Monde

Le 11 septembre nouveau est arrivé !

Jack Shafer, mis à jour le 11.09.2009 à 16 h 30

Comment les Médias recylent le 11 septembre pour émouvoir les foules

[Voir le porfolio Magnum sur le 11-Septembre]

Si vous êtes, comme moi, nés équipés d'un radar journalistique intégré, vous aviez sans doute déjà repéré l'escadron de reportages consacrés à la commémoration du 11 septembre 2001; un escadron pointant à l'horizon, lancés plein gaz vers les lecteurs et les téléspectateurs du monde entier. Pendant des jours et des jours, des centaines d'article mal troussés et d'émissions bancales vont rendre hommage aux victimes du massacre et rafraîchir notre mémoire quant à l'attaque perpétrée il y a huit ans.

Le reportage commémoratif est, dans presque tous les cas, une arnaque médiatique qui vise à exploiter les foules: il ravive leurs souvenirs (douloureux, en général) pour vendre des journaux ou doper les audiences. Au final, l'article commémoratif de base ne cherche pas à découvrir des faits nouveaux ou à approfondir la compréhension collective de l'événement en question.

Vous souhaitez réaliser un petit reportage sur le 11 septembre sans trop vous fatiguer? Rien de plus simple! Il suffit de repasser les images d'archives, ou de filmer un survivant en larmes, posant près d'une photo de disparu. Approchez, approchez! Photos de Manhattan, «avant-après»... Construction du monument commémoratif... Vidéos d'amateurs filmant la frappe du deuxième avion depuis Brooklyn...

Je parle ici du 11 septembre, mais la presse ne s'arrête pas là: elle se livre à ce genre de régurgitations larmoyantes à chaque date anniversaire de désastres, de massacres, et de tout autre événement capital et sanglant ayant marqué de près ou de loin l'histoire notre pays. Le débarquement de Normandie, l'attentat de Lockerbie, la fusillade de Virginia Tech, Stalingrad, Oklahoma City, Kent State, les assassinats des frères Kennedy et de Martin Luther King, Katrina, le Tsunami, l'éruption du mont Saint Helens, les émeutes de la prison d'Attica, l'offensive du Têt, le massacre de Munich, Hiroshima, Tchernobyl, le siège de Waco, et cætera, ad nauseam.

Comme si ces commémorations ne suffisaient pas, la presse nous gave, en prime, d'articles-anniversaires célébrant des événements encore moins percutants: la génération Woodstock a bousculé la planète il y a 40 ans; Hawaï et l'Alaska sont devenus des Etats américains il y a 50 ans; l'OTAN a vu le jour il y a 60 ans...

Les défenseurs des articles commémoratifs me diront que les journaux ont toujours eu pour fonction de faire revivre les histoires du passé; de donner aux jeunes lecteurs une chance de découvrir l'histoire, ou de permettre aux lecteurs plus âgés de replonger dans leurs propres souvenirs. Oui, bon, passons; mais tout de même, faut-il vraiment parler de tout cela en Une ?

Les journalistes adorent les articles anniversaires parce qu'ils ne nécessitent que peu d'imagination: il suffit d'aller sur un site Internet répertoriant les événements importants (comme «On This Day»), de faire sa sélection, de bricoler un article et de l'inscrire sur le calendrier de publication à la bonne date. N'importe quel reporter peut s'y coller, quelle que soit sa spécialité (sport, finance, politique, technologies): les articles commémoratifs, il n'y a rien de plus simple. Il suffit de piocher dans les archives, de passer un ou deux coups de fils, d'écrire tout cela et de cliquer sur «envoyer».

Les lecteurs et téléspectateurs entretiennent allégrement cette parodie de journalisme: ils adorent ces vieilles histoires réchauffées, comme des enfants réclamant toujours le même conte avant de pouvoir s'endormir. Ils sont paresseux; ce qui est familier les stimule, ils sont donc plus friands de redites que de nouveautés. Et les journalistes, en bons parents surmenés, s'exécutent, bien trop contents de céder à la facilité.

Le simple fait que la presse (sans doute contaminée par quelque virus numérologique) ait décidé de ne célébrer que les anniversaires finissant par un zéro ou par un cinq, suffirait à démontrer l'absence totale d'intérêt de ces articles commémoratifs. L'avion de reconnaissance U-2 de Gary Coleman a été abattu en 1960. Pourquoi commémorer le 50ème anniversaire de cet évènement en 2010, et pas le 49ème, dès cette année ?

La tempête médiatique du 11 septembre va sans doute durer tout le week-end, recyclant tous les reportages déjà réalisés sur son passage. Chronologie des attaques. Profil des terroristes. La rébellion des passagers du vol 93. Comment le métal provenant des tours en ruine a été réutilisé. Détails sur l'attaque «oubliée» du Pentagone et le crash en Pennsylvanie. Des nouvelles des veuves du 11 septembre. Des nouvelles des survivants du département de pompiers de New York. Des nouvelles de l'ex-maire Rudy Giuliani. Des nouvelles des journalistes ayant couvert les attaques. Héroïsme. Désespoir. Sur Internet, un diaporama des ravages. La réaction de Bush et de Cheney. Et cætera, ad nauseam.

Il faudrait mettre en place un système de prescription, un délai au-delà duquel les article commémoratifs seraient tout simplement interdits, à moins qu'ils n'apportent quelque chose de nouveau. A dire vrai, il semble qu'une telle limite existe déjà. Ainsi la presse célèbre-t-elle rarement les anniversaires d'événements sortis de la mémoire des vivants. Par exemple, quand j'étais gamin, les journaux retraçaient souvent les grandes batailles de la première Guerre Mondiale. Mais quand les derniers poilus passèrent l'arme à gauche, la Grande Guerre perdit rapidement de son importance dans les rédactions.

Ce qui veut dire que le grand show du 11 septembre risque de monopoliser les médias pendant encore 80 ans. Nous ne sommes donc pas au bout de nos peines, et le pire reste à venir : connaissant la frénésie décimale des journalistes en matière d'anniversaire, l'édition 2011 s'annonce, d'avance, insupportable.

Jack Shafer

Traduit par Jean-Clément Nau

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Image de une: Reuters/Shannon Stapleton;11-Septembre 2006, un homme en deuil près du World Trade Center

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