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Quand une photographie aide à surmonter la perte d'un bébé

Photo: Shanya Smith.

Photo: Shanya Smith.

Aux Etats-Unis, des hôpitaux proposent aux parents endeuillés de garder une image de leur enfant mort quelques heures ou jours après sa naissance.

Lorsque Dante et Janessa, respectivement 17 et 19 ans, entrent timidement dans la pièce, cela fait à peu près un mois qu’ils n’ont pas longé les couloirs de cet hôpital. «J’ai la gorge serrée», murmure la jeune fille en s’asseyant. Face à eux se trouve Todd Hochberg, photographe. «Je suis désolé pour votre perte. Je peux quitter la chambre si vous le souhaitez pendant que vous regardez les photos.»

Il y a une trentaine de jours, l’homme de 58 ans était venu capturer leurs premiers et derniers instants de famille avec Keenan, leur bébé qui décédera –comme attendu après les complications lors de la grossesse– quelques jours plus tard. Ce matin-là, Dante et Janessa revivent ce moment à travers la centaine de photographies contenues dans l’album-photo que Todd leur remet. La pièce est silencieuse. On entend à peine les reniflements retenus de Janessa, qui ne relève que rarement la tête, une boîte de mouchoirs sur ses genoux. Ses bottes noires semblent frapper frénétiquement la mesure des pages qui se tournent.

«Il dormait toujours avec une main posée sur ses joues, commente Dante. Cela me rappelle quand il me touchait de ses doigts.» Todd parle peu. Il leur demande ce qu’ils font aujourd’hui, les photos qu’ils préfèrent. Pour Janessa, c’est celle où on voit en gros plan les doigts de son fils. À moins que ce ne soit celle où on les aperçoit les trois ensemble de dos au loin.

Carolyn et Brian Schroeder tiennent Anna dans leurs bras pendant que son frère Liam, 7 ans, lui lit un livre pour enfants, Je vais me sauver. Son autre frère et ses grands-parents sont aussi présents pour un ultime au revoir (Todd Hochberg).

Enlacés, embrassés, endormis, entourés, les bébés du portfolio de Todd Hochberg cristallisent en quelques prises une vie enlevée beaucoup trop tôt. À condition de savoir leur histoire. Difficile d’imaginer à la simple vue que ce sont des familles qui souffrent tant les images pourraient figurer dans un album classique de naissance. La plupart sont en noir et blanc, notamment pour ne pas brutalement refléter des malformations physiques ou une coloration bleue-violacée de la peau post-mortem.

«M’approprier cette histoire d’amour et de perte»

Dawanna Parks et Christopher Vaval tiennent leur bébé, Christopher Jr, qui est décédé deux mois après sa naissance dans une unité de soins intensifs néonatals (Todd Hochberg).

Cela fait plus d’une trentaine d’années que Todd Hochberg fréquente des hôpitaux pour son travail, d’abord en tant que photographe médical relié au service communication pour capturer les prouesses des blocs opératoires ou le quotidien de l’hôpital. Un métier plutôt répandu parmi les blouses blanches et bleues outre-Atlantique.

Ces dix-sept dernières années, il s’est spécialisé dans la photographie de deuil. Ce finaliste de plusieurs concours de photographie a commencé à prendre ce type de photos après sa rencontre avec une aumonière venue le rencontrer pour apprendre à mieux photographier.

Il lui a ensuite demandé d’assister en retrait à une séance avec une famille. «J’étais là près de la porte. J’ai même eu des larmes. Ces 45 minutes ont changé ma vie. J’ai commencé à m’approprier cette histoire d’amour et de perte», explique-t-il.

Saisir sur papier glacé les derniers instants d’une vie était chose commune à la fin du XIXe siècle. Todd Hochberg lui-même collectionne de vieux daguerréotypes et portraits d’individus de tout âge de l’ère victorienne, qu’il accumule au détour de brocantes et de ventes spécialisées.

Mais il n’a jamais photographié d’adultes décédés. «J’ai commencé à être de plus en plus attiré par les histoires humaines. Je ne voulais pas mettre en scène les photographies, mais utiliser la photographie pour raconter quelque chose.»

«Prouver que ce bébé a existé»

Aux États-Unis, près de 40.000 bébés sont morts-nés ou décèdent le jour de l’accouchement chaque année. Avoir ces quelques photographies peut aider les familles à surmonter leur perte. «Mon job, c’est de prouver que ce bébé a existé», résume Eva Ho, ancienne consultante reconvertie en photographe, qui parle de manière assez crue, voire détachée, du sujet.

Photo: Shanya Smith.

C’est après avoir assisté à un des ateliers des co-fondateurs de Now I Lay Me Down to Sleep, une organisation caritative qui fournit bénévolement ce service, qu’elle a entendu parler de la photographie mémorialiste pour la première fois. «J’étais moi-même devenue mère peu de temps avant et je pouvais m’identifier à leur douleur», raconte-t-elle.  Elle a depuis sa routine: mettre des gants, entrer dans la chambre et réaliser des photographies du bébé et de ses parents pendant une demi-heure. «Il y a ensuite beaucoup de retouches, il faut essayer de rendre les lèvres moins noircies et enlever les traces de bleus et de contusions.»

Photo: Shanya Smith.

Créée en 2005 par deux photographes après la perte de leur bébé, Now I Lay Me Down to Sleep revendique près de 1.650 photographes bénévoles dans 40 pays. Shanya Smith y participe depuis 2011. Plus habituée à réaliser des commandes pour National Geographic au détour de voyages qu’aux portraits de famille, elle a voulu «rendre en retour» à un moment de sa carrière.

«Je fais beaucoup de gros plans. Je veux saisir des sortes de liens pour mettre en évidence l’amour reçu par le bébé», explique-t-elle. «On est souvent dans un environnement extrêmement médicalisé avec beaucoup de technologies installées dans la chambre mais lorsque vous regardez les photos, tout doit s’estomper», témoigne Todd Hochberg

Il leur a fallu s’habituer au début, trouver leur place dans l’espace sacré que peut représenter une chambre d’hôpital. Et faire face à l’indicible qui ne doit pas rester invisible. «Une fois, une infirmière m’a appelée. Un accouchement s’était mal déroulé. Le bébé était décédé et la mère conduite vers un autre hôpital. En arrivant, le bébé se trouvait dans un sac hermétique. De quoi paniquer jusqu’à ce que je réalise que la mère n’avait pas eu la chance de voir son enfant et que sa seule trace allait être mes photos», se souvient, encore marquée, Shanya Smith.


Photo: Shanya Smith.

Certains parents insistent pour prendre un maximum de photos avec leur enfant, d’autres appellent leurs proches pour réaliser un portrait de famille de dernière minute. Mais ils sont aussi nombreux à ne pas vouloir être pris en photo avec un être qui ne sera plus à leurs côtés au départ de la maternité.

«Ni un travailleur social ni un psychologue»

Ce sont souvent les infirmières qui en parlent aux parents, encore désorientés et sous le choc de la perte de leur enfant et ne réalisant pas toujours l’intérêt de telles photographies. Dans les heures qui suivent la prononciation du décès, elles contactent les photographes qui se situent à proximité pour vérifier leur disponibilité. Quelques mots sur la famille, l’état physique du bébé et c’est parti pour une séance photo qui peut durer une demi-heure comme plusieurs heures.

Kim Fellows a perdu ses deux filles jumelles, Breanna et Anne. Ici avec Breanna (Todd Hochberg).

Lorsque Todd Hochberg entre dans une chambre, il laisse son matériel à l’extérieur. «Je leur adresse d’abord mes condoléances puis je leur dis que, s’ils me disent de partir, à tout moment, je partirai.» Lui ne se voit «ni comme un travailleur social ni comme un psychologue, mais on a quand même besoin d’obtenir la confiance des familles».

«Cela peut être un concept difficile à comprendre», avoue Kristin James, coordinatrice des soins intensifs néonataux au Lurie Hospital for Children de Chicago, qui a commencé à travailler avec Todd Hochberg dès 2005. Depuis, ils en parlent aux familles et ont même un dépliant présentant la démarche. «C’est aussi devenu important pour notre personnel médical à un moment où ils ne sentent qu’ils ne peuvent plus rien faire pour des familles qu’ils accompagnent.»

L’hôpital se charge également de prendre l’empreinte des mains et des pieds des bébés pour compléter une boîte à souvenirs que les parents garderont, ouverte ou fermée.

Shanya, elle, a gardé le contact avec une mère qui avait mis au monde des jumeaux, dont l’un n’a pas survécu. Année après année, elle continue à réaliser des portraits du frère survivant, Parker, en incluant quelque chose qui fasse penser à son frère décédé, Nathaniel.

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