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La France, terre d’élections turques

Lors d'une manifestation en faveur du PKK, le 14 février 2015 à Strasbourg. REUTERS/Vincent Kessler.

Lors d'une manifestation en faveur du PKK, le 14 février 2015 à Strasbourg. REUTERS/Vincent Kessler.

Plus de 300.000 Franco-Turcs et Turcs de France étaient appelés aux urnes en mai à l'occasion des élections législatives. Un droit de vote obtenu de fraîche date, et qui n'est pas sans poser des problèmes.

En France, la moitié des électeurs turcs (50,43%) ont voté pour les islamo-conservateurs du Parti de la Justice et du Développement (AKP), alors qu’au niveau global l’AKP a recueilli seulement 40,86% des suffrages. Le Parti Démocratique des Peuples (HDP, Kurdes et Turcs de gauche, voire d’extrême-gauche) a également fait en France un score bien plus élevé (29,62%) que les 13,12% de voix qu’il a conquises au niveau national.

En revanche, le Parti républicain du peuple (CHP, opposition kémaliste), qui a obtenu 24,96 % des voix au total, n'a obtenu que 9,59% en France. Et le Parti d’action nationaliste (MHP, extrême droite ultra-nationaliste) a fait moitié moins bien en France (6,99%) comparé à son résultat global (13,12%).

On trouvera les résultats détaillés à Marseille, Strasbourg, Nantes, Bordeaux, Lyon et Paris sur le site du journal franco-turc Zaman. La polarisation AKP-HDP a fonctionné à plein en France, mais également dans d'autres pays d'Europe, dont on trouvera ici les résultats en cliquant sur le pays recherché.

La France vient de connaître une campagne législative animée, mais vous ne vous en êtes peut-être pas aperçus. Pourtant, à Bordeaux, Paris, Strasbourg, Rennes, Lyon, Nantes, Clermont-Ferrand et dans bien d’autres villes encore, ainsi que de nombreuses banlieues comme Sarcelles ou Villiers-le-Bel, les militants ont écumé les marchés ou les lieux de culte pour y distribuer leurs prospectus, ont multiplié les réunions dans toutes sortes d’associations culturelles ou religieuses. Certains se sont même joints à des cérémonies de mariage, vérifiant invité par invité que ces derniers étaient bien inscrits sur les listes électorales, et dans le cas contraire les aidant à le faire.

Cette campagne vous a échappé? Normal. C’est la France turque qui était mobilisée.

Peut-être avez-vous tout de même vu, le 2 mai, à Paris, place de la République, Selahattin Demirtaş, le co-président de l’un des principaux partis en lice en Turquie, le Parti démocratique des peuples (HDP, coalition d’opposition kurde, féministe, LGBT, écologiste, gauche) qui tenait un grand meeting électoral devant plusieurs milliers de supporters turcs et kurdes?


 

Le président de la République de Turquie, Recep Tayyip Erdogan, s’est fortement impliqué dans cette campagne. Il n'est pas venu en France mais y avait déjà tenu meeting lors des précédentes élections turques, à Lyon le 21 juin 2014 et à Strasbourg en 2011. En revanche, deux ministres du parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur), celui du Commerce extérieur et celui des Affaires étrangères, sont venus d’Ankara à Strasbourg à l’occasion de ce scrutin. Ils ont pu soutenir leurs troupes pour Mevlüt Çavuşoğlu, le second d’entre eux, qui venait poser la première pierre d’un nouveau consulat, alors même que le scrutin avait déjà commencé.

Car les Franco-Turcs et les Turcs de France –320.000 inscrits sur une population estimée à 650.000 personnes– ont voté du 8 au 31 mai dans les consulats de Lyon, Marseille, Strasbourg et Bordeaux. Là, peut-être avez-vous aperçu ces cortèges de voitures et de minibus, drapeau turc ou emblème du parti au vent, y débarquant leurs passagers-électeurs en provenance des quartiers périphériques ou des petites villes environnantes?

La diaspora, «islamiste» ou «kurde»

Pendant longtemps, la diaspora turque n’a pas pu voter. Les pouvoirs qui se sont succédés à Ankara se méfiaient de ces immigrés des années 60-70, contingents d’Anatoliens, venus chercher du travail en France, conservateurs et religieux supposés «islamistes» tout autant que de ces réfugiés politiques, turcs ou kurdes, de gauche voire d’extrême gauche, qui avaient fui le coup d'état de 1980 et dont les suffrages se seraient portés sur des partis «pro-kurdes».

Aux commandes de la Turquie depuis 2002, l’AKP a pourtant fait le saut et ouvert le scrutin à l’occasion de la première élection présidentielle au suffrage universel qu’a connue le pays, en août 2014, conclue par l'élection d'Erdogan. Les élections législatives, qui se déroulent le 7 juin en Turquie, constituent donc le second scrutin ouvert à la diaspora.

La composition de ce corps électoral est un peu particulière. Cristallisée autour de deux pôles, islamo-conservateur et de gauche voire d’extrême gauche, la France turque n’est pas représentative. Et le vote des immigrés turcs pourrait conduire à une surreprésentation, en France et en Europe en général, de l’AKP (les «islamistes») et du parti HDP (les Kurdes et la gauche). L’enjeu est donc important pour le pouvoir AKP en place, tout comme pour ce nouveau parti HDP, qui doit dépasser la barre des 10% de suffrages au niveau national afin d’être représenté au Parlement et qui joue gros.

Conséquences sur la vie publique française

Mais ce scrutin pose plusieurs problèmes qui ne sont pas sans conséquences sur la vie publique ou politique française.

D’abord, ce fut une campagne électorale turque avec des enjeux proprement turcs, même si elle s’est tenue en France. Les problèmes et les difficultés de la diaspora turque qui vit ici n’ont pas été évoqués. Le législateur turc n’ayant pas institué une circonscription des Turcs à l’étranger, la diaspora ne peut pas, à la différence des Français vivant hors de nos frontières, se choisir un représentant qui porterait ses revendications propres au Parlement turc.

Alors, les électeurs franco-turcs ou turcs vivant en France ont voté pour un des vingt partis turcs en lice en Turquie, c’est-à-dire pour élire indirectement des députés dont le mandat local n’a rien à voir avec leur vie quotidienne. Leurs voix vont simplement gonfler le pourcentage du parti politique turc qu’ils ont choisi dans le secret de l’isoloir à Paris, Strasbourg, Bordeaux ou Nantes…

Ce vote désincarné crée un malaise, voire un sentiment schizophrénique.

Un vote sentimental

Est-ce pour autant un vote sentimental sur une affinité politique imaginaire? Sans doute. C’est en tout cas un vote qui se projette sur un pays parfois idéalisé, ou au contraire diabolisé, avec lequel les liens sont plus ou moins forts, mais un vote sans effets directs sur la vie de l’électeur turc vivant en France.

Cette situation reproduit de génération en génération le décalage entre un investissement politique fort des Turcs de la diaspora sur la Turquie, où ils ne vivent pas (avec 50% de taux de participation à ces élections de mai 2015), à comparer avec un investissement politique faible des Franco-turcs en France, où ils vivent (autour de 10% de participation aux élections françaises).

Un décalage évidemment accentué par le fait qu’une large partie de la population turque, qui n’a pas la nationalité française mais vit souvent depuis des années en France, n’y a toujours pas le droit de vote pour les élections locales, malgré les promesses réitérées depuis 1988 par François Mitterrand et ses successeurs.

Comment, alors, s’étonner que le nationalisme turc et le nationalisme kurde, qui donnent une matière idéologique à ce vote désincarné, souvent irrationnel, sur des enjeux essentiellement turco-turcs, prospèrent en France? Avec le risque, déjà perceptible d’ailleurs, de voir des conflits propres au champ politique turc opposant turcs et kurdes, militants AKP et membres du mouvement Gûlen, sunnites et alévis, transportés en France.

Et avec les conséquences que cela peut comporter: celles d’un débordement politique d’une campagne menée parfois dans l’espace public, sur la place publique, d’un pays étranger, qui peut heurter la souveraineté de ce dernier. Celle aussi d’une immixtion du pays d’accueil dans la joute électorale, car ces manifestations sur le domaine public doivent obtenir, normalement, l’assentiment au moins tacite du pays hôte.

Merci à Samim Akgönül, historien et politoloque, spécialiste de la Turquie et de ses minorités, d'avoir partagé avec moi certaines de ses analyses.

 

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