qui mendient sur les places et dorment où ils peuvent. Certains ont été abandonnés par leurs parents, qui ne pouvaient pas les nourrir; d’autres ont vu leurs familles exploser sous la pression de la famine, comme la mienne. Durant l’été 2005 –un an avant que je ne fuie en Chine et deux ans avant que je ne gagne les États-Unis–, le Saraocheong, cette branche du gouvernement qui supervise les mineurs, m’a placé dans un centre de détention durant trois mois pour avoir séché l’école.

Sauvagerie

Installé dans un bâtiment en ruine qui avait été une école d’art, rempli de gamins apeurés, le centre de détention m’effrayait. Au cours de ma première journée, j’ai vu un gamin battu si fort que je craignais que son cerveau n’en fut endommagé; avec l’obscurité vinrent les hurlements des jeunes filles violées dans la pièce voisine. Le centre de détention avait été une des meilleures écoles d’art de Hoeryong mais, comme bien des choses en Corée du Nord, c’était désormais une ruine, un lieu où la sauvagerie et le chaos régnaient en maîtres.

J’ai vu un gamin battu si fort que je craignais que son cerveau n’en fut endommagé

Le deuxième jour, j’ai entendu une voix m’appeler dans mon sommeil. «Debout, debout!» J’ai ouvert les yeux. Le gardien nous criait dessus, donnait des coups de pied aux garçons encore endormis, menaçant les plus lents avec un long bâton (c’était un manche de pioche) qu’il tenait fermement dans sa main droite. Tout le monde se précipitait pour récupérer ses chaussures dans la pile au milieu de la pièce. Mes mains tremblaient. Je trouvais une chaussure mais pas l’autre. On me piétina tandis que je continuais de chercher ma deuxième chaussure, quand quelqu’un me frappa entre les omoplates avec une force inouïe:

«Salopard, hurla-t-il, pourquoi es-tu si lent?»

J’avais terriblement mal mais je parvins à ne pas tomber. Je savais que faire montre de faiblesse pouvait signifier la mort. Je me suis donc incliné devant le gardien, dont le visage grimaçait, alors que la peau entre mes omoplates me faisait souffrir atrocement.

«S’il vous plaît, monsieur, dis-je, je cherche mes chaussures.»

Il leva à nouveau son bâton et hurla «salopard». Il l’abattit sur mon épaule gauche, en tentant clairement de me briser la clavicule. J’avais envie de le tuer mais je me disais qu’il devait avoir des alliés parmi les autres gardes et qu’ils risquaient de profiter de la nuit pour venir s’en prendre à moi.

Souffre-douleur

À partir de ce moment, ce gardien fit de moi son souffre-douleur n°1. J’appris plus tard que ses parents venaient de la classe moyenne et auraient eu les moyens de le faire sortir de prison mais avait choisi de l’y laisser. Le gardien avait été abandonné et placé en détention, où on lui avait confié la tâche de surveiller les autres détenus. Il n’y avait pas de processus formalisé de choix des gardiens –le poste allait aux détenus les plus costauds et les plus intimidants. Pour montrer qu’il était un dominant, le gardien se mettait à battre les autres détenus sans raison aucune. Et il s’acharnait particulièrement sur moi.

J’avais pourtant appris à placer mes chaussures à une endroit où je pouvais les récupérer mais le garde s’en fichait. Mon nom était donc salopard et la bastonnade mon lot quotidien. Parfois, il me frappait avec un manche de pioche; d’autres fois, il me giflait le visage. Pour toute réponse, je m’inclinais. Mais la rage me consumait. Je pouvait sentir le sang me monter au visage quand il le frappait. Dans les rues, j’étais considéré comme un sacré bon bagarreur pour mon âge. Certains gamins me craignaient d’ailleurs.

Parfois, le garde me frappait avec un manche de pioche; d’autres fois, il me giflait le visage

J’avais échoué dans le centre de détention après des mois passés à tenter de survivre en mendiant et en volant. J’avais vécu avec ma mère et son compagnon violent, qui me frappait si je ne ramenais pas assez de quoi nourrir notre famille de fortune. Déprimé et en colère, je pensais avoir connu le fond du fond –jusqu’à ce qu’on m’emmène au centre de détention.

Un jour, après des semaines de violences du garde, je l’entendis arriver derrière moi. «Hé, salopard», me dit-il d’une voix presque joviale.

Je pouvais ressentir l’excitation dans sa voix, anticipant la raclée qu’il allait me flanquer, le déchaînement de la haine et de la frustration qui semblaient vouloir passer de sa peau à la mienne. C'était presque comme s’il avait envie de laisser libre cours à toute la tension mauvaise qui était montée en lui tout au long de la matinée. Je sentais à quel point il savourait ces moments.

Volte-face

Pourtant, ce jour-là, je ne parvins plus à supporter l'idée qu’il allait me frapper une fois encore. Je fis volte-face.

«Pourquoi tu t’en prends toujours à moi? hurlai-je, la voix brisée. Laisse-moi tranquille, s’il te plaît. Laisse-moi tranquille ou alors…»

En prononçant ces mots, je savais que je me mettais en danger, mais il était trop tard.

Le visage du gardien se figea, surpris. Il s’empourpra alors et ses yeux se plissèrent. «Comment oses-tu me répondre?» dit-il à voix basse. Nous commençâmes à nous hurler dessus et les autres jeunes formèrent un cercle autour de nous pour nous regarder, bouche bée. Le chef d’équipe accourut vers nous.

«Que se passe-t-il? dit-il, en poussant les autres garçons. Pourquoi criez-vous tous les deux?»

Je pouvais ressentir l’excitation dans sa voix, anticipant la raclée qu’il allait me flanquer

Avant que le gardien n’ouvre la bouche, je me mis rapidement à parler et à décrire tout ce qui s’était déroulé sous le nez du chez d’équipe. Il écouta en acquiesçant et en faisant des geste pour intimer au garde, furieux, l’ordre de se taire. Quand j’en eus fini, le chef d’équipe dodelina de la tête.

«Je n’ai pas besoin d’en savoir plus. Je ferai ce que j’ai à faire! Ce qui ne peut aboutir qu’à une seule issue: vous deux, vous allez vous battre pour régler ça.»

Bagarre

Le chef d’équipe avait l’air satisfait. Il s’ennuyait manifestement de sa routine quotidienne et il tenait là une occasion de se divertir. Je savais qu’il serait dangereux de perdre. le garde aurait alors un contrôle total sur ma personne et, comme je l’avais humilié en le défiant en public, il serait sans pitié. Je décidai donc de faire tout pour gagner.

Le chef d’équipe rassembla tous les gamins au centre de la pièce. J’étudiais mon adversaire. Il était plus grand et plus épais mais je savais qu'il avait mené une vie plus privilégiée que la mienne, tandis que je dormais à la dure et que je vivais d’expédients. «Tu es plus fort mentalement, me dis-je. Quoi qu’il arrive, ne lâche rien.»

«OK, c’est parti!»

Le gardien et moi nous empoignâmes par les épaules et les bras, en poussant chacun l’un l’autre, tout en grognant sous l’effort. Il dégagea rapidement une main et abattit son point sur ma mâchoire, en écrasant mes gencives. J’avais un goût de sang dans la bouche et cela m’effrayait.

Je le repoussai et j’essayai de le faire tomber. Mais il était costaud. Au bout de quelques minutes de bagarre furieuse, mon genou gauche se déroba sous moi et je tombai sur le sol. Les mains du garde vinrent serrer ma gorge quand il s’abattit sur moi. Nous roulions de droite et de gauche en continuant de nous donner des coups de poing et en tentant de reprendre notre souffle.

Je n’avais plus ni rage ni émotion

J’avais l’impression que cela faisait vingt minutes que nous nous bagarrions et mes bras étaient luisants de sueur. J’étais épuisé. J’avais l’impression que mes bras n’étaient plus reliés à mes épaules que par de minces fils. Mais j’avais plus à perdre que mon adversaire et j’ai toujours été un combattant entêté. Je finis par parvenir à le mettre à terre et à monter sur lui, en m’asseyant sur sa cache thoracique. Je parvins à bloquer ses deux mains avec ma main gauche et je commençai à le frapper au visage qu’il tournait de droite et de gauche pour tenter d’échapper à mes coups.

Je n’avais plus ni rage ni émotion. j’étais comme un mineur en train de donner des coups de pioche dans un filon de charbon. Je n’avais plus de haine, plus que de la détermination. Boum. J’éclatai sa lèvre inférieure contre ses dents. Encore. Je respirai profondément, je me penchai  alors sur lui et je serrai les dents. Bing. Plus fort. Bim.

«J’abandonne!» finit-il par hurler. Certains spectateurs manifestèrent leur joie et d’autres leur écœurement. Je roulais sur le sol et m’étendis sur le dos pour reprendre ma respiration.

Cruauté

Je voulais que mon temps de détention se déroule aussi calmement que possible mais, en gagnant, j’attirais naturellement l’attention des «Frères gangsters» –les criminels les plus âgés qui contrôlaient, dans les faits, le centre de détention. Et cet après midi-là, j’appris quelle serait ma récompense: ils firent de moi le nouveau gardien. Cela voulait dire plus de nourriture et de meilleure qualité et la liberté de ne pas avoir à travailler toute la journée dans cette chaleur étouffante.

Je ne voulais pas du gourdin, je ne voulais pas être un garde mais je n’avais pas le choix

Le gardien que j’avais battu devint un détenu lambda et me remplaça dans les rizières. Les Frères me donnèrent son gourdin et il était implicite qu’ils attendaient de moi que je l’utilise indistinctement et avec la plus grande dureté. Je ne voulais pas du gourdin, je ne voulais pas être un garde mais je n’avais pas le choix. Je me jurais d’être une meilleure personne que le gardien qui m’avait harcelé –je ne voulais pas être une créature brutale comme les Frères qui dirigeaient le centre de détention. Je voulais garder vivant mon ancien moi.

Mais c’était bon d’avoir le pouvoir. Le matin, des garçons plus âgés que moi m’approchaient et me saluaient en me demandant comment j’avais dormi. La plupart du temps, je ne leur répondais pas; cela ne me rapportait rien d’être trop amical avec les détenus. Les semaines passant, je sombrais de plus en plus dans la cruauté. Si quelqu’un me désobéissait et que je ne le punissais pas, je serais battu et remplacé –les chefs d’équipe ne s’en étaient pas cachés. je me mis donc à frapper ceux qui refusaient de m’obéir; je donnais des coups de poings à ceux qui me regardaient de travers.

Colère

Des mois après avoir quitté le centre, je trouvais une maison temporaire avec un ami de ma mère et je repris ma vie de larcins. Les gamins que j’avais tabassés au centre me pourchassaient à présent dans les rues de Hoeryong, avec dans les yeux la même rage que moi quand le gourdin du gardien venait frapper ma colonne vertébrale. Nous étions tous en colère, je pense, en raison de ce qui nous était arrivé, bien sûr, mais aussi de ce que nous étions devenus.

La famine en Corée du Nord a tué des centaines de milliers de personnes. Certaines tombes sont encore visibles sur les collines qui entourent Hoeryong. Mais la famine a également eu des effets moins visibles; elle a détruit des famille, comme si elle les avait plongées dans un bain d’acide (la mienne, hélas, en est un bon exemple); elle a vu des amitiés anciennes détruites pour une chose aussi insignifiante qu’une part de gâteau de semoule.

Tout le monde, en Occident, parle du gouvernement intrusif et oppressif de Corée du Nord mais, ce à quoi je me suis retrouvé confronté, c’est à l’absence totale d’autorité. Et c’était encore plus effrayant.

Cet article est une adaptation et une traduction du livre Under the Same Sky.

 

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