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Avec les fermes verticales, les géants du high-tech japonais investissent dans l'agriculture

Des fermes verticales designées par Chris Jacobs, Rolf Mohr et Dean Fowler |  Cjacobs627 via Wikimedia Commons License by

Des fermes verticales designées par Chris Jacobs, Rolf Mohr et Dean Fowler | Cjacobs627 via Wikimedia Commons License by

Les fleurons de l’industrie nippone se tournent vers un gisement de croissance: les cultures urbaines.

Question: quelles sont aujourd'hui les entreprises les plus en pointe dans le secteur primaire au Japon? Réponse: Fujitsu, Sharp ou Toshiba. Fini les ordinateurs, les semi-conducteurs ou les ampoules LED pour ces fleurons de l'industrie nippone? Pas exactement.

Ces géants japonais souffrent depuis dix ans sur leurs secteurs traditionnels, mis en difficulté aussi bien par la conjoncture économique morose sur le marché national que la concurrence meilleure marché et souvent performante côté technique des entreprises sud-coréennes ou chinoises. Dans une logique de diversification, qui est, de plus, l'un des principaux atout du capitalisme japonais, ces sociétés se tournent vers un nouveau gisement de croissance: l'agriculture. Et plus précisément vers le nouveau domaine des cultures urbaines, en utilisant notamment des «fermes verticales», ces tours au cœur des villes recréant un environnement propice à la culture de légumes.

Retour à la terre (mais sans la terre)

Même si les investissements des entreprises japonaises se sont récemment intensifiés, le projet est déjà ancien et, comme beaucoup de «plans» impliquant des grosses entreprises nippones, l’État en est à l'origine. En effet, les autorités pensent au futur de l'agriculture nippone, qui s'annonce sombre: des fermiers âgés (60% des agriculteurs ont plus de 65 ans), une désaffection des plus jeunes, une désertification des zones rurales, mais aussi des techniques générant une faible productivité et, à l’arrivée, le plus bas taux d'autosuffisance alimentaire des pays développés.

C'est un autre événement tragique qui va précipiter l'engouement des investisseurs et, déjà, de certains consommateurs pour ce nouveau type d'agriculture: l'accident nucléaire de Fukushima Dai-Ichi le 11 mars 2011. La contamination radioactive d'une zone située en plein dans un territoire rural agricole, assez similaire à l’environnement d'implantation des 54 réacteurs nucléaires du pays, a suscité la méfiance des Japonais pour les légumes poussant dans leur campagne.

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Paradoxe étonnant: l'accident nucléaire a répandu l'idée que des légumes avaient plus de chances d'être «propres» s'ils poussaient... en plein cœur d'une ville. Et comme la mise en place de fermes verticales en ville représente d'abord une prouesse technique avant d'être agricole, il n'en a pas fallu plus aux leaders du high-tech japonais pour se lancer dans l'aventure.

Autosuffisance alimentaire

L’accident nucléaire a répandu l'idée que des légumes avaient plus de chances d'être «propres» s'ils poussaient en plein cœur d’une ville

Chacune de ces entreprises s’est investie dans des projets aussi ambitieux qu'expérimentaux. Toshiba est pour l'instant l'acteur le plus audacieux (et celui qui, justement, souffre le plus du recul de ses ventes d'ordinateurs et de téléviseurs). L'entreprise aux quelque 200.000 employés a ainsi créé un complexe de 2.000 mètres carrés, le Toshiba Clean Room Farm, qui est situé à Yokosuka, une ville côtière proche de Tokyo qui abrite aussi l'une des principales bases militaires du pays. Au fil des étages, des laitues, des épinards et du mizuna, poussent hors-sol, alimentés par des liquides nutritifs, le tout à température constante.

L'objectif affiché par le géant japonais avec ce projet initié en 2014 est ambitieux: proposer à une clientèle soucieuse de sa santé 3 millions de sachets de nourriture par an pour un chiffre d'affaires espéré de 300 millions de yens (2,1 millions d'euros). Une goutte d'eau par rapport au chiffre d'affaires de plus de 45 milliards d'euros de l'entreprise. Reste que la vraie marge de Toshiba ne se fera peut-être pas forcément sur la vente des légumes poussant à l'ombre des murs de sa ferme verticale mais plutôt sur le gain de médiatisation d’un tel savoir-faire, qui, outre la main verte, nécessite de maîtriser les lampes LED, la climatisation, les procédés de stérilisation, les systèmes informatiques ou les semi-conducteurs.

«Toshiba a déjà l'avantage de maîtriser toutes les technologies, explique Noriaki Matsunaga, chef de ce projet novateur. Nous pouvons donc fournir à nos clients tout ce qui est nécessaire pour qu'ils construisent leurs propres fermes verticales.»

Toshiba a d'ailleurs fait une première incursion à Singapour et lorgne sur les territoires hyper-urbanisés d'Asie en recherche d'autosuffisance alimentaire.

Semi-conducteurs contre pesticides

Fujitsu, autre entreprise tentaculaire de l'archipel, a décidé de fermer l'une des ses plus grosses usines de semi-conducteurs en 2009 pour la transformer, trois ans plus tard, en fer de lance de son nouveau défi agricole, l'Akisai Food and Agricultural Cloud. Dans cet espace largement dédié à la culture de la laitue, les technologies maîtrisées par l'entreprise servent là aussi à l'agriculture.

Culture de fraises à Dubaï

«En utilisant un système de semi-conducteurs pour la culture des laitues pour éliminer les insectes, les bactéries et les poussières de l'environnement, nous n'avons pas à utiliser de pesticides», assure-t-on chez Fujitsu. Une maîtrise du process qui permet également une production «calibrée» avec, par exemple, des laitues pauvres en potassium pour les personnes souffrant de problèmes rénaux. «L'Akisai Food and Agriculture souligne  la vision de l'innovation sociale selon Fujitsu.»

Quant aux autres géants, ils ne sont pas en reste: Panasonic a investi, avant même Toshiba, sur le marché singapourien et espère pouvoir produire prochainement 5% de l'ensemble des légumes de la cité-État. Quant à Sharp, il développe aussi des unités de production en dehors de l'archipel avec des cultures de fraises... à Dubaï. Des choix d'implantation loin d'être anodins: les fermes verticales basée sur des technologies japonaises avec des entreprises ayant fait leurs preuves servent ainsi de produit à haute valeur stratégique à l'export.

Pari risqué

Mais, malgré toute l'attention –et les fonds– que ces entreprises mettent en œuvre pour développer les fermes verticales, l'avenir de l'agriculture japonaise passe-t-il vraiment par ces solutions innovantes? Les promoteurs avancent en effet des chiffres flatteurs: les fermes verticales, selon eux, c'est 10.000 laitues par jour sur 25.000 mètres carrés de surfaces cultivées, soit un rendement cent fois supérieur à l'agriculture «en extérieur». Le tout avec 40% d'énergie en moins et 99% d'eau économisée. Et le rendement devrait être encore accentué au gré des évolutions des technologies de la robotique:

10.000

Le nombre de laitues par jour sur 25.000 m² de surfaces cultivées

«Pour l'instant, les machines travaillent mais le travaille de récolte est fait manuellement, explique Shigeharu Shimamura, PDG de la société Mirai («futur» en japonais), une entreprise qui tente de développer une ferme dans une ancienne usine de semi-conducteurs appartenant à Sony. Dans le futur, nous espérons l'utilisation de robots pour les récoltes. Par exemple, un robot pourra à la fois planter les graines, effectuer la taille des plantes, récolter et même conditionner le produit fini.»

Si le gain en productivité est certain et remarquable, on est cependant encore loin d'une solution qui va répondre à toutes les problématiques de l'agriculture au Japon. Les fermes verticales, nécessitant des investissements considérables, sont encore loin d'être rentables. La diversité des légumes cultivés à grande échelle est faible (les Japonais ne se nourrissent pas uniquement de laitues...) et, si le mètre carré de culture est économe en eau, il n'en est pas de même en énergie.

De longs développement sont encore à prévoir, et ceux-ci ne pourront voir le jour que si les grandes entreprises japonaises continuent leur soutien. L'équation est simple: les entreprises investissent parce qu'elles pensent que les consommateurs seront réceptifs dans la durée aux arguments des productions des fermes verticales. Et dans un Japon où, petit à petit, la mobilisation autour de Fukushima faiblit et où une part croissante de Japonais (environ un sur trois) s'annonce favorable au redémarrage du nucléaire moins de cinq ans après l'accident, pas sûr que l'intérêt pour l'agriculture urbaine soit garantie.

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