Partager cet article

En France, on se prive de la meilleure assurance contre le chômage

REUTERS/Benoit Tessier

REUTERS/Benoit Tessier

Si l’emploi tarde à se relancer en France, c’est aussi à cause de l’échec des gouvernements pour dynamiser la formation et l’apprentissage. Or, si l’investissement repart et l’emploi avec lui, les entreprises rechercheront les qualifications requises. Les réformes sont encore à venir.

La courbe du chômage ne s’est pas encore inversée, avec en avril une nouvelle hausse mensuelle de 0,7% du nombre de chômeurs, que déjà on se félicite de la reprise des créations d’emploi en France... 

Mais il ne faudrait pas vouloir tirer les dividendes d’une reprise économique avant même de les toucher. Pour l’instant, le chômage continue à s’aggraver, de 5,1% en un an pour les personnes sans aucune activité (et même de 18,5% pour les chômeurs de plus de trois ans). Déjà en décembre 2013, la courbe devait s’inverser. On sait ce qu’il en est advenu: le nombre de demandeurs d’emploi a continué à augmenter, de 7,1% en seize mois.

La confiance n’exclut donc pas la prudence. L’OCDE, dans ses perspectives économiques de début juin, envisage aussi une reprise de l’emploi pour la fin de l’année 2015. Mais dans le même temps, l’organisation a revu à la baisse ses perspectives de croissance économique mondiale pour 2015 (tant pour les Etats-Unis que pour la Chine notamment). Ce qui pourrait contrarier la reprise économique française. Et, par là, l’embauche. Néanmoins, la tendance reste favorable. Il est temps, car la France fait partie des lanternes rouges de la relance de l’emploi!

La France tergiverse sur la formation

En France selon Eurostat, le taux de chômage atteint 10,5%, alors qu’il recule depuis longtemps en Allemagne où il ne dépasse pas 4,7%, que le Royaume Uni ne compte plus que 5,4% de chômeurs à peu près au même niveau que les Etats-Unis, que la Pologne est à 7,9% à peu près comme la République tchèque et la Belgique à 8,5%... A l’inverse, l’Espagne est à 22,9%, le Portugal à 13,2% et l’Italie à 12,6%, mais le nombre des demandeurs d’emploi a commencé à baisser dans ces pays, ce qui n’est pas le cas en France. Dans sa lutte contre le chômage, François Hollande n’a pas choisi les meilleurs outils au début de son mandat.

Les exemples à l’étranger ne doivent pas toujours être suivis, mais ils méritent qu’on leur prête attention lorsque les résultats sont meilleurs qu’en France. Ainsi en Allemagne: si les «mini jobs» qui créent de la précarité sont critiqués dans le pays et reculent sous la pression du salaire minimum, l’apprentissage et la formation professionnelle donnent des résultats incontestables. Une expérience dont tous les gouvernements en France disent vouloir s’inspirer depuis plus de trente ans… sans y parvenir.

Pourtant, tout le monde s’accorde à dire que la qualification professionnelle est la meilleure assurance contre le chômage, et surtout le chômage de longue durée. D’ailleurs, la structure de la population des demandeurs d’emploi, très hétérogène, souligne l’importance de la qualification: selon l’Insee en 2013, le taux de chômage parmi les diplômés de l’enseignement supérieur était  deux fois moins élevé que pour les titulaires d’un Bac ou d’un BEP, et cinq fois moins élevé que parmi la population des non diplômés ou titulaires du brevet.

Certes, il existe une distinction entre diplôme et qualification. Mais le Centre d’observation de la société remarque que, entre 2008 et 2013, le taux de chômage des ouvriers qualifiés est passé de 7% à 11%, alors que celui des ouvriers non-qualifiés a grimpé de 14,7% à 20,6%. Deux fois plus pour les non qualifiés qui représentent 33% de la population des demandeurs d’emplois, contre 20% pour les qualifiés. Voilà qui confirme qu’une partie de la solution pour les non qualifiés passe par la formation. Bien que l’on en parle, on réforme peu.

Un échec de gauche comme de droite

Tous les gouvernements ont ouvert le dossier. Tous ont beaucoup communiqué sur l’enjeu de la formation à laquelle la France consacre 32 milliards d’euros par an, mais dont ne bénéficient que 10% des personnes inscrites à Pôle emploi. Et tous ne sont intervenus qu’à la marge du système.

Ils ont aussi mis l’accent sur la nécessaire relance de l’apprentissage qui, malgré tout, est en baisse de régime comme l’avait constaté le Premier ministre Manuel Valls à la conférence sociale de juillet 2014. De 400.000 en 2008, le nombre d’apprentis est tombé à 297.000 en 2012 et 237.000 en 2013 alors que, dans l’Hexagone, quelque 800.000 jeunes de moins de 25 ans sont sans aucun emploi ou en situation très précaire. On est encore loin de l’objectif de 500.000 apprentis (dont 200.000 dans des entreprises artisanales) fixé par François Hollande à horizon 2017.  

Pour inciter les PME à former des apprentis, des primes ont été débloquées. On reste malgré tout bien loin de la situation de l’Allemagne où l’on compte 1,5 million d’apprentis. Avec une question lancinante s’agissant de la France: pourquoi l’alternance a-t-elle toujours fait partie des parents pauvres de la formation, alors qu’elle donne de bons résultats dès l’instant où elle est développée? La fonction publique elle-même traîne les pieds.

En réalité, ces questions touchant à la formation et à l’apprentissage ne font jamais l’objet de grandes réformes qui renverseraient la tendance. Elles ne sont pas prioritaires. De mesurettes en réformettes, on a instauré le parrainage sans grand succès, relancé le contrat de professionnalisation ou de qualification en perte de vitesse depuis 2008, ou toiletté les parcours individuels de formation en jouant sur des formules (le CPF qui remplace le DIF) bien abstraites.

Mais la gauche comme la droite n’ont pas su adapter les accès au marché du travail pour les personnes les moins qualifiées. Notamment parmi les jeunes, comme le démontre le nombre de demandeurs d’emploi de moins de 25 ans (catégories A, B et C) qui, entre mi-2008 et avril 2015, a augmenté de 65% alors que la hausse globale des demandeurs a été de 44%.

Mettre à profit les avantage consentis

On aurait tort de prétendre que les entreprises ne peuvent former des jeunes à cause d’un matraquage fiscal qui les empêche de recréer des marges, et d’une réglementation sociale trop rigide. Le choc fiscal décidé sous la contrainte après la crise commença pendant le mandat de Nicolas Sarkozy. François Hollande a poursuivi dans le même sens.

Plus tard, les 40 milliards du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) et du pacte de responsabilité ont desserré l’étau, même si le décalage d’une année lié à la mécanique du dispositif en a retardé l’intérêt pour les entreprises.

Certes, on aurait pu espérer un CICE encore plus ambitieux, avec une assiette de la masse salariale calculée non pas sur la base des salaires ne dépassant pas 2,5 Smic, mais 3,5 Smic comme l’avait suggéré Louis Gallois, alors commissaire général à l’investissement. Mais c’est un fait: la gauche n’a pas tourné le dos à l’entreprise, quoi qu’on en dise. Et les lois Macron en font la démonstration même si le patronat, d’abord séduit, a ensuite jugé qu’elles ne vont pas assez loin.

D’autres dispositions comme la loi sur la sécurisation de l’emploi ont permis à des entreprises de relancer les recrutements. «Après une diminution continue entre 2011 et 2013, le nombre de projets créateurs d’emplois augmente substantiellement entre 2013 et 2014 (+65%)», note le cabinet France Industrie et Emploi. Mais «en dépit de quelques niches où la France bénéficie d’un réel avantage comparatif, et d’un tissu d’entreprises performantes et innovantes, les projets industriels ne parviennent pas à compenser les destructions.»

On ne s’en étonnera pas: avec un taux d’utilisation des capacités de production de 82% selon l’Insee, bien inférieur aux années d’avant la crise, les entreprises peuvent espérer augmenter leur productivité sans moderniser leur outil industriel, si l’activité augmente. Dans ces conditions, les chefs d’entreprises ne sont guère incités à investir; et le parc des outils de production vieillit. Or, l’investissement qui créerait de la demande, génèrerait aussi des emplois. La capacité donnée récemment aux entrepreneurs par Manuel Valls de «suramortir» leurs investissements est une mesure judicieuse pour les rendre plus attractifs. Car l’investissement crée l’emploi.

D’autres mesures seraient souhaitables pour favoriser une relance économique et la reprise des embauches afin que les recrutements prennent le pas sur les destructions d’emplois. Et que le chômage recule. Rendez-vous semble donc pris pour le deuxième semestre.

Mais à deux ans de la prochaine élection présidentielle, le temps politique s’impose déjà. La droite, aiguillonnée par la perspective des primaires, torpille toutes les décisions de la gauche au pouvoir avant même d’en évaluer la portée, plus intéressée à discréditer le gouvernement qu’à participer au redressement de l’économie. Etant l’opposition, elle s’oppose. Sa stratégie: empêcher le gouvernement d’agir pour mieux le discréditer. Mais attention, il ne faudrait pas que la reprise économique en pâtisse.

Certes, François Hollande sera jugé à l’aune de la lutte contre le chômage. Ce n’est pas une raison pour que la droite fasse systématiquement obstacle à sa politique et empêche les mesures prises par le gouvernement de porter leurs fruits. Or, deux ans de guerilla politique, c’est long ! Et l’opinion publique ne comprendrait pas que les demandeurs d’emplois soient les véritables victimes de ce bras de fer politique.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte