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«Être séparé de ma femme et de mes enfants est quelque chose que je trouve terrible, même une journée»

Détail de la scène du balcon de «Roméo et Juliette» par Frank Bernard Dicksee (1884),  via Wikipedia

Détail de la scène du balcon de «Roméo et Juliette» par Frank Bernard Dicksee (1884), via Wikipedia

Cette semaine, Lucile répond à un homme qui ne parvient pas à s'éloigner et à faire des activités sans son cocon familial.

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes.

Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

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Je suis un type que je qualifierais de normal à bien des niveaux: 31 ans, marié avec une femme que j'adore avec qui j'ai deux enfants (respectivement 5 et 3 ans), en train de payer l'emprunt de notre maison, salaire moyen (24k€ annuels), contrat de travail stable (CDI), niveau de diplôme moyen (Bac+2 pour le moment). Sans être dans la béatitude absolue, je peux dire que, d'un point de vue général, je suis très satisfait de ce que j'ai accompli. Surtout quand je compare les galères par lesquelles j'ai pu passer avant d'en arriver là (instabilité professionnelle, logements précaires, maladie grave, échec scolaire, j'en passe et des meilleures). 

Je suis très attaché aux valeurs morales qui m'ont toujours guidé (honnêteté, droiture et respect) et qui m'ont permis de m'en sortir quand tout le reste fichait le camp. C'est quelque chose de très important pour moi. Nous échangeons beaucoup sur de nombreux sujets avec mon épouse. Notre complicité et notre amour sont pour moi la plus belle des choses. Et quand je vois mes enfants, je n'arrive pas à m'imaginer loin d'eux. Être séparé de ma femme et de mes enfants est quelque chose que je trouve terrible.

Le problème, c'est que même la séparation sur une journée me rend complètement dingue. Je veux dire que j'ai toujours l'impression d'un déchirement dès que je suis loin d'eux. D'un certain point de vue, c'est assez rassurant, je trouve, d'un autre, cette situation génère de l'angoisse, au point que je refuse des formations, des déplacements professionnels, de passer des examens ou des diplômes à la simple idée d'être séparé d'eux pendant plus d'une journée. Vous avouerez que c'est assez gênant.

Dans le même principe, je refuse catégoriquement de participer à quelque activité que ce soit où nos compagnes/compagnons ne sont pas invités. Que ma femme n'ait pas envie de venir à une soirée entre collègues, je l'admets, que celle-ci ne soit même pas invitée, je le refuse. La question n'est même pas ouverte à la discussion, ce qui me fait éviter les sorties entre collègues, les soirées ou autres réjouissances. En échangeant avec d'autres amis, connaissances et collègues, je me rends compte que leur approche est très différente. Ils/elles n'ont pas de scrupule à envoyer un message pour signaler un retard au travail et aller boire un pot avec leurs collègues, aucun remord à l'idée de partir un week-end entre amis sans enfants et ou compagnons ou d'aller à une soirée de «célibataires».

Au risque de passer pour un asocial forcené, ce type de comportement me dépasse complètement et me perturbe beaucoup. Ce qui peut également expliquer en partie pourquoi je n'ai pas beaucoup de personnes proches que je considère comme de vrais amis, que je ne supporte pas les réseaux sociaux et que je n'ai pas envie de me lier d'amitié avec les gens en général quand je vois la manière dont ils se comportent avec leurs compagnes/compagnons et/ou enfants.

Donc, un terrible doute me taraude: suis-je tout simplement mal entouré, dans un environnement professionnel aussi spécifique que le mien (95% d'effectifs féminin dans le domaine de l'action sanitaire et sociale)? Dans ce cas, vaudrait-il mieux pour moi laisser courir, continuer à passer pour le type asocial qui ne sort pas et n'aime pas les gens ou chercher à changer de domaine? Ou alors suis-je finalement bien moins «normal» que ce que j'estime? Est-ce que j'en attends trop des gens? Mais si j'en attends trop, alors que faire?

Je n'arrive pas à croire que je puisse avoir un comportement si étrange que ça, mais je n'arrive pas à croire non plus qu'il faille généraliser sur le comportement des gens vis-à-vis de leur entourage proche. Je ne demande pas tant l'avis d'un médecin, cela ne m'intéresse pas, j'ai ce qu'il faut ici, grand bien m'en fasse, mais de quelqu'un ayant l'habitude du contact humain et qui aura un regard que j'espère neutre et sincère sur les relations humaines.

Nicholas

Cher Nicholas,

Vous avez trouvé votre bonheur au sein de votre famille et je ne peux que vous en féliciter. Père et mari comblé, ce sont en effet des réussites dont vous pouvez être fier. Seulement quelque chose vous taraude. Vous sentez un malaise dans votre façon de gérer votre temps et vos univers. Dans la mesure où vous ne pouvez vous séparer plus de quelques heures de vos proches et que cela affecte votre avancement professionnel et votre vie sociale, oui, je crois qu’on peut dire qu’il y a un problème. Non pas que vous êtes anormal mais que vous souffrez dans une certaine mesure de cette situation.

Cette famille qui est votre seul bonheur et votre seule respiration est composée de gens. Des gens qui ont besoin de vivre, de respirer et qui n’ont peut-être pas la même envie que vous de vivre en autarcie.

Voir grandir vos enfants par exemple consistera forcément à accepter progressivement un éloignement. À partir du moment où ils sortent du ventre de leur mère, les enfants ne font que construire un monde différent de celui de leurs parents, le leur, avec leurs envies, leurs amis, leurs loisirs: c'est sain pour eux. Vous faites donc le choix aujourd’hui de sacrifier ces temps de respiration et d’épanouissement à l’extérieur sans compter que, dans quelques années seulement, vos enfants ne vous en laisseront plus le choix, ils auront besoin de voir ailleurs. Et s'ils ont alors l'impression de vous faire souffrir, ou bien ils culpabiliseront en s'éloignant, ou bien ils se forceront à rester dans votre giron et cela ira à l'encontre de leur épanouissement. 

Votre femme également a besoin de temps pour elle, pour nourrir votre amour et votre complicité. Certains couples s’autosuffisent sans mal et n’éprouvent pas le besoin d’avoir des vies sociales séparées mais l'idéal serait de pouvoir le faire par choix, pas par nécessité, parce qu'une alternative générerait de la souffrance.

Je ne vous parle pas d’aller participer à ce que vous appelez «des soirées de célibataires», de quitter le domicile familial dès que l’occasion se présente mais bien de faire la part des choses entre ce qui naturel et ce qui est de l’ordre de l’angoisse. Je crois que vous avez besoin de prendre du recul et d'essayer de comprendre pourquoi ce besoin de vos proches est viscéral. Avez-vous peur de les perdre? d'être abandonné? Culpabilisez-vous quand vous êtes loin?

Il ne s'agit pas, si vous parvenez à travailler sur ces questions, de changer radicalement de mode de vie mais de vous autoriser des plaisirs dont vous vous privez actuellement. Aussi intense et épanouissante que soit votre relation avec votre femme et vos enfants, faire une formation, découvrir de nouvelles activités, passer du temps avec vos amis, vous en faire de nouveaux, qui auront peut-être des modes de vie opposés, peuvent être des plaisirs forts.

Ce sont les apprentissages que vous allez faire du monde extérieur, les formations, les déplacements professionnels, les diplômes qui enrichiront aussi vos enfants quand vous les retrouverez à la maison. Cela ne vous paraît pas évident mais vous manquez d’eau, d’air et de lumière et par extension vous pouvez en priver vos proches.

Vous avez le droit à un temps pour vous, à consacrer comme bon vous semble à lire, flâner, réfléchir, boire un verre en terrasse, et même organiser une surprise pour votre femme et vos enfants. L’équilibre réside dans la liberté que l’on laisse à l’autre de partir, et de savourer sa chance quand il fait le choix de rester. 

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