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Quand une simulation va plus loin que les conférences climat

Photo: Kalli Giannelos.

Photo: Kalli Giannelos.

Du 29 au 31 mai, plus de 200 étudiants venus du monde entier se sont réunis à Paris pour repenser les négociations climatiques.

Au-delà de La Défense, le Théâtre des Amandiers, renommé pour l’occasion «Théâtre des négociations», est devenu le lieu d’une expérimentation inédite et d’une effervescence artistico-politique ambitieuse. Les 29, 30 et 31 mai, plus de 200 étudiants venus du monde entier s'y sont réunis pour repenser les négociations climatiques. Porté par Sciences Po, le projet «Paris Climat 2015: Make It Work» partait du constat que les décisions prises au sein des vraies négociations climatiques ne sont pas à la hauteur des menaces et des enjeux.

Entre fiction et réalité, un format réinventé

Des pancartes défilent avec d’étranges noms de délégations: «Espèces en danger», «Océans», «Air», «Peuples indigènes», «Réfugiés climatiques». D’autres noms sont, eux, plus conventionnels: «France», «Maldives», «Chine». Les 41 délégations de cette COP forment une assemblée politique hors du commun. Chacune des délégations représentées, étatiques ou non-étatiques, se divise en cinq entités représentées chacune par un étudiant: le gouvernement, le secteur économique, les territoires en danger, la société civile et une entité ouverte au choix pour chaque délégation. Pour ces négociateurs, la question du maintien du réchauffement climatique sous la barre des 2°C n’est plus la préoccupation centrale. La question climatique devient une question politique incontournable qui interroge les visions du futur et les trajectoires de développement concrètes susceptibles d’en résulter.

À l’origine de cet espace réinventé, Nathalie Vimeux et Philippe Quesne ont accueilli, au sein de leur Théâtre, un projet collectif coordonné par Bruno Latour et Frédérique Aït-Touati, autour de l’École des arts politiques de Sciences Po, en partenariat notamment avec le collectif d’architectes allemands Raumlabor, ainsi que des chercheurs et étudiants de diverses institutions. Une grande cheminée gonflable de douze mètres de haut, posée sur le toit de l’une des grandes salles du Théâtre des Amandiers, a transformé symboliquement ce dernier en usine: la façade latérale porte l’inscription «MAKE IT WORK» en lettres capitales. Dans cette usine, le produit élaboré est une réinvention des négociations climatiques. Les espaces extérieurs comme intérieurs du Théâtre, et même les tables sur lesquelles les négociateurs négocient, distillent une inventivité artistique au service d’un nouveau format de négociation.

En amont des négociations, trois jours de workshops théoriques et physiques ont permis aux négociateurs de se familiariser avec l’approche innovante mais aussi d’aiguiser leur perception du corps pour l’inclure dans un processus politique alternatif, moyennant une autre sensibilité. Les jours de négociation qui s’en sont suivi ont ainsi pu tirer profit d’un potentiel de créativité et d’innovation à son apogée. En parallèle, le public s’est vu proposer un parcours et une immersion dans l’événement au travers d’une sensibilisation multidimensionnelle, informative et sensorielle. Des outils novateurs comme le dispositif D21, permettant un vote en temps réel, et des outils de visualisation des positions des délégations, ont permis un suivi précis des négociations, dans leur aspect tant objectif que subjectif.

Le cœur de l’innovation repose sur un système différent de représentation qui se double de la possibilité d’une recomposition des délégations. L’efficacité repose notamment sur l’alternance entre sessions plénières et travail en quatre groupes thématiques (exploitation des sols, gouvernance, territoires menacés, énergie). Les entités de chaque délégation vont ainsi chercher des solutions au-delà de leur délégation initiale à travers de nouvelles alliances. Dans cette expérimentation, fiction et réalité se côtoient et créent un espace hybride: un grand collisionneur des entités qui révèle une autre cartographie, rendue manifeste par le pouvoir de dramatisation des ressources du théâtre. Le format réinventé de cette COP alternative a permis de révéler les dynamiques de la géopolitique réelle en les accélérant et les concentrant.

Le bilan de cette autre COP

Photo: Kalli Giannelos.

L’innovation du format de négociation a impulsé une dynamique proactive du côté des négociateurs, déterminés à négocier autrement. Initialement divisés entre ceux qui espéraient innover en sortant du cadre conventionnel d’un accord et ceux qui souhaitaient le maintenir, ils ont finalement opté pour la deuxième option. Cependant, ils ont décidé d’infléchir ce cadre en soulignant l’insuffisance d’un texte légal, les points de rupture et de déconstruction inévitables. Certaines coalitions de délégations ont indiqué la nécessité d’une confiance et coopération égales entre parties représentées, à travers une instance de coordination internationale non contraignante mais facilitant cet échange de bonnes pratiques. L’accent a également été mis sur la reconnaissance de l’interconnexion et interdépendance des êtres vivants comme préalable à un avenir commun et à des trajectoires d’avenir efficaces.

Dans cette effervescence, un message clair pour les négociateurs de la COP 21 se dessine et exhorte à abandonner les accords irréalistes pour se centrer sur une redéfinition des territoires, et sur une gouvernance au niveau des écosystèmes. Notant l’importance d’une approche bottom-up, les négociateurs appellent à un changement radical du système de négociation. Collaboratif et efficace, le partage des idées des négociateurs passe par des schémas, des mots couchés sur des papiers et affichés sur des pans verticaux: description ou questionnements par rapport à la vision du futur, ou expression libre d’idées et de solutions possibles… Tout se matérialise et s’échange avec rapidité et efficacité.

Souhaitant aller plus loin que les conférences climatiques de l’ONU, cette COP alternative a eu l’ambition de contourner les impasses par une créativité à toute épreuve et une audace affirmée. Les négociateurs ont mis en avant les limites (définitionnelles, notamment), autant que les ruptures (épistémologiques, conceptuelles, ou de représentation), s’en servant de tremplin vers un dépassement des blocages dans la coopération. Le cadre légal a été maintenu mais le contenu a inclus ces points problématiques et une redéfinition des objectifs, notions, visions et trajectoires communes. Lucides face aux concessions et compromis du texte, ils ont demandé la prise en compte de tous les articles supprimés et plaidé pour une coopération multilatérale, conçue de façon horizontale et égalitaire entre entités humaines et non-humaines. Enfin, l’action a été redéfinie de façon proactive, en tant que fondement d’une mutualisation des efforts, l’emportant sur le processus même de négociation.

Six mois avant la COP 21, ce laboratoire expérimental a proposé de nouvelles voies de négociation, ainsi qu’une autre façon de penser la coopération internationale. L’accord conclu a finalement moins d’importance que les limites qui ont été mises en évidence et la reconnaissance qu’un changement de paradigme est nécessaire. Il s’agit de négocier en contact avec la société civile, la nature, et la menace de l’urgence climatique, rendue visible, éprouvée: alors, au-delà des intérêts particuliers, une coopération mutuelle devient possible. Pour la cérémonie de clôture des négociations, la scénographie conçue par Philippe Quesne rappelle la proximité menaçante de ces menaces futures: un énorme ballon incandescent oscillant au-dessus de la tête des négociateurs, installés sur des gradins faisant face à ceux du public. 

La portée de cette expérimentation inédite dépasse le cadre d’un simple jeu de rôle pédagogique: le potentiel inestimable d’une telle expérimentation avait été souligné par le directeur de Sciences Po, Frédéric Mion, dans son discours d’ouverture des négociations. Invitée sur la scène des Amandiers lors de cette cérémonie d’ouverture, Laurence Tubiana avait, de son côté, insisté sur l’utilité des résultats de cette expérimentation pour qu’elle puisse agir sur la vraie COP, 21 où elle sera ambassadrice chargée des négociations et représentante spéciale du gouvernement français. Les étudiants lui en ont livré les outils. À présent, la question qui se pose est de savoir si cette COP simulée et inédite saura effectivement trouver une résonance au-delà et servir pour infléchir la procédure des vraies négociations, et rapprocher l’organisation diplomatique de la société civile.

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