Partager cet article

L’autocensure d’un prof américain progressiste devant ses étudiants progressistes

La vie à l'université | Francisco Osorio via Flickr CC License by

La vie à l'université | Francisco Osorio via Flickr CC License by

Un professeur d’université souligne que la mentalité libérale des étudiants le conduit à modifier le contenu de ses cours afin de garder sa place.

Ça pourrait commencer comme une blague: vous savez ce qui effraie le plus un professeur progressiste aux États-Unis? Sa classe d’étudiants progressistes. Le problème, c’est que cette tribune d’Edward Schlosser (il s’agit d’un pseudonyme) dans Vox a des faux airs de plaisanterie douce-amère tout du long.

Ce professeur d’université raconte comment la mentalité libérale des diplômants, qu’il explique pourtant partager, le conduit lui et certains de ses collègues à modifier le contenu et les axes de leurs cours afin de ne pas nuire à leur carrière. Il revient aussi sur son parcours d’enseignant, durant lequel il a pu observer une évolution dans les relations entre professeurs et étudiants.

«Inconfort moral»

En 2009, raconte-t-il, c’est avec un élève pour le moins conservateur qu’il a ses premiers ennuis. Après avoir fait visionner à sa classe un ensemble d’infographies montrant les responsabilités de Wall Street dans les difficultés de l’économie américaine, un jeune homme lui demande si ce n’est pas plutôt la faute «des noirs désargentés incapables de payer pour les maisons que le gouvernement leur a données, tandis que les blancs ne recevaient rien». Peu après s’être opposé à cette diatribe, le professeur apprend qu’un élève a rempli un formulaire de plainte administrative contre lui. Sans suite.

Mais si cette situation ne s’est pas reproduite, c’est que, comme ses confrères universitaires, il se surveille étroitement. Et malgré tout, si, à la place du défenseur de Wall Street de 2009, se trouvent des jeunes gens dont le point commun a beau être l’ouverture sur le monde, il a l’impression de donner ses cours face à un tribunal.

En effet, le respect que certains d’entre eux ont pour chaque expérience humaine peut les pousser à vouloir empêcher tout débat dès lors qu’il y a justement matière à en créer. Laura Kipnis, professeur à la Northwestern University cité par Edward Schlosser, explique:

«L’inconfort moral est vu comme un équivalent de la blessure physique, et on doit guérir toutes les blessures.»

Discrédit

Les suites de l’offense peuvent être lourdes pour le professeur offenseur, selon Edward Schlosser:

«Si je réagis autrement qu’en m’excusant et en retirant les éléments incriminés de mon cours, il y a des chances que ces événements aient des conséquences sur ma vie professionnelle.»

Aux États-Unis, en plus des plaintes administratives, les élèves peuvent aussi noter leurs professeurs (c’est ponctuellement le cas en France, également) et ces évaluations importent beaucoup dans le dossier de ceux-ci.

Le problème est d’autant plus profond que les élèves de Schlosser ont la fâcheuse tendance de ramener systématiquement le propos tenu à l’identité de celui qui le tient, et potentiellement à se servir de ce raisonnement pour le discréditer. Selon cette logique, un homme blanc hétérosexuel ne pourrait donc pas évoquer la fgure d’Angela Davies.

Le pédagogue doit donc s’interdire certains sujets s’il veut être pris au sérieux… et rester en place. L’impact sur les métiers de l’instruction est fort:

«Ce bouleversement dans la dynamique prof-étudiant exclut de nombreux objectifs traditionnels de l’enseignement supérieur, comme par exemple pousser ses élèves à questionner leurs propres opinions. »

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte