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La «vidéo sphérique» va-t-elle transformer notre façon de regarder des images?

«Help», un récent produit de Google, offre une image à 360° qui permet au spectateur de regarder l’action dans toutes les directions uniquement en déplaçant son smartphone.

Les 28 et 29 mai s’est tenue à San Francisco la huitième Google’s I/O, conférence qui réunit les développeurs informatiques de haut niveau et où sont présentées les innovations en cours. Parmi celles-ci figurait un… euh… film? Enfin, en tout cas une réalisation de Justin Lin, connu surtout jusqu’à présent comme réalisateur de quatre épisodes de la série de films d’action à grand spectacle Fast and Furious.

Intitulé Help, ce nouveau produit ne dure que 5 minutes. On y voit des extra-terrestres attaquer Los Angeles, avec explosions, poursuites, destruction d’un wagon de métro et de ses occupants et affrontement final dans le lit bétonné de la LA River. Signe pas très particulier désormais: Help est conçu spécialement pour être regardé (et écouté) sur les téléphones portables. Signe complètement particulier: il offre une image à 360°, qui permet à son spectateur de regarder l’action dans toutes les directions uniquement en déplaçant son smartphone.

Selon la publication professionnelle Variety, qui a révélé cette innovation dans son édition du 27 mai:

«L’appli permet d’explorer tous les angles simplement en déplaçant l’appareil, comme si celui-ci était équipé d’une caméra. Orientez l’écran à gauche et le point de vue se déplace de la même manière, pour découvrir où le monstre extra-terrestre se prépare à démolir le wagon. Panoramiquez à droite, et vous verrez les visages terrifiés des passagers tentant de s’échapper. Dirigez-le vers le haut, voici les hélicoptères qui survolent la Los Angeles River. C’est extrêmement prenant, et ne ressemble à aucun film d’action connu.»

Help est à ce jour le produit le plus avancé dans le domaine de la «vidéo sphérique», que Google développe dans le cadre d’un programme baptisé Spotlight Stories, qui faisait jusqu’alors surtout appel à des spécialistes de l’animation –dont un des grands noms de chez Disney, Glen Keane (qui a apparemment aimé ça). Ce programme est l’un des chantiers d’Advanced Technologies and Project (ATAP), département de recherche et développement de Google piloté par Regina Dugan, ancienne responsable de l’Agence de recherche informatique et technologique du Pentagone, le DARPA, recrutée par Google.

Help a été tourné avec un bricolage de quatre caméras RED filmant en 6K (du très haut niveau), invention-maison de Lin et de ses collaborateurs. Encore une hirondelle d’un printemps de l’image du futur? Difficile à dire. Les possibilités ouvertes par les avancées technologiques de prises de vue, de manipulation des images en postproduction et de monstration de ces images ne cessent de susciter d’innombrables prophéties de révolution dans le langage cinématographique et la manière de regarder –prophéties qui pour la très grande majorité font long feu, ou ne se traduisent que dans des pratiques de niche.

Les Spotlight Stories mènent à une rupture significative d’une dimension particulière du cinéma: chacun éprouve quelque chose de particulier en assistant au même film. Dans une expérience en ce sens plus proche du jeu vidéo, ou de la visite d’une installation, chacun peut ici fabriquer, ou avoir l’illusion de fabriquer son propre parcours dans un ensemble beaucoup plus vaste –on sait combien les comportements sont en fait largement guidés. L’omnivision à 360° est forcément solitaire, elle n’accepte pas la présence des autres spectateurs.

Mais dans son principe, elle soulève encore d’autres questions envers l’idée même de mise en scène telle que le monde, plus exactement le monde occidental, la connaît depuis l’invention du théâtre où la scène est séparée du public (une histoire longue et compliquée) et de la perspective en peinture. Au cinéma, qui a hérité de ces dispositifs et les a reformulés, l’enjeu c’est le hors champ: ce qu’on ne voit pas. La grandeur du cinéma, disons ce qui en fait un art, même à Hollywood, tient à ce qui excède ce qui est montré. Quid alors si on peut regarder partout, traduction dans le domaine du spectacle de la «société du contrôle» annoncée par Gilles Deleuze, du panoptique comme modèle généralisé qu’avait vu venir Michel Foucault?

La réponse primaire à une proposition comme celle des Spotlight Stories, davantage encore que les dispositifs immersifs déjà existants, est de dénoncer cette tentative de détruire le hors champ, là même où se joue l’essentiel. Une réponse plus intéressante serait sans doute de se demander où il ira se nicher dans ce cas-là, et ce qui pourra s’y jouer. Puisqu’il y a, toujours, de l’invisible.

Ce qu’on ne voit pas, au cinéma, ne se limite pas à ce qui est en dehors du cadre, «sur les côtés». Et plus les projecteurs hightech essaient d’éclairer tous les coins sombres, plus ceux-ci se reforment et sans doute s’obscurcissent encore –lisez les journaux, c’est écrit partout. Dans le monde, ce n’est pas une bonne nouvelle. Le cinéma, même à 360° si tant est qu’on arrive un jour à faire des vrais films selon ces techniques, ce serait au contraire une manière d’approcher ces cachettes plus profondes de nos fantasmes et de nos imaginaires.

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