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Pour la Fifa, le programme de Platini, c’est… Platini (et quelques indices qui traînent)

Détournement de l'affiche présidentielle de François Mitterrand en 1981.

Détournement de l'affiche présidentielle de François Mitterrand en 1981.

Les orientations prises par Michel Platini à la tête de l’Uefa, ainsi que d’anciennes déclarations, permettent d’anticiper ce que pourrait être son programme pour la présidence de la Fifa. Car si le Français est plébiscité pour remplacer Sepp Blatter, personne ne sait exactement quel projet il pourrait nourrir pour la planète football.

Michel Platini, a-t-on appris le 20 juillet, décidera dans les 10 jours s'il se porte candidat à la présidence de la FIFA pour succéder à Sepp Blatter. L'Équipe explique que «l'ancien numéro 10 des Bleus a de bonnes chances de se lancer dans la bataille après avoir reçu de nombreux soutiens venus d'Asie, d'Amérique du Sud, d'Amérique du Nord, d'Amérique centrale et des Caraïbes». En attendant, nous republions cet article de juin 2015.

En langage politique, ça s’appelle un homme providentiel. Depuis l'annonce du départ prochain de Sepp Blatter de la présidence de la FIFA, mardi 2 juin, ils n’ont que ce nom-là à la bouche: Michel Platini. L’idolâtrie ne concerne pour l’instant que les décideurs européens, mais elle emporte tout sur son passage. Le nom du président de l’UEFA est plébiscité. Il est «le meilleur candidat», «incontesté et incontestable», a résumé Noël Le Graët, le président de la FFF… cinq jours après avoir voté en faveur de Blatter. Des candidats à l’Elysée donneraient père et mère pour susciter la moitié de cet engouement

Michel Platini a l’intention de «prendre du recul» avant d’émettre une éventuelle candidature. Sa réflexion ne peut pas être mûre. Le calendrier l’a pris par surprise. Il a été réélu président de l’UEFA en mars dernier. Il y adore son job, et sa famille s’épanouit à Nyon. Les cinq ou six mois qui nous séparent du Congrès électif de la Fifa ne seront pas de trop pour fixer une décision. Ils seront, aussi, accessoirement, utiles pour lui permettre de construire un programme. Pour un candidat à une élection très compétitive, en défendre un est bien le minimum.

C’est l’un des paradoxes de la situation de Platini. Tout le monde le veut, mais personne ne sait vraiment pour quoi faire, sinon pour incarner la rupture. Mais le faible intérêt du triple Ballon d’or pout l’inauguration des chrysanthèmes est connu. Il a gagné sa première élection à la tête de l’UEFA, en 2007, avec un message et un contenu. Il ne déménagera pas à Zurich pour faire joli sur la photo mais pour appliquer un programme. Lequel? C’est la question que nous nous posons.

En fouillant dans ses déclarations, son oeuvre à l’UEFA et de très récents écrits, nous avons cherché à établir ce que pourrait être le projet de campagne du Français, qui fêtera ses 60 ans le 21 juin. Nous l'avons compilé autour de neuf promesses.

1.Restaurer la confiance et instaurer la transparence

Pourquoi il peut le faire: tout candidat à la succession de Sepp Blatter devra promettre la rupture. Michel Platini n’y échappera pas. Mais en homme de pouvoir installé, il sera plus attendu sur les modalités d’accession à cette transparence que sur le principe lui-même. La collaboration avec la justice américaine sur ses recherches est un préalable a priori non négociable.

La mesure-phare: la publication intégrale du rapport de Michael Garcia serait un vrai geste volontariste. Rédigé par l’ancien procureur fédéral américain, centré sur les conditions d'attribution des Mondiaux 2018 et 2022, il n’avait fait l’objet, par l’administration de la Fifa, que d’une synthèse légère. Ce document, le seul à avoir été publié, avait été présentée comme parcellaire par Garcia lui-même. Il reste des choses à découvrir et c’est la Fifa qui a la main.

Le risque: Michel Platini ne pourra pas s’engager sur le grand ménage que des candidats plus démagogues promettront pendant la campagne. Vice-président du comité exécutif, il est en incapacité de se mettre tous ses pairs à dos. Candidat de la zone Europe, il ne pourrait par ailleurs pas faire cavalier seul et devra séduire Américains, Asiatiques et Africains pour être élu.

La phrase-clef: «La Fifa, nous l’aimons et la respectons tellement que nous la voulons parfaite» (24 mars 2015)

2.Revoir les pouvoirs et l'organisation de la Fifa

Pourquoi il peut le faire: parce que la Fifa est au bout d’un modèle, né dans les années 1980. Sept Blatter a poussé à bout une logique d’hyper-présidentialisme née avec son prédécesseur, Joao Havelange. Les fédérations et confédérations ont besoin d’un appel d’air. Platini avait conquis l’UEFA sur une promesse consistant à redonner un rôle politique au comité exécutif au détriment d’une administration devenue trop puissante. Procéder à un Yalta des pouvoirs en interne, il a déjà fait.

La mesure-phare: rendre la procédure d’attribution des Coupe du monde moins nébuleuse et moins dépendante de la volonté présidentielle. Dans le détail, cela passe une réforme des statuts de la Fifa, probablement vers un comité exécutif plus resserré. Le débat ne fait que commencer.

Le risque: disperser son énergie sur la politique politicienne interne au détriment des sujets de fond.

La phrase-clef: «La Fifa est comme saisie du vertige de la gestion pour la gestion, de l’administration, de l’autorité pour l’autorité. Le champ d’administration de la Fifa est à revoir» (dans le livre d'entretiens Parlons Football, octobre 2014)

3.Garantir une Coupe du monde au Qatar 100% responsable

Tout le monde veut Platini, mais personne ne sait vraiment pour quoi faire, sinon pour incarner la rupture

Pourquoi il peut le faire: Michel Platini traîne comme un boulet son vote en faveur de la Coupe du monde au Qatar en 2022. Mais rien ne prouve formellement qu’il l’ait fait pour de mauvaises raisons, malgré les diverses attaques dont il a fait l'objet. Président, il pourrait imposer ses conditions sur le calendrier (en hiver) et entreprendre un grand travail de réhabilitation de la première Coupe du monde censée élire domicile au Proche ou Moyen-Orient.

La mesure-phare: Platini peut viser un retournement de l’opinion internationale en s’engageant à ce que les conditions de construction des stades soient dignes pour tous les travailleurs. L’administration Blatter avait officiellement entamé un travail, sous la pression d’ONG qui dénoncent des conditions d’esclavage et des dizaines de morts sur les chantiers. Sans résultat tangible pour l’instant. Platini, qui a quelques connexions avec le riche émirat, peut être audible sur ce sujet.

Le risque: des opposants au Qatar 2022 demandent carrément que la Coupe du monde lui soit retirée. La sortie des affaires à la Fifa les réveille déjà. Platini pourrait apparaître comme frileux s’il se contentait de négocier avec un Etat qui, en droit, n’a pas de raison objective de suivre ses instructions.

La phrase-clef: «C'est très bien qu'on parle du Qatar. Il y a des problèmes et il faut absolument qu'ils les règlent. C'est beaucoup plus important que de savoir si dans neuf ans, on jouera en été ou en hiver.» (20 octobre 2013)

4.(Continuer à) faire de l’argent et à arroser la base

Pourquoi il peut le faire: la toute-puissance de Sepp Blatter ne tombait pas du ciel. Elle avait été patiemment construite sur un système de redistribution des revenus colossaux de la Coupe du monde auprès des fédérations nationales, notamment des fédérations non européennes. Platini aura besoin de leurs voix pour porter son éventuelle candidature. Il ne suscitera des fidélités que s’il présente un programme de développement des recettes et un engagement à maintenir une solidarité avec les nations les moins riches. Il a la légitimité politique pour le faire: l’UEFA a encore accru les revenus de la Ligue des champions et de l’Euro sous son mandat. Par ailleurs, Platini a été porté au pouvoir par les nations les plus modestes, auxquelles il avait promis davantage de visibilité et des revenus sécurisés.

La mesure-phare: créer des centres de formation «nationaux», pour matérialiser la volonté de la Fifa de donner leurs chances aux jeunes talents qui se trouvent dans les pays sans football très structuré. L’UEFA vient précisément de lancer un programme de ce type, sur la base du volontariat. L’idée est duplicable.

Le risque: que la Fifa devienne une sorte de Direction technique internationale et entretienne un rapport de dépendance étroit avec les fédérations.

La phrase-clef: «Le futur Ronaldo se trouve peut-être en Moldavie ou en Lettonie, qui sait? Ce programme de football d’élite vous aidera à le trouver!» (27 mars 2014)

5.Faire un pas vers l’arbitrage vidéo

Pourquoi il peut le faire: hostile à l’arbitrage video par conviction, Michel Platini tient, sur ce sujet, l’occasion de faire parler son extraordinaire sens politique. Car il sera difficilement soutenu sur son programme d’un arbitrage purement humain, majoritairement jugé rétrograde.

La mesure-phare: ne pas revenir sur le principal acquis du mandat Blatter, à savoir l’introduction de la goal line technology (technologie sur la ligne de but) lors de la Coupe du monde. Elle permet, depuis 2014, de vérifier si un ballon a bien franchi la ligne sur des buts litigieux.

Le risque: il y en a deux. Brouiller sa posture de décideur doté d’une permanence. Et surtout ne pas parvenir à être audible s’il assure ne pas pouvoir aller plus loin dans l’utilisation de la technologie.

La phrase-clef: «35 pays utilisent ce système de l’arbitrage à cinq pour leur ligue. Seule l'Angleterre a recours à la GLT. 35 contre 1, c'est une question d’argent. J'avais prévenu: la GLT, c'est la vidéo, ce sont les challenges et finalement la technologie dans le foot; je pense qu'il faut absolument éviter ça.» (28 août 2014)

6.Lancer un plan mondial contre les dérives du football

Sepp Blatter et Michel Platini, le 29 mai 2015 à Zurich. REUTERS/Arnd Wiegmann.

Pourquoi il peut le faire: parce que c’est son dada à l’UEFA. Racisme et xénophobie, paris clandestins, protection des mineurs, dopage, mouvements financiers douteux: Michel Platini n’aurait pas de difficulté à convaincre le monde du football de le suivre sur ces terrains, où il bénéficie à la fois de son expérience à Nyon et de l’universalité de ces causes, toujours utiles quand le corps électoral est mondial.

La mesure-phare: un plan qui permettrait de changer la culture du dopage dans le football, par exemple en conservant les échantillons de contrôle plusieurs années pour des analyses a posteriori. La position de Sepp Blatter sur le sujet est toujours apparue très tiède («On a un ou deux cas, 0,0 je ne sais pas combien de pour-cent de cas»). Celle de Platini aussi.

Le risque: sans mesure forte, visible et contraignante, la lutte contre le racisme, la xénophobie, le dopage et toutes formes de dérive ne peut que ressembler à une série de belles déclarations. Sur le dopage, la transparence est un risque colossal pour une institution qui vend du spectacle; et qui, après Blatter, vendrait désormais de la transparence.

La phrase-clef: «Nous dépensons beaucoup d'argent dans les contrôles, mais il n'y en a pas de positifs.» (9 juin 2011)

7.Valoriser le football de sélections

Pourquoi il peut le faire: c’est l’ADN de la Fifa, beaucoup plus que celui de l’UEFA. Dans son combat, en Europe, pour éviter que les clubs n’étouffent la vitalité des sélections, Platini est obligé d’agir avec diplomatie pour maintenir la loyauté des clubs envers la Ligue des champions. A la Fifa, la Coupe du monde est la poule aux oeufs d’or, le soleil d’où jaillissent toutes les richesses. Et les sélections sont les principales vitrines des pays membres. Ce serait «facile».

La mesure-phare: Michel Platini a fait preuve d’une créativité à tout-va à l’UEFA. Si le passage de la phase finale de l’Euro de 16 à 24 pays a précédé son mandat, la présence des qualifiés d’office dans les groupes de qualification, puis la création de la Ligue des nations, relèvent de son esprit fertile. Un passage de la Coupe du monde de 32 à 40 ou 48 qualifiés serait une révolution envisageable. Par exemple avec un tour qualificatif comparable aux tableaux de tennis avant une phase finale? Il ne faudra s’étonner de rien.

Le risque: le socle du développement d’un joueur de football reste son club. Aider le football à la base, mission centrale de la Fifa, oriente plutôt la fédération internationale vers la mise en place de compétitions domestiques plus sécurisantes pour les pays en développement.

La phrase-clef: «Pour peu qu’on lui vienne en aide, le football de sélections a de beaux jours devant lui.» (dans Parlons Football, octobre 2014)

8.Prendre sa part dans la lutte contre la pauvreté dans le monde

La Fifa est une multinationale, qui fonctionne comme une multinationale, regardée par tous comme une multinationale

Pourquoi il peut le faire: la Fifa –comme l’UEFA qu’il dirige– est une multinationale, qui fonctionne comme une multinationale, regardée par tous comme une multinationale. Si les deux institutions ont une mission sociale forte –développer le football sur tous les territoires– cela ne suffit pas à leur donner une belle image de leur activité. Quand l’argent dégouline (5,284 milliards d’euros de revenus entre les deux dernières Coupes du monde), le monde attend de vous que vous jouiez un rôle pour que la planète aille mieux.

La mesure-phare: créer une fondation ayant pour mission de venir en aide aux jeunes en situation de détresse. Platini vient de le faire avec l’UEFA.

Le risque: qu’il y ait, malgré tout, trop peu de crédits à distribuer pour éviter de frustrer l’écrasante majorité de 209 membres de la Fifa.

La phrase-clef: «Cette fondation va nous aider, vous aider, à préserver la magie du football et à donner de l’espoir aux enfants qui en ont le plus besoin, c’est une cause qui me tient particulièrement à cœur.» (30 avril 2015)

9.Interdire la multipropriété des joueurs

Pourquoi il peut le faire: parce que le périmètre de l’UEFA est trop étroit pour aborder cette réalité dans toute sa complexité, celle des joueurs qui n’appartiennent pas à leur club, mais à d’obscures associations d’intérêts privés. Or, en privant les joueurs de leur liberté de mouvement, en favorisant l’opacité des transactions et en marginalisant le rôle des clubs dans les transferts, la multipropriété des joueurs est une source inépuisable de scandales potentiels.

La mesure-phare: interdiction pure et simple ou pénalisation des excès, la Fifa n’a que l’embarras du choix. Le droit international lui est moins défavorable sur ce sujet que sur la circulation des joueurs en Europe.

Le risque: bloquer des évolutions de carrière de joueurs non formés dans les grands clubs européens. Comme pour le fair-play financier des clubs en Europe, la mesure pourrait créer autant de désordre que d’ordre.

La phrase-clef: «Cette pratique menace l’intégrité de nos compétitions, porte atteinte à l’image du football, met en danger sur le long terme les finances des clubs et pose question par rapport au concept même de dignité humaine.»

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