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Au Moyen-Orient, sauvons des statues pour sauver des vies

Palmyre, le 30 septembre 2010. REUTERS/Nour Fourat.

Palmyre, le 30 septembre 2010. REUTERS/Nour Fourat.

Mettre un terme à la destruction par l'État islamique du patrimoine de la région n'est pas un combat superflu: cela aidera aussi ses habitants.

À l'apogée de l'Empire romain, la métropole de Palmyre représentait une porte vers les richesses de la Perse, de l'Inde et de la Chine. Même au premier siècle après J.C., elle avait déjà l'étoffe d'une cité antique. En 2.000 ans, elle était passée d'un simple relais isolé pour les caravanes à un centre culturel et commercial qui contenait certains des plus grands trésors artistiques du monde. Ses sculptures, ses temples, ses théâtres et ses tombes, au beau milieu du désert de la route de Damas, sont encore de nos jours une source de fierté pour la Syrie, où les juifs, les chrétiens et les musulmans les ont protégés pendant plus d'un millénaire. Aujourd'hui, ces trésors sont menacés.

Après une offensive d'une semaine contre la ville moderne de Tadmor, l'État islamique a déferlé sur Palmyre le 21 mai et a hissé son drapeau noir au-dessus de ses ruines. Après avoir survécu aux ravages du temps et à toutes sortes d'envahisseurs pendant des millénaires, ce site symbolique pourrait bien ne pas se remettre de cette toute dernière poussée de fanatisme. Dans une interview et un reportage vidéo, le groupe a affirmé qu'il conserverait l'architecture antique de Palmyre (même si les statues de la ville seraient sûrement détruites). En revanche, ses récents agissements décrivent un motif plus inquiétant.

En juillet 2014, l'État islamique a entièrement détruit le tombeau judéo-chrétien de Jonas à Mossoul, au nord de l'Irak, ainsi que la mosquée sunnite du prophète Yunus. Le groupe a fait de ces destructions un outil de propagande: en février dernier, il a posté une vidéo de ses brutes vêtues de noir en train de s'attaquer au marteau-piqueur à la ville antique de Ninive (une des plus grandes villes du monde), ainsi qu'aux énormes taureaux ailés qui la gardaient depuis le VIIe siècle avant J.C. Elles ont ensuite détruit plusieurs statues inestimables au musée de Mossoul avant de diriger leur rage insensée sur les villes légendaires d'Hatra, Khorsabad et Nimrud. Dans le tout dernier snuff-movie architectural de l'État islamique, une production soignée qui inclut une bande sonore et des ralentis, les djihadistes mettent en scène leurs tentatives pour détruire Nimrud. On y voit le palais d'Assurnasirpal de l'Ancien Testament en train de disparaître sous des explosions dignes d'Hollywood.

Avant tout une tragédie humaine

Rien n'égale l'horreur du massacre par l'État islamique de travailleurs humanitaires, de soldats capturés, de journalistes, de minorités religieuses et même d'enfants. Le groupe a déjà commencé à aligner les cadavres de ses opposants dans les rues de Palmyre. Il ne faut pas oublier qu'il s'agit avant tout d'une tragédie humaine, mais s'attrister de ces attaques contre le patrimoine culturel n'est pas synonyme d'oubli.

Aussi dévastatrice que soit cette destruction, l'Histoire nous met en garde sur ce qui est encore à venir. Une fois qu'on commence à effacer l'identité historique d'un peuple, l'étape suivante est souvent d'éradiquer ce peuple lui-même. La Shoah a suivi l'anéantissement total de l'ancienne Varsovie. Les Champs de la mort du Cambodge ont fait suite à la destruction d'église, de mosquées et de pagodes. Mettre un terme à la dévastation par l'État islamique de l'identité de la région est directement lié à la crise humanitaire.

Pour l'État islamique, la mort et la destruction sont inextricablement liées. Selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme, le groupe a récemment exécuté vingt civils dans l'amphithéâtre romain de Palmyre lors d'un «coup» de propagande rappelant ceux de Joseph Goebbels. Comme les terroristes ne respectent pas plus les frontières que la vie humaine ou l'héritage culturel, ces actions devraient inquiéter bien plus de monde que le califat autodéclaré. Il faut y mettre un terme.

Toutefois, la menace la plus sérieuse pour le patrimoine culturel n'est pas l'iconoclasme, mais le pillage lucratif. À chaque fois qu'un chef-d'œuvre est détruit par l'État islamique devant les caméras, des milliers d'autres remplissent ses coffres grâce au marché noir.

En février dernier, le Groupe d'action financière du G7, un organisme intergouvernemental basé à Paris, a rapporté que l'État islamique «aurait gagné jusqu'à 10 millions» de dollars rien qu'avec la revente des antiquités syriennes. Plus tard dans le mois, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté à l'unanimité la Résolution 2199, qui reconnait que l'État islamique et les groupes associés à al-Qaïda utilisent «le pillage et la contrebande d’objets appartenant au patrimoine culturel» pour financer «leurs efforts de recrutement ou pour améliorer leurs capacités opérationnelles d’organiser et de mener des attentats terroristes». La semaine dernière, l'Assemblée générale de l'ONU a également adopté la Résolution 69/281, qui demande à tous les états membres d'aider à interrompre le financement terroriste issu du trafic d'antiquités.

Une condamnation qui arrive un peu tard

Cette condamnation récente est la bienvenue, mais elle arrive un peu tard: le colonel Matthew Bogdanos, responsable de l'enquête liée au pillage du musée national d'Irak en 2003 et coauteur de cet article, sonne l'alarme depuis une dizaine d'années. Dans le New York Times, dans son livre Thieves of Baghdad mais aussi auprès des Nations unies, d'Interpol et du Parlement anglais, il a toujours avancé que le trafic d'antiquités finançait les balles et les bombes qui sont à l'origine de tant de morts.

En juin 2014, Tess David, également co-auteure de cet article, nous mettait en garde dans le British Journal of Criminology, après des années de travail sur le terrain au Cambodge, contre le financement terroriste et criminel issu du pillage des antiquités. Plus tôt cette année, alors qu'il était gouverneur de Ninive, Atheel al-Nujaifi, le troisième auteur de cet article, a lui prévenu l'Unesco que l'État islamique était en train de «voler des reliques de valeur qu'il avait l'intention de revendre». Tout comme les talibans en Afghanistan (qui ont appris à financer la violence grâce à l'opium) et Charles Taylor en Sierra Leone (qui a payé pour ses crimes de guerre avec des diamants), l'État islamique finance sa campagne de mort grâce aux antiquités.

Bien qu'il affirme, derrière les caméras, que l'art est blasphématoire, l'opération de grande ampleur de trafic d'antiquités qu'il a montée suggère qu'il s'intéresse moins à l'idolâtrie qu'aux dollars. Une cabale bien installée d'académiciens, de revendeurs, de collectionneurs et de musées ferme les yeux sur le côté illicite de ce commerce qui finance le terrorisme. Après quelques étapes seulement, une antiquité peut passer des mains d'un pilleur de l'État islamique à celles d'un receleur, qui la vendra ensuite au propriétaire d'une galerie ou à un quelconque marchand d'art. À son tour, il s'occupera de la blanchir à l'aide de faux documents d'authentification avant de la revendre aux enchères ou, plus directement, à un collectionneur privé ou un musée.

Personne ne connaît les chiffres exacts. Le trafic des artefacts pour le financement des armes est trop difficile à tracer, et de nombreuses investigations sont encore gardées secrètes à cause de leur lien avec le terrorisme. Un simple sceau-cylindre (un objet de pierre finement gravé de la taille d'une craie) peut se vendre dans les 250.000 dollars et passer les frontières sans être détecté par les chiens policiers ou les détecteurs de métaux. L'État islamique contrôle plus de 4.500 sites archéologiques dans la région et demande que tous les pilleurs indépendants lui reversent plus d'un cinquième de leur butin de guerre, comme défini dans le Coran. Cette source de revenus, à elle seule, permettrait à n'importe quel directeur financier de dormir tranquille.

En conséquence, la nuit, dans le désert, on entend le rugissement des bulldozers qui mettent en pièces d'antiques monticules d'argile qui furent autrefois des cités prospères, à l'instar de Palmyre, dont les incomparables œuvres d'art précèdent la scission entre les sunnites et les chiites. Nombre d'entre elles précèdent même les trois traditions concurrentes, le judaïsme, le christianisme et l'islam, qui ont fait couler tant de sang au Moyen-Orient. À travers un langage universel et transcendant, ces reliques nous rappellent que nous possédons un héritage commun.

Blood antiquities

Il y a deux semaines, l'Égypte, l'Institut du Moyen-Orient et la Antiquities Coalition ont convenu d'un sommet d'urgence au Caire pour se pencher sur le financement de l'État islamique grâce au trafic d'antiquités. Cet événement historique a rassemblé le secrétaire général de la Ligue arabe, des ministres de dix pays du Moyen-Orient et d'Afrique du nord, le directeur général de l'Unesco et d'autres personnalités comme Bogdanos et Davis. Le résultat, la Déclaration du Caire pour la Syrie, est une initiative conjointe pour interrompre l'offre et la demande de ces blood antiquities, comme on a pu parler de blood diamonds au Sierra Leone.

Les pays participants (l'Égypte, l'Irak, la Jordanie, le Koweït, le Liban, la Libye, le Sultanat d'Oman, l'Arabie Saoudite, le Soudan et les Émirats arabes unis) se sont mis d'accord pour établir un groupe de travail soutenu par les conseils d'un comité international. En coordonnant leurs efforts en tant que région pour la toute première fois, ces pays ont une chance sans précédent d'agir rapidement contre un commerce illicite qui contrecarre souvent les efforts d'investigation en traversant les frontières. La Déclaration du Caire montre que cette région est enfin prête à mener le combat pour mettre un terme à cette menace à l'encontre de la sécurité et du patrimoine.

Un projet de loi vient d'être adopté par la Chambre des représentants des États-Unis la semaine dernière et vise à restreindre les imports de matériel archéologique provenant de Syrie, ce qui est très prometteur. Mais ce problème est un problème mondial qui nécessite une solution mondiale. Tous les pays d'origine, de destination ou de transit doivent redoubler de vigilance dans le traitement des antiquités aux frontières, surtout quand celles-ci proviennent de régions ravagées par la guerre.

Le milieu de l'art porte lui aussi une part de responsabilité. Rien que l'année dernière, certains des musées, salles de vente et collectionneurs les plus connus de la planète ont été liés à des chefs-d'œuvre qui avaient été dérobés pendant la Shoah et les Champs de la mort du Cambodge. Ceux qui travaillent au contact des antiquités, que ce soit dans un entrepôt à Genève, une galerie d'art à Manhattan ou au conseil d'administration d'un musée, doivent exiger une documentation plus détaillée sur l'origine et l'histoire des artefacts qu'ils côtoient pour s'assurer qu'ils n'ont pas acheté des produits de crimes ou de conflits. Sinon, ils ne vaudront pas mieux que les criminels et tous ceux qui profitent de la guerre et devront être traités comme tels, en risquant des poursuites criminelles ainsi qu'une peine de prison.

Cette responsabilité survivra longtemps à l'État islamique. Les œuvres d'art illicites qui proviennent de la Seconde Guerre mondiale et qu'on vient tout juste de retrouver prouvent bien que cette lutte se mesurera en décennies plutôt qu'en années. Mais le combat doit commencer dès aujourd'hui pour mettre fin à la destruction avant qu'il ne soit trop tard.

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