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Voilà à quoi ressemble le gala du CCIF

DR.

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J’y ai assisté, et j’en suis revenue ni convertie, ni paniquée. Mais à la sortie, je me suis arrêtée au bistrot….

«Tenue de soirée exigée», est-il indiqué sur le carton d’invitation au 4e gala de soutien du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), vendredi 29 mai. Drapés couvrants et chatoyants, hijabs colorés et sophistiqués, robes longues de velours brodées algériennes ou marocaines traditionnelles, tchadors noirs ne laissant visible que le visage souvent très maquillé, ou bien encore brushings raides impeccables, robes et vestes sobres: les femmes qui se pressent ce vendredi 29 mai au soir au Pavillon Wagram, à quelques mètres de la place de l’Etoile à Paris, rivalisent d’élégance.

Quant aux hommes, barbes taillées de frais et de près chez nombre d’entre eux, ils ont le plus souvent opté pour une chemise blanche et un costume gris ou plus foncé. Rarement de cravate –«trop occidental» m’explique un connaisseur– et encore moins de smoking.

J’ai quant à moi abandonné l’idée de sortir de la naphtaline le fourreau noir ou le sari rose et bleu que je porte dans les grandes occasions: le premier signé d’un grand couturier laisse une épaule et les bras nus, et le second rapporté d’Inde carrément le nombril. L’élégance, ce soir-là, se conjugue sur le mode pudique. Ni le fourreau, ni le sari n’auraient été «raccord».

J’ai payé et réservé ma place, 200 euros, sous ma vraie identité, mais j’apprendrai plus tard que «la soirée n’était pas ouverte à la presse», comme me le dira le président du CCIF que je venais saluer.  

Après une halte à la salle du premier étage pour un cocktail sans alcool, direction la grande salle de réception. Un imam ouvre la soirée en récitant une sourate. Par la suite, ceux des participants qui le souhaitent, finalement peu nombreux, rejoignent la pièce du premier étage, celle du cocktail transformée en salle de prières.

D’ailleurs «quelle mauvaise idée de réunir 350 musulmans sur les Champs Elysées en ce moment!», blague le maitre de cérémonie, Yassine Belattar. L’animateur de la matinale de Radio Beur annonce tout de suite la couleur: 

«Je suis là en tant que républicain et non en tant que musulman.»

«Les Français musulmans demandent peu de choses: liberté, égalité, fraternité», poursuit celui dont le «grand-père, rappelle-t-il, a donné 17 ans de sa vie à l’armée française contre le nazisme et le fascisme».

Face à l’imposant escalier d’apparat, les tables nappées de blanc accueillent plusieurs personnalités appartenant à la communauté musulmane, aux mondes associatif, économique ou  intellectuel: sur la gauche, Marwan Mohamed, l’ancien porte-parole du CCIF désormais à l’OSCE, Mireille Fanon-Mendès-France, le spécialiste du Qatar Nabil Ennasri et le fondateur et directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) Pascal Boniface

 A la table suivante, on peut voir la militante, journaliste et réalisatrice Rokhaya Diallo. La porte-parole des Indigènes de la République Houria Bouteldja est assise aux côtés de l’ancien directeur du Monde diplomatique, Alain Gresh, qui a souvent dialogué avec le théologien musulman Tariq Ramadan. Le politiste spécialiste du mouvement national palestinien Julien Salingue est également présent. L’assemblée est invitée à se lever et applaudir le frère de Zyed Benna, le jeune garçon de 17 ans, mort avec Bouna Traoré, 15 ans, à l'issue d'une course-poursuite avec la police à Clichy-sous-Bois en 2005.

Noor Tagouri, invitée d'honneur

Et puis il y a l’invitée d’honneur, très applaudie elle aussi: Noor Tagouri, une journaliste américaine (CBS) d’origine libyenne et voilée. «J’ignorais combien le niveau d’islamophobie était critique» en France, déclare cette jeune femme de 21 ans, qui fait beaucoup parler d'elle aux Etats-Unis et dont le passage la veille au Grand journal de Canal+ a fait «exploser», dit-elle,  sa messagerie mail. 


«Elle représente ce qui n’est pas possible pour nous ici: s’épanouir professionnellement tout en restant voilée», confie Awatef,  l’une des participantes.

«En France, il y a des milliers de filles qui ne trouvent pas de travail parce qu’elles sont voilées. Une de mes copines a pris un poste de rédactrice en chef au Maroc car elle pouvait y garder son voile alors qu’elle n’a jamais vécu là-bas», raconte Rokhaya Diallo.

Sofia[1], une de mes voisines de table, mère de deux enfants, tout juste agrégée de sciences économiques et sociales, doit enlever son hijab à l’entrée de l’établissement de la ZEP dans lequel elle enseigne. Elle est plus circonspecte quant au choix de Noor Tagouri par le CCIF. «J’aurais préféré qu’on invite une femme qui vit les mêmes difficultés que  nous, en France», confie-t-elle sous l’œil de son mari, un expert-comptable qu’elle semble avoir convaincu de quitter la France, «une expérience ponctuelle pour aller voir ailleurs mais pas pour fuir sans revenir». 

Sofia cite l’une de ses amies «qui avait pourtant créé son entreprise en ligne pour pouvoir travailler voilée, mais ne supportait plus la discrimination: elle est partie à Londres dès que son mari, ingénieur informatique, a trouvé un poste».

Dégradations des mosquées, défense des mères voilées auxquelles on interdit d’accompagner leurs enfants en sorties scolaires, repas non hallal dans les cantines scolaires ont valu 2.000 sollicitations au CCIF pour l’année 2014, dont 23 actions en justice et de nombreuses résolutions à l’amiable pour un coût total de 25.000 euros. Depuis l’attentat à Charlie Hebdo en janvier 2015, les actes islamophobes, dont le CCIF dresse la carte, ont augmenté de façon importante.

«Vous avez bien noté les problèmes de restauration scolaire?», vérifie  Loubna, mon autre voisine de table. Non voilée, mariée à un entrepreneur,  elle enseigne dans un lycée professionnel et se bat sans succès depuis trois ans pour que l’on ne pose pas de viande –car non hallal– dans l’assiette de son fils âgé de 6 ans. 

Cette histoire de cantine scolaire nous pousse au communautarisme

Sofia

«Cette histoire de cantine scolaire nous pousse au communautarisme, à cause de cela j’ai essayé de mettre ma fille dans une école musulmane. Au bout d’un an, je l’ai retirée car j’ai été déçue de la qualité des cours et après tout, je n’ai pas besoin qu’elle apprenne la religion à l’école», explique Sofia à son tour.   

Ce diner de gala est «une sorte de vente de charité» pour permettre au CCIF de poursuivre ses actions, «créer de la jurisprudence, (…) et permettre à des personnes de retrouver leur dignité», explique la responsable du service juridique. Cette année, Sofia et son mari ont décidé de faire un gros don de 2.000 euros au CCIF.

Yassine Belattar dirige les enchères. Trois tableaux d’abord, offerts par leurs auteurs et qui partent pour plusieurs centaines d’euros. «Eh! celui qui dit que les Arabes ils ont pas d’argent c’est qu’il nous connaît pas», commente le commissaire-priseur en herbe.

«Yassine Belattar a mis une bonne ambiance, décontractée, impertinente, pas du tout coincée», juge Rokhaya Diallo, qui joue les offusquées lorsque ce fort en gueule fait des blagues ethniques et tacle les «Arabes qui se détestent entre eux» et sont prêts à s’unir «pour virer les Sénégalais».

Tariq Ramadan, le George Clooney des musulmans

Et puis soudain, sur un grand écran, apparaît le visage de Tariq Ramadan. Lui, c’est un déjeuner en sa compagnie qu’il propose à celui qui remportera les prochaines enchères. «Quoi, 1.000 euros pour aller manger avec un mec qui va me réciter le Coran!», s’exclame Yassine Belattar qui aurait bien mis aux enchères, «23.000 euros», un repas avec «Bibi» Netanyahou, le Premier ministre israélien, histoire «de lui parler un peu de son mur».

Le repas avec le «George Clooney des musulmans», ainsi que le surnomme l’humoriste de la soirée, partira pour beaucoup plus que 1.000 euros: 2.500. Et le maître de cérémonie de mettre en boîte un dentiste acharné à gagner: évidemment, dit-il, pour toi ce n’est pas compliqué de faire «de l’argent avec nous les Arabes, car nos gâteaux sont agressifs, ma femme elle a perdu deux dents comme ça». A ma table, la sœur de Loubna, éducatrice, aurait bien aimé déjeuner «avec Tariq mais c’est trop d’argent pour moi, dommage», regrette-t-elle.

Dans un discours très politique,  le président de l'Observatoire national contre l'islamophobie, Abdallah Zekri, qui participe «pour la première fois» à ce dîner annuel du CCIF, dénonce ceux qui veulent mettre les deux institutions en concurrence.

Nous sommes presque 5 millions et nous avons une manne: c’est notre carte électorale, utilisons-la!

Abdallah Zekri

«Nous avons condamné les actes à Charlie Hebdo mais je n’en suis pas responsable, vous n’en êtes pas responsables», martèle-t-il. Ce n’est pas la multiplication des actes islamophobes qui est la plus inquiétante aux yeux d’Abdallah Zekri mais bien plutôt la désinhibition de certains hommes politiques. «On assiste à une libération de leur parole (…) Voyez Estrosi à Nice (…)», rappelle-t-il. «Nous sommes presque 5 millions et nous avons une manne: c’est notre carte électorale, mettons-nous d’accord, utilisons-la, il y en a marre d’être les Arabes de service!»

Son alter ego à la tête du CCIF, l’hôte de cette soirée, Samy Debah, évoque «l’hystérie qui s’est emparée de notre pays depuis cette année» et annonce l’intention du CCIF de «sensibiliser les acteurs» sur la «cohésion» de la société française, menacée dans ce pays où la laïcité est devenue synonyme d’islamophobie.

Ce faisant, il reprend une critique fréquemment adressée aux milieux «laïcards» par ceux qu’on surnomme les «islamo-gauchistes» et que Samy Debah qualifie au contraire d'«humanistes, vilipendés dès lors qu’ils prennent la parole pour dire la vérité sur ce que subissent les musulmans», et au premier rang desquels il place Emmanuel Todd depuis la parution de Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse, son dernier ouvrage, controversé. Pascal Boniface a déjà quitté la soirée mais Alain Gresh peut apprécier le compliment.

Quoique la porte-parole du CCIF, Elsa Ray, ne donne pas la liste des personnalités invitées, il n’est pas compliqué de voir qu’aucun élu politique français de premier plan n’est présent.

Le diner d’un collectif d’associations musulmanes, c’est pas vendeur, pas «bankable» pour nos hommes politiques

Mohamed

«Nous avions invité Monsieur Fillon, Monsieur Juppé aussi, dont les récents propos sur le foulard dans le Figaro constituent une révolution, et puis aussi Monsieur Cambadélis. Mais aucun n’a pu venir», regrette Samy Debah.

«C’est chaque année pareil, ils ne font pas le déplacement, le diner d’un collectif d’associations musulmanes, c’est pas vendeur, pas "bankable" pour nos hommes politiques, juge Mohammed, jeune créateur d’entreprise. En France, les politiques suivent l’opinion, ils ne la font pas…»

Le premier secrétaire du Parti socialiste s’est cependant fait représenter par sa porte-parole, Corinne Narassiguin. Cette dernière est à la table d’honneur, aux côtés des Présidents du CCIF et de l’Observatoire national contre l’islamophobie ainsi que d’un banquier venu présenter son établissement, «la première banque et assurance islamique de France», qui s’engage, dit-il, «à reverser une partie de ses bénéfices directement au CCIF, à partir de septembre».

Une semaine plus tôt, le parti de la rue de Solférino a voté (non sans débat et avec seulement 60% des voix) une motion affirmant la réalité de l’islamophobie. Jean-Christophe Cambadélis et Sami Debah ont alors pris contact au sujet de la présence du PS au dîner du CCIF et pour organiser une rencontre trois jours plus tard, le 1er juin.  

«L’islamophobie est très encouragée par un discours de droite. Or, on ne peut pas lutter contre celle-ci sans l’aide des associations. A partir du moment où le CCIF a pris ses distances vis-à-vis de la mouvance des Frères musulmans de l’UOIF, que ses membres acceptent d’être Français et musulmans sans contradiction, il n’y a pas de raison de ne pas travailler avec ce Collectif», explique Corinne Narassiguin, qui trouve «cette soirée très conviviale et sympathique». Ayant longtemps vécu aux Etats-Unis, sans doute y retrouve-t-elle l’ambiance des galas de levée de fonds à l’américaine.

Le dessert, «Escapade exotique princière en forêt», tarde à venirJ’éprouve soudain une pensée nostalgique pour le repas partagé une semaine plus tôt à Dakar avec des amis musulmans religieux que cela ne gênait pas de nous voir boire un verre de vin, quand certains mêmes ne rechignaient pas à nous accompagner. À Paris, au Salon Wagram en revanche, le CCIF a mis tout le monde à la même enseigne. Musulmans pratiquants ou pas, agnostiques, athées ou non musulmans, aucun des invités ne s’est vu proposer de l’alcool. «S’il n’y a pas d’alcool sur les tables, c’est pour des raisons pragmatiques, des raisons budgétaires», m’explique, sans vraiment me convaincre, Rokhaya Diallo.

Le dîner tire à sa fin. «Là où on nous veut désunis, on nous trouvera unis pour nos droits», conclut Samy Debah, qui pense que «ceux qui attaquent les musulmans verront demain en eux l'avenir».

Je m’éclipse avec dans les oreilles l’écho des paroles de Yassine Belattar: 

«Un jour, on expliquera à nos enfants qu’on était obligés d’organiser un diner pour pouvoir dire qu’on était fiers d’être français et musulmans et ils ne nous croiront pas…»

1 — Certains prénoms ont été changés Retourner à l'article

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