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Maintenant, la série «Game of Thrones» devance les livres (et c'est très bien comme ça)

Image de la saison 5 de «Game of Thrones», via Allociné

Image de la saison 5 de «Game of Thrones», via Allociné

Avec le huitième épisode de la saison 5, la série de HBO a officialisé sa rupture avec l’œuvre originelle de George R.R. Martin.

ATTENTION SPOILERS, ÉVIDEMMENT

«Mais moi quand je veux je te spoile et je te balance le prochain qui va mourir.» Cette phrase, vous l’avez sûrement entendu lors d’une soirée avec vos amis ou lue sur les réseaux sociaux. Depuis plus de quatre ans, ces personnes font planer la menace du spoiler au-dessus des fans de la séries télévisée Game of Thrones: mort de tel ou tel Stark, mariage, naissance, etc. Les auteurs de ce chantage sans pitié sont bien connus, ils pullulent sur les internets: il s’agit des lecteurs de la saga du Trône de Fer, à savoir des cinq volumes écrits par George R.R. Martin entre 1991 et 2011 (et publiés en quinze tomes en France).

Mais cette époque insoutenable est peut-être bientôt finie.

Car après sept épisodes plutôt léthargiques, Game of Thrones a enfin livré l’un des moments les plus palpitants de la saison 5: la bataille qui opposé les Marcheurs Blancs aux hommes de Jon Snow et leurs nouveaux alliés, les Sauvageons. Débauche de morts et d’effets spéciaux, cette partie de l’épisode n’a pas marqué que les fans de la série. Les amateurs des livres qui ont pu le voir ont compris que la série de HBO prenait (à nouveau) d’énormes libertés avec le livre. Dans les romans, il n’y a aucune bataille d’une telle ampleur, simplement une succession d'affrontements isolés qui ne sont pas véritablement décrits.

De façon plus générale, les Marcheurs Blancs ont toujours été en retrait dans les livres, alors que les créateurs de la série n’ont cessé de parsemer les saisons d’apparitions mystérieuses, jusqu’à cet affrontement magistral. Le Roi des Marcheurs, qui n’avait même pas de nom dans le roman, s’appelle désormais Le Roi de la Nuit. On sait désormais avec certitude, grâce à la série, que l’on peut aussi tuer ces «zombies» grâce à autre chose que le Verredragon, à savoir une épée en acier valyrien, que possède justement Jon Snow.

  Come at me bro (via HBO)

De son côté, Sansa Stark n’a pas épousé l’ignoble Ramsay Bolton. Elle n’a donc pas été violée comme dans le livre (provoquant ainsi une nouvelle polémique autour de l’adaptation télévisée) et se cache dans le Val avec Littlefinger sous un faux nom.

Un autre moment marquant de cette fin de saison n’est même pas encore arrivé dans les livres (on ne peut donc même pas être sûr qu’il y arrivera un jour): la rencontre entre Tyrion Lannister et la reine Daenerys Targaryen. Le livre n’est pas encore allé aussi loin, les lecteurs ne savaient donc pas que la Khaleesi allait le choisir comme conseiller –si tant est que George R.R. Martin décide qu'elle le fera aussi dans le livre.

                         
Extrait de l'épisode 7 (via HBO)

Les médias et les fans sont nombreux à répertorier les changements apportés à la série télévisée, qui font même l’objet d’articles réguliers sur des sites comme Vox.com ou Slate.com. Une page Wiki recense même des centaines de détails ou d’intrigues différents des livres. Martin a d’ailleurs décidé de ne plus écrire de scénario pour la prochaine saison pour se concentrer sur le prochain roman, qui se fait attendre. Sûrement pressé par le rythme de la série télévisée et l’engouement de ses fans, il a même annulé une intervention publique de premier plan pour continuer son travail personnel.

Quoiqu’il arrive, la série finira avant la publication de l’ultime tome, c’est-à-dire en 2017. En effet, les producteurs ne peuvent pas attendre George R.R. Martin, ils doivent respecter le rythme de diffusion d’une saison par an, et la cinquième saison s’inspire déjà des deux derniers tomes publiés, A Feast for Crows et A Dance with Dragons. Cette situation et son ampleur sont inédites: jamais deux univers, celui de la télévision et celui de la littérature, ne s’étaient lancés dans une telle course. On peut évoquer la série The Walking Dead de la chaîne AMC, dont les différences avec le comic-book de base de Robert Kirkman sont notables, mais qui n’ont pas créé le même débat que Game of Thrones. Evidemment, HBO va finir par gagner: la chaîne n’a pas la patience d’une maison d’édition. L’un des deux showrunners de la série, David Benioff, l’a confirmé lors d'un débat à l’Oxford Union fin mars:

«J’aimerais que nous n’ayons pas à spoiler certaines choses, mais nous sommes pris entre deux feux. La série doit continuer, et c’est ce que nous allons faire.»

Et alors que les fans du livre ont longtemps eu la primeur de ce qui se passait dans le royaume de Westeros, cette fin de cinquième saison est en train d’inverser la tendance. En 2016, la sixième saison donnera des pistes d’intrigues encore inconnues des lecteurs et en 2017, l’ultime saison aura pris un avantage décisif sur le dénouement de l’histoire. Et ce n’est pas grave. Pourquoi ne pas différencier complètement les deux récits et les considérer comme deux œuvres différentes, deux visions d’un même monde? Qu’il y a-t-il de mal à cela, après tout? Les adaptations cinématographiques ont souvent choisi un chemin différent de celui du texte original sans forcément perdre leur qualité ou «l’âme» originelle.

Les deux showrunners de la séries ont assuré qu’ils suivraient les indications de l’auteur jusqu’au bout. Et ce malgré les changements effectués dans l’intrigue, nécessaires car il fallait bien adapter le roman extrêmement complexe et sinueux de George R.R. Martin à la télévision, un format obligé de maintenir une tension et un suspens quasi constant. C'est pour cela que l'on assiste régulièrement, en fin de saison, à des tournants dans l'intrigue, comme cette bataille avec les Marcheurs Blancs ou le traumatisant «Red Wedding» de la saison 3.

Mais peut-on dire pour autant que le spectateur va devenir le «spoiler en chef» lors de ses soirées entre amis? Pas si sûr. Après tout, rien n’oblige George R.R. Martin à suivre dans ses livres le fil conducteur qu’il a donné à la série télévisée. S’il s’est mis d’accord avec les producteurs sur le dénouement de la guerre pour le Trône de fer, il a tout intérêt à prendre son temps pour livrer un de ces récits riches et détaillés qui ont fait sa renommée. Et que les lecteurs se rassurent: ils pourront continuer de clamer que la véritable histoire se déroule dans les livres, que la publication de ceux-ci prenne fin dans deux ou dans dix ans. Et ils auront raison.

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