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Les insubmer-cibles de Pascal Boniface

Rage | Pierre-Louis Ferrer via Flickr CC License by

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Pascal Boniface livre une critique acerbe de ses nombreux détracteurs, remettant en question leur déontologie et pratiques professionnelles.

Les pompiers pyromanes

De Pascal Boniface

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En 2011, Pascal Boniface publiait Les intellectuels faussaires, l’occasion de répertorier et dénoncer, de manière subjective, les intellectuels français les plus en vue et les moins objectifs sur des problématiques aussi épineuses que médiatiques. Le fondateur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) revient aujourd'hui sur le devant de la scène avec Les pompiers pyromanes, à paraître le 11 juin aux éditions Max Milo.

C'est un ouvrage tout aussi cinglant dans lequel le géopolitologue dénonce les dérives déontologiques de certains intellectuels français dont l'activité ne serait pas dévouée à l'intérêt commun mais glisserait sur les vents dominants et prônerait une parole bien-pensante qui satisferait une opinion publique façonnée et instrumentalisée par ces discours médiatiques. L'auteur explique dès l'introduction sa volonté de répondre aux réactions des cibles de son ouvrage de 2011 (il a publié entre temps Les intellectuels intègres dans lequel il rend hommage à ces personnalités qui, encore une fois selon l’auteur, œuvrent pour le bien commun) dont certaines sont, une fois de plus, érigées en figures de proue du règlement de compte que constitue ce nouvel ouvrage. Accablant et forcément polémique, l’argumentation est alimentée d’autant de chapitres que Boniface n’a d’ennemis dans le monde politico-médiatique.

De Frédéric Haziza à Alain Soral, en passant par l’inévitable Bernard-Henri Lévy, Mohamed Sifaoui, Frédéric Encel ou l’imam Hassen Chalghoumi, Boniface règle ses comptes sans langue de bois, avec la hargne qu’on lui connaît. Un récit empreint d’une amertume justifiée par les dénonciations et critiques dont il est victime depuis sa prise de position sur le conflit israélo-palestinien –par l’intermédiaire d’une note rédigée lorsqu’il était au Parti Socialiste en avril 2001– accentuée par la publication deux ans plus tard de son ouvrage Est-il permis de critiquer Israël?. Une revendication qui, selon l’auteur, pousserait un certain nombre de journalistes, sous influence, a le blacklister des médias. Il ajoute:

«Etant moi-même critique à l’égard de certains, je ne peux demander à être à l’abri de toutes critiques. Mais il y a une différence fondamentale entre la critique ouverte et assumée parce que signée, qui appelle la réponse contradictoire, qu’un ramassis de ragots infondés et anonymes.»

Initialement prévue pour le début de l’année 2015, la publication du livre a été repoussée suite aux attentats meurtriers du mois de janvier. Des attaques durant lesquelles Frédéric Haziza mentionnait le nom du fondateur et directeur de l’IRIS sur Twitter, tenant pour responsable «ceux qui comme @PascalBoniface se sont acharnés [à] relativiser antisémitisme islamiste». Des accusations qui remettent en cause l’intégrité et la crédibilité déjà tangentes de l’auteur en tant que géopolitologue, directeur de l’IRIS, mais également en tant que citoyen en ces temps de deuil et rassemblement national. Pascal Boniface nous livre donc une mise au point incluant les problématiques de l’antisémitisme, l’islamophobie et des relations internationales (dont une belle place est accordée au Qatar) sublimée par de prétendus boniments et surfant sur l’avènement du web 2.0.

La structure de l’ouvrage suit une hiérarchie redondante mais pour le moins efficace: présentation partiale du sujet, remise en question de son travail et de sa déontologie, dédouanement et justifications de l’auteur avant de lier le sujet à un ou plusieurs autres faussaires.

«Je ne dis pas tout ce que je pense mais je pense tout ce que je dis»

L’auteur expose la manière dont ses détracteurs ont riposté à la suite de la publication de l’ouvrage cité précédemment. Des répliques qui prennent différentes formes; des faux comptes Facebook aux agressions verbales, d’accusations publiques (et selon l’auteur «infondées», il mentionne de nombreuses sources qui renforcent son propos) à la mise en place d’un blog anonyme ou la modification régulière de sa fiche Wikipédia.

Mais les contre-attaques inondent également la vie privée de Boniface qui a vu son fils devenir la cible d’offensives médiatiques –suite à la diffusion sur Youtube du sketch tendancieux qu’il a proposé dans le cadre des festivités organisées par son école de commerce. Pascal Boniface et son entourage ont dû faire face à un tollé de réactions et d’attaques –véritable omerta médiatique– plus ou moins mesurées, maitrisées et médiatisées que l’auteur définit lui-même comme calomnieuses. «Calomniez, calomniez, il en sortira toujours quelque chose» réplique Boniface qui en profite pour accoler le surnom «Calomnity Jane» à Caroline Fourest. Elle n’est d’ailleurs pas la seule à profiter des inspirations créatives de l’auteur. Il rebaptise en effet Frédéric Haziza «le pompier pyromane» et Frédéric Encel «Docteur Frédéric et Mister Encel», soulignant ainsi le double-discours, universitaire et médiatique, d’une de ses cibles les plus récurrentes.

Les positions et la déontologie bonifaciennes, qui, à en croire l’auteur sont irréprochables, auraient incité ses détracteurs à utiliser ce procédé;

«J’essaie d’introduire de la nuance là où ils veulent imposer le manichéisme, tout en parlant simplement et clairement. Je me suis attaqué à des gens ayant pignon sur rue, tant dans le monde éditorial que médiatique. Cela ne pouvait rester impuni. Mais dans la mesure où il est difficile de me prendre à défaut sur la cohérence de mes positions, la rumeur et la calomnie sont des armes bienvenues.»

L’auteur a donc la conviction d’avoir «touché juste dans [ses] dénonciations des faussaires et que, ne pouvant contredire [son] argumentation, ils ont répliqué d’une autre façon.»

Il profite d’ailleurs de ce pugilat textuel pour revenir sur ses relations mouvantes avec les différentes maisons d’éditions avec lesquelles il a collaboré ou du moins tenté de le faire. Boniface passe donc au crible les éditeurs en liens, plus ou moins avancés, avec ses précédents ouvrages aux fortunes diverses. Il exprime un avis tranché et implacable sur un domaine d’activité qu’il considère ainsi:

«C’est un milieu endogame, qui vient des mêmes écoles et des mêmes réseaux. La diversité sociale peut-être un sujet de livre, beaucoup moins une réalité dans le monde de l’édition. Sans parler de la diversité éthique, absente. Si vous voulez voir un noir ou un Arabe, il faut venir aux heures où on fait le ménage, pas celles où on parle des livres.»

Les intellectuels faussaires avait par exemple été refusé par quatorze éditeurs selon l’auteur, qui s’estime victime de «censure», ses textes étant refusés «sous des prétextes fallacieux». L’essai paraîtra finalement aux éditions Pocket.

L'art sans la manière de combattre une élite

Mais la problématique qui alimente majoritairement les 300 pages de cet ouvrage est bel et bien celle des «intellectuels faussaires», dont une place importante est accordée aux «pyromanes» et «insubmersibles» qui «défendent à tout prix Israël» ou nourrissent, à l’instar d’Alain Soral, un racisme global prôné à travers des discours populistes et antisystèmes. Leurs actions seraient dictées par un «ego démesuré» stimulé par l’«admiration mutuelle» développée au sein de l’intelligentsia médiatique. Il relève par exemple l’accueil chaleureux réservé à l’imam Chalghoumi lorsqu’il est intervenu dans l’émission de Caroline Fourrest sur France Inter. Elle qualifiait l’imam de Drancy de «courageux» avec «une insistance suspecte», selon Pascal Boniface. Que les relations soient conflictuelles ou amicales, l’auteur souligne à plusieurs reprises l’interdépendance des cibles de son ouvrage. Il relève, à juste titre, que les invectives et dénonciations publiques entre ennemis idéologiques et, de surcroît, médiatiques, leurs permettent d’exister et de prospérer médiatiquement. Ainsi, l’auteur forme des couples qui «se nourrissent mutuellement», il cite parle exemple «BHL/Dieudonné, Fourest/Le Pen, Soral/Haziza».

On peut légitimement considérer que cet ouvrage d’utilité privée s’inscrit dans cette logique, alimentant ainsi le jeu que l’auteur s’attache à dénoncer. Boniface clôt cet ouvrage en énumérant les éléments qui discréditent Bernard Henri-Lévi, «le grand maître des échecs». De son influence médiatique et politique à ses positions sur les conflits israélo-palestinien et russo-ukrainien, en passant par son rôle dans l’intervention française en Libye et ses échecs artistiques, les pages consacrées au plus insubmersible de la grande famille des cibles de Boniface finissent d’asseoir le positionnement de l'auteur quant à la rédaction de cet ouvrage. Difficile de rendre compte des nombreuses anecdotes et qualificatifs qui caractérisent, toujours du point de vue subjectif et inébranlable de l’auteur, les acteurs de cet ouvrage, mués ici en véritables muses, le développement textuel leur étant exclusivement consacré.

Bien sûr, les enjeux intellectuels et sociétaux des problématiques abordées dans le récit sont majeurs. Mais le caractère personnel des attaques émanant de part et d’autre affaiblit la portée des propos de l’auteur. L’ouvrage en représente la quintessence à qui est friand de ce type d’invective publique.

Des solutions pour vaincre le racisme ?

L’intérêt substantiel du livre réside dans l’évocation de solutions qui annihileraient le développement des extrémismes religieux et du racisme, y sont particulièrement abordés l’antisémitisme et l’islamophobie.

«Réfléchir sur les causes n’est en rien excuser ou légitimer, c’est tout le contraire. Si l’on veut combattre un phénomène, il faut en comprendre le processus.»

Pascal Boniface développe sa réflexion à partir de l’expression d’un mal qui animerait le sentiment d’inégalité des français de confession musulmane, souffrant d’une reconnaissance moindre que leurs compatriotes de confession juive. Il estime, entre autres, que le traitement médiatique d’un crime antisémite bénéficie d’une attention et d’une visibilité bien plus importante que lorsqu’un méfait ne concerne une victime de confession musulmane. Il renforce ses propos en citant l’affaire Saïd Bourarach, vigile mort noyé dans le Canal de l’Ourcq en 2010 et l’affaire Ilan Halimi, victime du gang des barbares. Il parle alors de «couvertures [médiatiques] hostiles ou dégradantes pour les musulmans qu’ils [les médias] n’auraient eus pour aucune autre communauté».

Il évoque d’ailleurs les actions discutables de l’imam Hassen Chalghoumi, qui contribuerait à dresser les communautés les unes contre les autres, lui qui «était à l’époque considéré comme un extrémiste fondamentaliste qui prônait le djihad». Un deux poids, deux mesures –bien que largement étayé– nuancé par la prise de conscience nécessaire de l’interdépendance des luttes contre les différents racismes. Il ajoute à ce propos:

«C’est justement ce que ne font pas les faussaires, qui minimisent l’islamophobie pour se concentrer sur l’antisémitisme et contribuant ainsi à aggraver un mal qu’ils disent vouloir combattre.»

Une nécessité que Boniface avait d’ailleurs déjà évoquée, mot pour mot, dans les colonnes de L’Obs le 20 janvier dernier, sans pour autant mentionner l’hebdomadaire dans son ouvrage. Les instigateurs de la «chasse aux sorcières» qui vise Pascal Boniface avaient déjà émis des doutes quant aux procédés rédactionnels de ses précédents livres. Ils avaient relayé, sur le blog anonyme, un article de l’Acrimed (association de critique des médias) qui mettait en lumière les pratiques frauduleuses, flirtant avec le plagiat, mises en œuvre lors de la rédaction de ce que l’on peut considérer comme le premier tome de cette guérilla littéraire, Les intellectuels faussaires. Ces faussaires notent justement ce qu’ils appellent l’«auto-plagiat» de Boniface. Il republierait en effet ses précédents textes, preuves à l’appui, en modifiant les tournures et/ou en remplaçant les mots par des métaphores, ou plus simplement des synonymes. Boniface serait bel et bien adepte de cette pratique, souvent remise en cause par ses détracteurs.

Mais l’auteur assure ici livrer un discours transparent, reconnaissant que «la seule affaire citée qui pourrait être moralement gênante, […] concerne "Le lexique des relations internationales"». Boniface a effectivement été condamné, en 2004, pour avoir réédité cet ouvrage en négligeant les noms des contributeurs de l’époque. On peut alors légitimement supposer que les attaques qu’il omet volontairement de mentionner ici reposent sur des fondements bien réels. Des attaques qui semblent d’autant plus crédibles tant l’auteur s’applique à défendre ses positions à travers un plaidoyer soigné –qui semble répondre à la totalité des polémiques autour de sa personne– renforcé par la mention de nombreuses sources.

Que l'on adhère ou non aux positions de Boniface, cet ouvrage aux allures de règlement de compte a le mérite d'énoncer et d'assumer, sans langue de bois, les positions qui y sont adoptées. Ces dernières sont, il est vrai, majoritairement justifiées par la mention des sources diverses qui tendent à crédibiliser la partie visible de l'iceberg que représentent ces dénonciations publiques. L’ouvrage se lit rapidement et permet au lecteur d’appréhender certaines problématiques majeures des dernières décennies à travers un regard, certes, partial, mais différent. Une certaine ironie accompagne également la lecture de l’ouvrage. Outre la citation d’une œuvre de Léo Ferré en chaque début de chapitre, Pascal Boniface –grand passionné de football– alimente son récit d’analogies et métaphores footballistiques. Ainsi, il écrit par exemple;

«La calomnie est à Caroline Fourest ce que le passement de jambes est à Cristiano Ronaldo. Une technique élevée au niveau d’un art.»

Une manière de dédramatiser un propos qui ne répond nullement à la rigueur et la mesure attendues de la part d’un scientifique. Pascal Boniface apparaît malheureusement tomber dans les travers qu’il semble viscéralement rejeter. Au même titre que ses ennemis, il tire profit de problématiques publiques pour régler des comptes personnels. Celui qui –tel un distributeur de bons ou mauvais points– s’auto-érige en pionnier de la dénonciation de ces intellectuels, s’interroge également sur une dynamique raciste que la France peine à neutraliser. Un objet d’étude aujourd’hui essentiel et malheureusement noyé parmi les nombreuses invectives de ce récit, un tantinet égotique sous des airs de souci déontologique.

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