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Le film «La Loi du marché» ressemble-t-il un peu trop au court-métrage «Lundi CDI»?

Vincent Lindon dans «La Loi du marché» de Stéphane Brizé

Vincent Lindon dans «La Loi du marché» de Stéphane Brizé

Des posts de blog accusent Stéphane Brizé de s'être mal comporté en s'inspirant d'un court-métrage d'un autre réalisateur. Il répond.

La Loi du marché, film de Stéphane Brizé présenté en compétition au Festival de Cannes, et qui a valu à Vincent Lindon le prix d'interprétation masculine, est ces jours-ci à l'origine d'une polémique. Il ressemblerait étrangement à un court-métrage du réalisateur Patrice Deboosère, visible en ligne et titré Lundi CDI


Les deux films mettent au centre de la narration un personnage de vigile de supermarché et son enfermement dans le système, les marges de liberté possibles, la question de la surveillance dans ce supermarché et celle de la délation entre collègues. Dans les deux films également, un client du supermarché qui a volé un article se retrouve dans le bureau du vigile et dit être dans l'impossibilité de payer cet article. Mais la vie de vigile n'est explorée que dans la deuxième partie du film de Stéphane Brizé et les enjeux sociaux, narratifs et cinématographiques sont très différents. 

Dès le 18 mai, veille de la sortie en salles de La Loi du marché, Patrice Deboosère prenait la parole sur sa page Facebook pour expliquer

«De nombreuses réactions me sont parvenues ces derniers jours concernant le film de Stéphane Brizé La loi du marché, interprété par Vincent Lindon, réactions évoquant la proximité du sujet de ce film avec mon court-métrage Lundi CDI. (...)

 

Vincent Lindon a découvert mon court-métrage alors que je le sollicitais pour un autre projet. Il m'a alors confié son souhait d'étudier la possibilité d'en faire un long. Je l'ai autorisé à le montrer à différentes personnes afin d'envisager cela plus concrètement, tout en lui rappelant mon désir de travailler avec lui. Quelques mois plus tard, j'apprends par hasard que Stéphane Brizé travaille sur le projet. Contrarié de ne pas avoir eu d'informations directes sur l'évolution de ce projet, j'ai surtout compris que mon rôle se limiterait à avoir suscité ce désir de film.

 

Concernant d'éventuels droits, je conviens oralement, avec Stéphane Brizé et Christophe Rossignon, le producteur, que si un ou plusieurs éléments narratifs de mon film seraient ré exploités, il serait question d'un contrat en bonne et due forme. Finalement, la version finale du scénario n'en comportait aucun, donc pas de contrat. Je n'ai à ce jour pas encore vu le film mais je fais entièrement confiance à Stéphane Brizé, dont j'apprécie beaucoup le travail et pour lequel mon film aura juste été une source d'inspiration comme une autre.»

Pourtant, le 31 mai, Tom Weil, assistant réalisateur qui a été premier assistant de Patrice Deboosère pour Lundi CDI, publie un billet bien plus véhément sur son blog, précisant «j’écris cet article car je souhaite vous tenir au courant. Mais il est important de comprendre que je ne cherche en aucun cas à faire de la diffamation ;o)»

Il relate les faits en citant Patrice Deboosère et reprend: 

«C’est la manière dont les choses se sont passées qui m’agace. Je ne trouve pas cela fair-play. J’aurais aimé que Lindon ou Brizé permettent à Patrice de partager l’aventure de ce long-métrage, désir qu’il avait exprimé au départ. Au lieu de cela, Patrice a été informé accidentellement que le projet se développait sans lui et s’est juste vu finalement cité dans les remerciements généraux du générique, en ayant été rebaptisé "Patrick"…»

Là que les récits divergent. Car Stéphane Brizé, joint par téléphone, explique à Slate que Patrice Deboosère ne l'a pas du tout appris par hasard: 

«Vers fin 2013, Vincent [Lindon] voit le court métrage Lundi CDI de Patrice. Il est intéressé par la figure de l'agent de sécurité, il en parle à Christophe Rossignon et lui dit: j'ai envie d'appeler le gars pour voir si on peut racheter les droits ou faire quelque chose avec. Christophe et Vincent m'appellent à ce moment là.

 

Moi je vois le court Lundi CDI et je dis immédiatement à Vincent que je ne développerai pas cette histoire-là, pour moi ça ne tient qu'en court. Par contre, l'idée de cet agent de sécurité me fait rebondir sur une idée que j'ai sur une page de mon ordi depuis quelques temps: est-ce que pour un emploi on peut faire n'importe quoi? Et sur cette page j'avais déjà l'idée de l'agent de sécurité. Un personnage d'agent de sécurité c'est comme un personnage de policier, ce n'est pas une idée qui appartient à quelqu'un. Et des hypermarchés qui ont mis en place un système pour renvoyer un membre du personnel pour des motifs hyper mineurs, comme je le montre dans mon film, c'est quelque chose dont on a énormément parlé dans la presse il y a quelques années. Chez moi, l'enjeu dramatique, c'est quelqu'un au chômage qui se retrouve avec un emploi et un dilemme moral: est-on prêt à tout pour garder son emploi?»

Là-dessus, Stéphane Brizé ressort son embryon d'histoire, prépare une note d'intention.

«Mais immédiatement, j'appelle Patrick [sic] Deboosère, je lui dis que j'ai ressorti de mon ordi, où j'ai plein d'idées, cette histoire d'agent de sécurité; mais son histoire n'a rien à voir avec mon histoire. Il me dit: vous me promettez que vous ne récupérez pas l'idée principale? Je lui ai dit: "Si on prend quoi que ce soit on vous paiera". Et je lui ai dit: "Vous êtes bien d'accord que vous n'avez pas inventé la figure de l'agent de sécurité". Il m'a dit: "Bien sûr, pas de souci". Et finalement nous n'avons rien repris.»

Arrive le mois d'avril, et le temps de fabrication du générique:

«Patrice m'appelle pour me demander à quel endroit du générique il est crédité».

Brizé lui répond qu'il n'est pas crédité puisqu'il n'a pas été à l'initiative de l'idée. Mais ils avaient échangé plusieurs fois par téléphone, notamment sur les difficultés de trouver dans quel supermarché tourner. «Donc il est dans les remerciements.»

Un thème / un sujet

La question de la ressemblance ou pas entre les deux films peut être évaluée par quiconque se rendra en salles pour voir l'un et sur Internet pour voir l'autre. La question qui se pose est celle de ce qui constitue un sujet, une originalité. 

«Un agent de sécurité, ce n'est pas un sujet», déclare Stéphane Brizé. L'actualité ne lui donne pas tort: les personnages de vigile, sans doute signe de la réflexion commune sur le rapport à la consommation et à la propriété en période de crise, se sont multipliés. Outre le personnage de Thierry incarné par Lindon, on retiendra en 2015 ceux de Chérif (Reda Kateb) dans Qui vive ou de Frank (Olivier Gourmet) dans Jamais de la vie

La mise en scène, les personnages, l'écriture, n'ont pas grand chose à voir non plus. On accordera à Patrice Deboosère que pour un spectateur qui voit les deux peu de temps l'un après l'autre, les thèmes bien sûr son proches. 

Tom Weil écrivait d'ailleurs dans son post de blog:

«Vous vous dites: "mais moi, si cela m’arrivait, je porterais plainte!" Peut-être…mais porter plainte pour quoi? Des histoires sur des chômeurs qui trouvent un boulot dans un supermarché, il y en a plein. (...)»

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