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Grèce: la partie de poker menteur d'Alexis Tsipras

Alexis Tsipras, le 5 juin 2015. REUTERS/Alkis Konstantinidis.

Alexis Tsipras, le 5 juin 2015. REUTERS/Alkis Konstantinidis.

Le Premier ministre grec est-il un génial tacticien ou un amateur un peu naïf? Depuis son arrivée au pouvoir, il y a quatre mois, il fait traîner en longueur les négociations avec l'Europe pour tenter de gagner du temps, tout en essayant d'apaiser sa base.

La partie de poker menteur continue entre le gouvernement d’Alexis Tsipras et les créanciers de la Grèce. Après la réunion au sommet, le 1er juin à Berlin, avec le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, la directrice générale du FMI, Christine Lagarde, et le président de la Commission de Bruxelles, Jean-Claude Juncker –les trois institutions qui prêtent à Athènes–, autour d’Angela Merkel et de François Hollande, après la rencontre Juncker-Tsipras, deux jours plus tard, un accord semblait proche. Les créanciers avaient revu leurs exigences à la baisse concernant l’excédent budgétaire primaire demandée à la Grèce (avant paiement des intérêts de la dette) et la réforme du marché du travail. Il restait des différends sur la réforme des retraites et la TVA. Mais un compromis était possible.

Devant le Parlement grec, Alexis Tsipras a douché les espoirs d’une sortie rapide de la crise. Il a dénoncé comme des «propositions absurdes» l’offre mise au point à Berlin et, renouant avec les accents populistes de la campagne électorale, a averti que le peuple grec ne se laisserait pas «humilier». Ces déclarations propres à rassurer l’aile gauche de son parti Syriza venaient après la décision de ne pas honorer le remboursement au FMI de 600 millions d’euros venus à échéance le 5 juin. Mettant à profit une clause utilisée pour la première et la seule fois par la Zambie en 1980, Athènes a décidé de régler la facture d’un seul coup, à la fin du mois, pour un total de 1,6 milliard.

En même temps, le gouvernement grec ressortait la «carte russe», faisant savoir qu’il était en contact avec Vladimir Poutine pour un mirifique «contrat énergétique» (il s’agit d’un projet de gazoduc qui passerait par la Turquie et la Grèce en direction de l’Europe occidentale, en contournant l’Ukraine).

Gain de temps

Alexis Tsipras est-il un génial tacticien ou un amateur un peu naïf? Ses menaces et ses revirements agacent ses interlocuteurs européens plus qu’ils ne les impressionnent. Depuis son arrivée au pouvoir, il y a quatre mois, il fait traîner en longueur les négociations pour tenter de gagner du temps. L’objectif est d’arracher de nouvelles concessions à ses créanciers et d’éviter, pour sa part, d’accepter des compromis. Dans une certaine mesure, il a réussi. Les trois institutions –le terme a remplacé celui de «troïka»– dont dépend la survie de la Grèce ont adouci leur position. D’autre part, le Premier ministre grec a obtenu une «politisation» de la négociation en la transférant des techniciens aux responsables politiques.

Toutefois, au-delà de la substance même, il s’adresse aussi, et peut-être surtout, à son propre parti. Les adversaires d’une solution quelle qu’elle soit, y sont nombreux. Alexis Tsipras doit leur montrer qu’il est allé jusqu’au bout du possible, qu’il ne cède pas aux ultimatums et qu’il peut encore arracher une concession de la part des créanciers. C’est le sens de sa tribune publiée dans Le Monde pour rejeter la responsabilité d’un éventuel échec sur les Européens.

Un jour ou l’autre, Tsipras sera rattrapé par la réalité financière
de la Grèce

Quand un accord semble proche sur un point, il déplace le champ de la négociation. Sur les réformes et les économies exigées par les «institutions», une voie moyenne peut être trouvée entre les exigences originelles des uns et les «lignes rouges» des autres. C’est alors qu’il rouvre le débat sur la renégociation de la dette grecque (le FMI est d’accord, pas les Européens) et un plan de relance économique.

Alexis Tsipras peut-il poursuivre encore longtemps cette tactique de retardement? Un jour ou l’autre, il sera rattrapé par la réalité financière de la Grèce. L’Etat est déjà de facto en faillite et ne paie les retraites et les salaires des fonctionnaires qu’à l’aide d’expédients. Certains ministres affirment préférer verser les retraites que rembourser les créanciers internationaux. Mais ce n’est pas un vrai choix: sans remboursement, pas de nouveaux crédits et sans nouveaux crédits, pas d’argent pour payer les retraites.

Le Premier ministre est sous la menace de l’aile gauche de son parti. Une fraction non négligeable de Syriza est soit hostile par principe au maintien de la Grèce dans la zone euro, soit opposée à des concessions pour y rester. Lors du dernier Comité central, une motion de la gauche a été repoussée à une faible majorité (95 voix contre 75 et 30 abstentions). Cette aile gauche, souvent issue de l’ancien Parti communiste, est concurrencée par une tendance populiste, incarnée par la présidente du Parlement, Zoé Konstandopoulou. Celle-ci aime à s’exprimer «au nom du peuple», qu’elle conspue la police ou humilie un ministre de son propre parti avec lequel elle est en désaccord. Elle dirige la commission parlementaire chargée d’enquêter sur les éventuels délits commis «contre le peuple grec» par les gouvernements précédents.

De nouvelles élections législatives?

Alexis Tsipras dispose cependant de quelques atouts pour convaincre ses opposants, ou à défaut pour les réduire. Il peut se tourner vers l’opinion, qui reste à une forte majorité favorable au maintien de la Grèce dans l’euro et qui craint les effets dévastateurs d’un retour à la drachme. Le Premier ministre a agité l’idée d’un référendum sur le résultat des négociations.

L’opinion grecque reste à une forte majorité favorable
au maintien
de la Grèce
dans l’euro

Il peut aussi organiser de nouvelles élections législatives. Le scrutin ayant lieu à la proportionnelle de liste, il sera le maître des investitures pour les candidats de son parti, un moyen de pression efficace sur les députés qui seraient tentés par la fronde mais qui veulent garder leur poste. Syriza, qui est plus un amalgame de petites formations politiques qu’un véritable parti politique, a recueilli en son sein d’anciens membres du Pasok, le parti socialiste qui a alterné au pouvoir avec la droite de Nouvelle démocratie depuis quarante ans après la chute des colonels. Ces anciens Pasok n’ont pas perdu les réflexes du clientélisme. Qui dit clientélisme dit moyen de le financer, et pour cela, les subsides de Bruxelles sont indispensables. Quoi qu’ils en pensent sur le fond, ce sont des européens convaincus.

Sur sa gauche enfin, Alexis Tsipras peut compter sur la discipline traditionnelle des anciens communistes, adeptes du centralisme démocratique. Si la majorité du parti décidait d’approuver un éventuel compromis avec les créanciers, ils se plieraient à la décision majoritaire.

Par son histoire, lui-même n’appartient à aucun de ces groupes. Il a fait ses classes politiques dans le mouvement étudiant des années 1990-2000. Il y a appris les méthodes pour arriver au pouvoir et, son objectif atteint, son ambition est de s’y maintenir. Il doit naviguer entre la réalité de son pays, les rapports de force au sein de son parti, l’état de l’opinion. Il retardera l’heure du choix autant que faire se peut. Quand il ne pourra plus tergiverser, il choisira la solution qu’il jugera la moins risquée pour son avenir.

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