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Pourquoi les profs ne devraient JAMAIS avoir de relation avec leurs étudiants

Une étudiante planche sur ses cours. REUTERS/Susana Vera.

Une étudiante planche sur ses cours. REUTERS/Susana Vera.

Rien à voir avec la distance professionnelle, mais avec les dégâts qui en découlent.

Récemment, je me suis surprise à avoir le tournis en pensant au nombre de professeurs de sexe masculin de ma connaissance ayant eu ou ayant tenté d’avoir des relations avec des élèves. Je ne suis pas de celles qui considèrent toutes les femmes comme des victimes. Je ne souscris généralement pas aux interprétations parfois radicales de certaines féministes sur les rapports de force au sein du couple. Mais en tant que prof, je crois fermement que les étudiantes devraient disposer du droit absolu de ne pas se retrouver face à des professeurs qui sortent d’un rôle fixe et déterminé.

Une de mes objections à ce phénomène est son côté incroyablement cliché, et ce que ce cliché navrant nous dit des relations entre les hommes et les femmes. Pour certains professeurs de sexe masculin, le fantasme de la protégée ingénue et éperdue d’admiration a de beaux jours devant lui, celui de la femme sur laquelle ils disposent facilement d’un pouvoir énorme, qu’ils vont pouvoir chaperonner et façonner selon leurs désirs (les professeurs de sexe féminin que je connais sont le plus souvent en recherche d’une relation avec quelqu’un qui soit de leur niveau intellectuel et de maturité).

Petit frisson

Toute cela est si affligeant qu’on peine à imaginer que cela puisse encore attirer quiconque, mais il apparaît pourtant que des hommes souvent intelligents et charismatiques se réjouissent de se vautrer dans ce cliché, d’y prospérer, d’y exercer leur métier. Mon expérience tend à me laisser penser que ces mêmes hommes préfèreraient mourir plutôt que de tomber dans les clichés quand ils s’expriment, à l’écrit comme à l’oral, mais que dans ce domaine précis de la vulgarité, ils sont parfaitement dans leur jus. Ils se vivent manifestement comme des sortes de hors-la-loi ou de cow-boys des bibliothèques parce qu’ils refusent les règles, quand bien même ils ne font, fondamentalement, que de se conformer aux règles les plus rétrogrades gouvernant les relations hommes-femmes. Ils adhèrent aux fantasmes les plus tristes et les plus conventionnels de la période pré-féministe, en tentant de préserver les égos des mâles avec le baume le plus facile et le plus prévisible qui soit.

J’entends déjà l’un de ces professeurs auxquels je pense me demander d’être un peu moins coincée, un peu moins amère et de prendre juste conscience que l’étincelle de la passion peut naître dans les circonstances les moins favorables qui soient. Sauf que ces choses-là n'arrivent pas sans qu'on les attende, sans qu'on les suscite. On peut comprendre ce petit frisson –tout ce qui est interdit et naturellement intéressant, provocant– mais alors on pourrait tout aussi bien dire qu’il y a quelque chose du petit frisson dans l’inceste, et pourtant, fort heureusement, la plupart d’entre nous parviennent à y résister.

Espace intellectuel vulnérable

Le principal problème à mes yeux vient de la perversion du tutorat professoral qu’une telle relation entraîne. Dans une classe, les coups de foudre intellectuels sont monnaie courante. Ils vous inspirent et vous aiguillonnent. Ils vous poussent à vous dépasser; ils permettent de franchir les limites, de relever des défis, de tout changer. Ils sont le sel des études universitaires. Surfer sur ce coup de foudre, le domestiquer et l’exploiter est une des clés de l’art d’enseigner. L’exploiter à des fins intimes est le meilleur moyen de ruiner cet édifice. Soyez subtils, ai-je envie de dire à mes collègues masculins. Ne tombez pas dans la paresse intellectuelle. Les gens avec qui vous pouvez coucher, le monde en est plein; mais il est loin d’être plein d’étudiants ou étudiantes dont vous pourriez changer l’existence. 

Un des problèmes vient du fait que les étudiants sont vulnérables. Ils n’ont aucun pouvoir; ils n’ont guère eu l’occasion de s’affirmer, de gagner de l’argent ou de connaître le succès. La seule chose dont ils ou elles disposent, c’est leur travail et la foi en leur travail. Aussi, en s’intéressant à elles ou eux pour des raisons n'ayant pas grand chose à voir avec les études, c’est bel et bien à l’estime d’eux-mêmes ou d’elles-mêmes auxquels ces professeurs et tuteurs s’attaquent, au sentiment de pertinence de leurs efforts. Un professeur qui fait des avances à une étudiante pénètre avec effraction dans un espace intellectuel vulnérable et piétine tout sur son passage. Il est très facile, même pour l’étudiante la plus brillante et la plus sûre d’elle-même, de se dire alors que tout ce processus universitaire, fou, improbable, exigeant, n’a finalement aucun sens.

Fier de sa conquête, comme si c’était un exploit

Une étudiante diplômée ayant traversée ce genre d’expérience m’en parlait ainsi:

«Si votre prof est bon, vous vous retrouvez à produire des choses que vous n’imaginiez même pas être capable de produire. C’est donc une relation extrêmement importante. Mais une fois que cette chose est arrivée, je parle pour moi au moins, je me suis retrouvée incapable de produire la moindre chose de qualité pour cette personne. C’est comme si tout avait changé. Ce fut une expérience extrêmement aliénante, je me suis sentie si seule.»

Un professeur de mes connaissances et travaillant dans une autre université que la mienne a entretenu, durant presque un an, une relation avec une étudiante qui n’avait rien de brillant. C’était déprimant de voir à quel point il était devenu une sorte de caricature de lui-même, à quel point il tentait de se persuader qu’elle n’avait pas l’air si jeune, à quel point il la prenait au sérieux, à quel point il trouvait que ses commentaires sur Orwell étaient rafraîchissants et brillants.

Comment avait-il pu tomber dans le panneau? Comment était-il possible qu’il puisse trouver le moindre romantisme à cette situation? J’étais effarée qu’il ne soit pas totalement embarrassé; il avait même l’air extrêmement fier de sa conquête, comme si c’était un exploit de subjuguer et de séduire une gamine de vingt ans. Il est honnêtement difficile de comprendre ce qu’il peut y avoir là d’excitant. L’idée de coucher avec une étudiante ressemble à s’y méprendre à l’envie de coucher avec un chien en peluche.

Limites instinctives, absolues

Il est assez facile, surtout si vous habitez dans une grande ville, de trouver d’autres femmes plus jeunes que vous, si c’est votre truc. Dans mon domaine, il suffit peu ou prou de se rendre dans n’importe quelle soirée d’une maison d’édition pour trouver un chapelet de charmantes stagiaires et de ravissantes assistantes éditoriales qui tomberont en pâmoison devant un auteur vaguement célèbre. Alors pourquoi diable aller à la pêche dans vos classes? Pourquoi, quand il est si facile de les laisser tranquille, ne pas le faire?

Je ne suis pas en train de réclamer une sorte de distance professionnelle parfaite ou de froideur avec les étudiants. Un des grands plaisirs de l’enseignement est celui des conversations qui vous inspirent, qui vous poussent à aller plus loin dans notre pensée et notre travail. Je confesse ressentir pour certains de mes étudiants une sorte d’amour, plus parental, plus protecteur que romantique; il est plus autoritaire, plus intrusif, plus intéressé par le perfectionnement, par l’ouverture des possibles, par le partage de ce que j’ai appris au cours des années. Mes étudiants font à ce point partie de mon travail que les limites sont instinctives, absolues. Mais il ne me faut pas pour autant résister à des tentations. Il n’y a juste pas de tentation.

Mis à profit pour enseigner

Un des autres problèmes engendré par le fait qu’un professeur drague une étudiante est que les dégâts se limitent rarement à cette seule situation. Car dès que les rumeurs sont de sortie, c’est toute l’atmosphère qui s’en trouve polluée. La méfiance s’installe, l’idée d’une décrépitude. Dès que la chose est connue, il devient impossible pour les étudiants de prendre le parcours universitaire au sérieux, de s’y consacrer sérieusement. Et pourquoi s’y consacreraient-ils? L’échange intellectuel est dégradé, il n’est plus qu’une vaste blague.

Même la relation la plus fructueuse et idéale entre un prof et une étudiante a quelque chose de bizarre: on façonne ses étudiants, on fait germer en eux des idées, on leur fournit des références, on se mêle intimement de leur oeuvre et on la malaxe. Dans le meilleur des cas, c’est souvent l’idée qu’ils ont d’eux-mêmes que l’on bricole. Pour maximiser le potentiel, l’étendue, la créativité et la fulgurance de l’échange, il est préférable de ne pas coucher avec eux, ni même de tenter de le faire. Le rapport de pouvoir en classe doit être mis à profit pour enseigner, pas à de basses fins de séduction.

Lieu artificiel

J’ai une fois vue une étudiante forte, ambitieuse, accomplie, contenir ses larmes en évoquant avec moi une telle situation, ce qui m’a convaincu que ce genre d’histoires n’est pas une histoire ambigüe des deux côtés. Les faits qu’elle décrivaient étaient tout simplement inadmissibles –stupidement, bassement, sordidement inadmissibles.

Vous allez sans doute me dire que je romantise et que j’idéalise le monde universitaire. Que je suis en train de rêver à un sanctuaire dans lequel les pulsions humaines n’auraient pas cours, et vous avez raison. Parce que le domaine universitaire est un lieu artificiel; il est très clairement éloigné du monde réel, un monde à part, intellectuel, où les valeurs, les désirs, le matérialisme et les pressions du monde extérieur sont, pour un temps, écartés. L’université fonctionne précisément parce qu’elle est idéaliste, hors du monde, et les professeurs qui sont incapables de le voir ne devraient pas se voir confier de jeunes étudiants en pleine formation intellectuelle.

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