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Berlin, ville du sport citoyen et du sport pour l’Histoire

REUTERS/Fabrizio Bensch.

REUTERS/Fabrizio Bensch.

La capitale allemande, qui accueille la finale de la Ligue des champions entre Barcelone et la Juventus, est transparente dans la géographie du sport international. Elle n’accueille aucun grand événement récurrent, ses équipes de foot ne brillent nulle part et la ville a d’autres priorités. Mais le Stade olympique reste un monument où l’histoire s’est écrit et où il faut se préparer à tout.

Quatre événements sportifs figurent dans la version la plus resserrée des livres d’histoire du XXe siècle. Du plus récent au plus ancien, au milieu des deux Guerres mondiales, de la décolonisation, de la guerre d’Algérie et de la chute de l’empire soviétique, vous trouverez:

– les Jeux olympiques de Munich en 1972, où onze athlètes de la sélection israélienne furent assassinés par le groupe palestinien Septembre noir;

– les Jeux olympiques de Mexico en 1968, où Tommie Smith et John Carlos posèrent sur le podium du 200 mètres, poing levé, pour la conquête des droits civiques de la communauté afro-américaine;

– les Jeux olympiques de Berlin en 1936, quand Jesse Owens remporta quatre médailles d’or en athlétisme sous le nez d’un Adolf Hitler venu assister au spectacle de la supériorité raciale des Blancs sur les Noirs, dans un stade olympique de 120.000 bras tendus décoré avec force croix gammées;

– la Coupe du monde de football 1934, quand l’Italie fasciste de Benito Mussolini fut la première à se servir d’un événement sportif international pour promouvoir son régime politique aux yeux du monde.

Berlin et le sport, c’est une histoire ancienne, forte et lourde, qui prend plus de poids encore à l’évocation de l’amitié profonde qui s’installa alors entre Owens et son rival allemand Lutz Long. Le cinéma est en train de s’emparer de cet épisode unique de l’histoire du sport. Une équipe de tournage a investi le stade olympique en septembre pour le tournage d’un biopic sur Jesse Owens réalisé par Stephen Hopkins, sur les écrans en 2016.

Le Stade olympique de Berlin, qui va accueillir pour la première fois la finale de la Ligue des champions entre Barcelone et la Juventus, samedi 6 juin à 20h45, est un endroit où il se passe bien des choses quand une compétition internationale y pose ses athlètes et ses caméras. C’est sur sa pelouse que Zinédine Zidane a délivré à Marco Materrazzi le coup de boule le plus célèbre du monde, avant que la France perde la finale du Mondial 2006 aux tirs au but. C’est sur sa piste d’athlétisme qu’Usain Bolt a porté le record du monde du 100 m à 9 secondes 58, le 16 août 2009.

Et c’est tout… Ne cherchez pas à quel autre moment vous avez entendu parler de Berlin dans l’actualité sportive, la probabilité est faible que vous trouviez quelque chose.

Une capitale souvent absente des radars

Jesse Owens en 1936 à Berlin (via Wikimedia Commons).

Owens, Zidane, Bolt: les trois images sont légendaires. Mais chacune d’elle nous rappelle que Berlin est une capitale le plus souvent absente des radars par rapport à Londres, Paris, Rome ou Madrid –entre autres– quand il s’agit de sport de haut niveau. On parle pourtant de la capitale du pays le plus puissant d’Europe et d’un des pays les plus performants dans le sport mondial: sans compter la RDA (1949-1989), seuls deux pays ont remporté plus de médailles olympiques que l’Allemagne, été et hiver confondus, les Etats-Unis et l’URSS (1917-1991).

Cette capitale, son label, c’est la vitalité culturelle et artistique. Pas le sport.

L’absence de club de football performant au plus haut niveau fait beaucoup pour la discrétion de Berlin. Le Hertha Berlin a terminé à la quinzième place du dernier Championnat allemand. Cela signifie quand même qu’il a conservé sa place dans l’élite après un court séjour en deuxième division. Là, le Hertha a pu animer la ville de quelques derbies contre l’Union Berlin, ravivant la vieille rivalité entre le Hertha, club de l’Ouest, et l’Union, club de l’Est, septième du dernier Championnat de Bundesliga 2. Le football-nostalgie vit en division régionale. Le BFC Dinamo, ex-Dinamo Berlin, et anciennement club de la Stasi, évolue désormais dans cet équivalent de la quatrième division.

S’il faut compter sur le Hertha plus que sur l’UEFA, il va s’écouler du temps avant que la Ligue des champions repasse par Berlin. Le Championnat d’Europe d’athlétisme 2018 est le prochain événement sportif d’ampleur internationale programmé dans la ville, la deuxième d’Europe par sa superficie, cinq fois plus grande que Paris intra-muros. A part ça, pas de tennis: l’open féminin a arrêté les frais en 2009 pour s’exporter au Qatar. Pas de cyclisme international. Pas de rugby, bien sûr. Pas de sport d’hiver par définition. Il y a un peu de sport auto avec la Formule E, le championnat du monde des véhicules propulsés par moteur électrique, dont Berlin est l’une des dix étapes. Et un marathon qui compte: le Kényan Dennis Kimetto y a battu le record du monde de la discipline le 28 septembre dernier en 2 heures, 2 minutes et 57 secondes.

Un problème économique

Si Berlin ne capte qu’une infime partie de la puissance sportive de l’Allemagne, c’est qu’elle ne capte pas grand chose de sa puissance économique. La ville-région est au bord de la faillite. Ses infrastructures sportives sont globalement vétustes, dépassées voire hors d’usage, en dehors des quelques équipements flambant neufs qui sortent de terre grâce aux euros de la réunification. L’O2 Arena, inaugurée en 2008, en est le symbole. La salle omnisport du Max Schmeling Halle, ouverte en 1996, est l’autre point de rendez-vous. Ils ne masquent pas la dure réalité: les performances économiques de Berlin n’ont rien de comparables à celles de Francfort, Hambourg, Munich ou même du bassin industriel de la Ruhr (Dortmund, Gelsenkirchen...).

En début d’année, Hambourg a été préféré à Berlin pour incarner la candidature de l’Allemagne aux Jeux olympiques de 2024. Le soutien de la population berlinoise a fait défait au projet. La population estime majoritairement que l'argent pourrait être investi autrement pour moderniser la ville. L’industrie du spectacle sportif ne joue pas à domicile sur le territoire berlinois.

Ne vous risquez pas, pourtant, à dire aux Berlinois que leur ville, branchée, vivante, créative, fascinante à plus d’un titre, est un désert de sport. Vous vous heurteriez d’abord à un regard agacé puis à une énumération fleuve. L’équipe de basket du Alba Berlin fait la fierté de ses suiveurs pour ses performances en Euroligue, où… elle a frôlé la qualification pour les quarts de finale. L'équipe de handball des Füchse Berlin a gagné la coupe d'Europe EHF, c’est-à-dire la deuxième coupe d’Europe de la discipline. L'équipe de volley est une valeur sûre du pays, comme les Eisbären en hockey sur glace. Si vous suivez les pages sports des médias allemands, tout ceci ne vous a pas échappé. Sinon… Or, non seulement ce panorama est incomparable avec les capitales de la dimension de Berlin, mais il est aussi incomparable avec l’offre de plusieurs grandes villes d’Allemagne. Le pays a l’habitude de voir la finale de la Ligue des champions: Munich (quatre fois), Stuttgart (deux fois) et Gelsenkirchen ont précédé Berlin.

Vitalité sportive

La vitalité sportive de Berlin est celle de ses habitants, de son territoire ample et aéré, de ses plans d’eau, de ses structures de proximité.

La vitalité sportive de Berlin est celle de ses habitants, de son territoire ample et aéré, de ses plans d’eau, de ses structures de proximité. Sue ce terrain, la ville fait le match avec les grandes agglomérations du pays. Le HWWI, un institut économique hambourgeois, établit chaque année un classement des villes les plus «sportives» d'Allemagne et Berlin se bat régulièrement avec Munich et Hambourg pour la première place.

Le football berlinois, par exemple, acteur modeste de Bundesliga, mobilise des dizaines de milliers de spectateurs chaque week-end autour du Berliner AK 07, du Viktoria Berlin, des équipes B du Hertha et de l’Union, auxquels s’ajoute le fameux Dinamo et les deux équipes pro déjà évoquées. Le voisin du Babelsberg Potsdan (un peu au Sud) donne à la Regionnalliga Nord-Ost (quatrième division) les allures d’un championnat centré sur l’agglomération, où se mêlent rivalité de quartiers et, parfois, Ostalgie.

Le Stade olympique de Berlin incarne lui aussi cette vitalité citoyenne. Plus qu’un stade, c’est un espace: l’Olympiapark, qui s’étend autour de l’arène de 75.000 places, refaite au coeur des années 2000. Premier grand projet architectural du IIIe Reich, le stade olympique de Berlin est en réalité composé de trois blocs, dont l’ensemble formait le Reichssportfeld («le terrain de sport du Reich»): il compte le stade, la Place olympique et du Champ de Mai, adapté à toutes formes de défilés et manifestations de masse, puis un espace de 131 hectares comprenant un stade nautique, un terrain de hockey, des murs d’escalade et un théâtre en plein air. Certains Berlinois y affluent quand perce le soleil. En semaine, ils peuvent y côtoyer les pros du Hertha Berlin.

Excentré, l’Olympiapark est cependant mons fréquenté que le Tiergarten, parc central de la ville, à côté de la Porte de Brandenbourg, le parc de Friedrichshain dans le quartier bobo, voire la forêt de Grunewald, dans la zone huppée de la ville. Tempelhof vient de s’ajouter à la liste. Quand l’aéroport a fermé en 2008, les Berlinois ont rapidement pris d'assaut cette vaste surface de tarmac libérée. Les activités sportives ont reçu la plus grande part du butin dans l’aménagement livré deux années plus tard: jogging, vélo, skate, voile sur skate se battent en duel sur un espace supérieur à celui de Central Park à New-York.

La ville annonce 620.000 pratiquants du sport dans plus de 2.000 clubs et trois centres d’entraînement de haut niveau, héritages directs du volontarisme sportif absolu de la RDA, si bien que Berlin reste l’endroit où s’entraînent de nombreux sportifs de bon niveau. Le sport berlinois, un quart de siècle après la chute du Mur, reste profondément marqué par son passé et les difficultés de la réunification. Il est un sport local, underground au sens figuré du terme, ancré dans la vie sociale. C’est un Londres du pauvre du point de vue économique, mais la passion des habitants pour le sport et la culture qui l’entoure est parfaitement égale.

Samedi soir, Berlin fait exception et convoque le monde entier. Elle aime aussi ça. Et normalement, il va se passer quelque chose.

Merci à Polo Breitner, Sébastien Vannier et Cyril Sauvageot.

 

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