Partager cet article

Comment la trap a bouleversé l'univers du rap français

Kaaris, Booba et Gradur... Trois adeptes de la trap à la française.

Kaaris, Booba et Gradur... Trois adeptes de la trap à la française.

L'arrivée de la trap en France en 2012 a renforcé les clivages parmi le public rap français. Analyse d'un phénomène musical, mais aussi générationnel, qui marque un tournant dans l'histoire du hip-hop. Pour le meilleur ou pour le pire?

Le rap français est un joyeux bordel. Depuis cinq ans, les chapelles n'ont jamais été aussi nombreuses. Entre les amateurs de hip-hop «à l'ancienne», les fans des gros vendeurs actuels, le courant alternatif et les seniors sur le retour, difficile de définir cette scène de plus en plus hétéroclite. Tant mieux. Mais une chose est sûre, l'arrivée de la trap en France a marqué un tournant, et le rap hexagonal aura bien du mal à faire marche arrière.

La trap, qu'est-ce que c'est?

La trap, c'est ce type d'instru électronique, souvent dark, avec un charleston complètement fou et des nappes de synthés inquiétantes que l'on entend sur quasiment tous les albums les plus vendus du genre actuellement. Une musique venue tout droit des États-Unis, évidemment, et qui trouve ses origines au sud de la sunbelt, à Atlanta notamment. Au début des années 2000, on parle beaucoup du Dirty South, cette scène sudiste américaine née presque quinze ans auparavant, mais qui connaît alors un succès international avec des artistes tels que Rick Ross, Lil Wayne, Ludacris ou T.I. Toujours est-il que puisqu'il est coutume de dire que la France a dix ans de retard sur l'Amérique et que le rap ne déroge surtout pas à la règle, le phénomène envahit l'Hexagone en 2012.


Mais cette vague qui traverse l'Atlantique n'a pas grand-chose à voir avec la trap d'Atlanta. En France, on mélange sous cette appellation les différents sous-genres issus du «Dirty South», comme la drill ou le crunk. Sans revoir dans le détail toute l'histoire du hip-hop, disons que le terme est plus générique que défini musicalement au sens strict. Les sons de Gradur ou de Kaaris sont désormais bien éloignés de la trap originelle. 

Mais qu'importe si le terme est un peu galvaudé, le mouvement n'en est pas moins identifiable. Et si aujourd'hui beaucoup d'amateurs ont l'impression que le rap français se répète, qu'il est moins mélodieux et plus uniformisé, c'est en grande partie parce que la trap est passée par là. Kaaris, Dosseh, Gradur, Niro, Joke, Booba... Tous les gros vendeurs français s'y sont mis à un moment ou un autre. Et puisque les modèles le font, les autres suivent. Ce qui donne parfois lieu à des flows conçus sur du papier calque. Comme le dit avec humour cette vidéo, «France: 66 millions d'habitants, 10 millions de rappeurs, 1 seul flow.»


Évidemment, le phénomène est ici un peu exagéré. Mais bien réel. Si beaucoup ne croient pas en l'uniformisation des flows actuels, il faut constater que la trap a contribué à codifier la façon de rapper d'une grande partie des artistes français. Car un type d'instru va souvent de pair avec des thèmes abordés dans les textes ou des attitudes, surtout pour tout ce qui concerne les sous-genres du Dirty South. Faire un morceau trap, c'est adopter un type de flow, mais aussi un univers qui va bien au-delà de la musique. Parfois, jusqu'à la caricature.

Vous pouvez, d'ailleurs, jeter une oreille à l'émission de Ça Parle Hip-Hop du 2 février 2015 intitulée «La trap va-t-elle tuer le rap?».


Pourtant, il existe beaucoup de variantes à la trap, et quelques rappeurs savent l'utiliser à leur sauce. Mais, de fait, on a affaire ici au premier sous-genre du hip-hop à largement dominer le marché depuis de nombreuses années. Et rapidement, le phénomène de compétition s'est emballé. Rapper comme son voisin, mais en mieux, est devenu l'objectif de beaucoup. D'ailleurs, l'explosion de la notion de «rap game» (ou rap jeu) concorde avec l'arrivée de la trap en France. Bien que la compétition soit inhérente au genre depuis plus de trente ans, elle n'a jamais été autant présente qu'aujourd'hui. Au point d'être devenue le critère majeur de la crédibilité d'un artiste. Ce, au grand dam de nombreux amateurs de rap.

Comment expliquer le succès de la trap? 

Il est rythmiquement beaucoup plus facile de poser sa voix sur une instru trap. Tempo lent, productions à la chaîne, thèmes répétitifs... Aux États-Unis, les rappeurs Dirty South ont cassé les codes. Quand d'autres (boom bap, G-funk ou autres) jouaient à poser à cheval sur deux mesures, à faire rimer une fin de phrase avec le milieu d'une autre, beaucoup de sudistes se sont mis à marquer des blancs plus longs entre les rimes, à rendre le flow plus entêtant, moins complexe rythmiquement, donnant une impression de nonchalance, de voix traînante qui faisait écho au plaisir de se la couler douce dans un palace tapissé de marijuana. Sans rien enlever à leur qualité technique, ces rappeurs ont su aller à l'essentiel pour diffuser leur délire.

L'essor de la trap coïncide avec l'énorme retour de
la techno dans
le paysage
musical français.

 

Mais avec dix ans de retard, la trap est arrivée en France sans cette idée de nonchalance, mélangeant la drill et des sonorités électro, des odes à la ganja (domaine de prédilection des trappers US) et des odes au «banditisme» (thème originellement plus cher à la scène drill de Chicago). Plus évidente techniquement, elle se répand comme une traînée de poudre avec, comme signe de ralliement, cette manie de diviser les syllabes deux par deux très rapidement et sur chaque temps de la mesure (comme sur la vidéo «10 millions de rappeurs»). Aussi, la trap sonne extrêmement électronique, respire la génération de producteurs boostés au matériel Apple et aux plug-ins en pagaille. Son essor coïncide d'ailleurs avec l'énorme retour de la techno dans le paysage musical français. La trap est peut-être le plus électronique des sous-genres du hip-hop, et le public est prêt à l'entendre. La musique a muté depuis longtemps avec les logiciels de mixage et production accessibles à tous, et les vieux de la vieille devront bien l'accepter un jour.


La langue anglaise permet d'énoncer plus aisément une idée en étant économe en mots. Et la trap d'Atlanta se prête parfaitement à cet état d'esprit. Résultat, pour coller à cette mentalité et à cette rythmique, les phrases des rappeurs français se raccourcissent à mesure que la trap fait son nid dans l'Hexagone. En tout cas, le culte de la punchline explose : une ou deux phrases, une idée. Si beaucoup de rappeurs des années 1990-début 2000 se mettent à déplorer un manque de message dans le rap français actuel, la trap y est pour beaucoup.

La culture du sample à l'abandon

L'arrivée de la trap en France a changé la manière de concevoir le rap d'une grande partie du public. Si l'impression que tout se ressemble peut être justifiée, il faut rappeler ici que ça n'est pas la première fois que le hip-hop se fait à la chaîne. Beaucoup d'instrus Def Jam des années 1980 étaient conçues sur le même modèle : un rap-rock à la Run-DMC ou Beastie Boys, au tempo très rapide et basé sur des beats ressemblant au fameux «amen break». Les grands noms comme Public Enemy ou N.W.A avaient même pris le pas sur certains de leurs titres. Le genre était-il moins créatif? Difficile à dire. Mais à l'époque, les critiques envers le rap américain étaient les mêmes que celles que l'on retrouve aujourd'hui envers le hip-hop français.

Aux États-Unis, producteurs
et artistes ont digéré la trap pour mieux
la détourner.

 

Il faut le reconnaître, le succès du rap est aussi lié à la richesse de ses sons et de ses textures. Et, ce, en partie grâce au sample. Depuis quarante ans, DJ et producteurs se sont, pour la plupart, fondus en véritables diggers, à la recherche de tous les sons, fouillant les bacs de vinyles pour en sortir des boucles sur lesquelles rapper. Cette ouverture a permis de nombreuses choses: donner une seconde jeunesse à certains titres ou artistes un peu oubliés, accentuer le côté harmonique du hip-hop, et ouvrir le public rap à des sons en tous genres.


Avec la trap, la culture du sample prend un sérieux coup. Difficile de repérer des boucles piquées ici et là, si ce n'est des vocals exceptionnellement. Grâce au sampling, le hip-hop s'était affranchi de beaucoup de frontières musicales et sonores, autorisant en son sein une grande variété de rythmiques, de structures et de groove. La récupération, la réappropriation, principe si cher à une grande partie du milieu hip-hop, ne fait pas partie de l'univers trap.

 

J'ai saigné la trap pendant un moment mais là je suis à bout..▲ Barney Gold Production Lobby ▲MON SPECTACLE AU FESTIVAL D'AVIGNONDU 4 AU 14 JUILLET => http://www.billetreduc.com/137963/evt.htm

Posted by Kevin Razy on dimanche 28 juin 2015

Quel avenir pour la trap?

Difficile de dire ce qu'il adviendra de la trap dans dix ans. Si l'on regarde du côté des États-Unis, cela fait bien longtemps que les producteurs et artistes ont digéré le genre pour mieux le détourner. Avec la regain d'intérêt pour ce type de productions aux environ de 2010, l'inventivité des trappers américains a explosé. La culture hip-hop si influente en Amérique, moins codifiée, plus diverse, permet aux musiciens d'être valorisés pour avoir casser le genre. Il n'y a qu'à écouter certains titres de Usher (au passage, le titre «Yeah» du chanteur est considéré par beaucoup comme le premier hit mondial à la sauce trap, même si ce titre comporte d'importantes différences musicales avec le genre), de Chief Keef, de Kids These Days, de Drake, de Tyler, The Creator, ou encore de Future pour s'apercevoir à quel point la trap est devenue virale et surtout multiple.

En France, de plus
en plus de rappeurs sont mal à l'aise avec le second degré.

 

Cette culture influence aujourd'hui de nombreuses productions EDM ou R&B américaines, lui assurant d'être encore présente dans les charts pour de nombreuses années. Le temps que la mode disparaisse (si elle disparaît), elle aura eu le temps de s'infiltrer dans une grande partie de la culture populaire. Et pour la déloger, bonne chance.


En France, les choses sont généralement différentes. Il manque encore l'esprit second degré qui anime bon nombre de rappeurs américains, leur permettant de tenter plus de choses artistiquement. Ici, la notion de compétition semble figer les instrus. De plus en plus, les rappeurs français sont mal à l'aise avec le second degré. Beaucoup n'ont pas cette culture de la dérision que peuvent avoir certains Américains (lisez les paroles du Wu-Tang Clan, des Beastie Boys ou d'Eminem, pour ne citer que des très gros vendeurs) et qui leur permet d'être plus libre. 

Mais aussi et surtout, une grande partie du public, certains médias et certains décideurs n'ont pas voulu prendre en compte l'aspect fictionnel ou second degré du rap français, que ce soit des battles ou de l'ego-trip. La plupart des trappers actuels expliquent que la violence de leurs textes est à prendre comme un jeu, qu'ils jouent des personnages, que leurs clips, quand ils sont violents, ne sont que des pastiches et des rôles. Les stéréotypes, quand ils sont tenaces, n'ont jamais permis à une musique de se développer et de s'ouvrir. Et Aymeric Caron et Natacha Polony, comme Éric Zemmour avant eux sur le même plateau d'On n'est pas couchés, tombent dans le panneau (à partir de 6mn 05).


 

La querelle des anciens et modernes

En somme, la trap bouscule l'univers parfois conservateur ou puriste du rap français. On voit notamment beaucoup d'anciennes gloires des années 1990 lui tomber dessus, peinant à la légitimer, dénonçant le culte de la punchline qu'elle a aidé à développer. Aux États-Unis, ce phénomène n'existe presque pas puisque les «anciens», tels Snoop Dogg, Jay Z ou Dr. Dre continuent d'être hyperactifs et au top des charts. Un rappeur peut avoir fait l'album hip-hop ultime, s'il n'est plus actif ou s'est fondu dans la masse, sa parole perd en crédibilité. Pas en France. Le problème est aussi générationnel. Les plus jeunes plumes peinent à obtenir la bénédiction de leurs aînés, accentuant les divisions. À une époque ou le rap commence à se regarder le derrière, à valoriser, glorifier et analyser et célébrer son histoire, rien de plus logique.

Heureusement pour eux, les trappers français n'ont pas attendu d'avoir l'aval des vieux de la vieille pour faire fortune. Quand le rap hexagonal sera délivré de sa vision passéiste, historique, peut-être que l'on verra la trap gagner en variété et se libérer des codes du rap game, contentant un public plus large. Peut-être ne sera-t-elle plus exclusivement dark, créant alors une scène bien plus créative qu'elle ne l'est actuellement. Alors, l'univers du rap français pourra se retrouver autour d'un délire musical commun, ou de plus plusieurs délires proches, pour avancer. Pour cela, il faudra très certainement patienter encore six ou sept ans. Mais, réjouissons-nous, avec les États-Unis en ligne de mire, le mouvement est en marche.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte