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Pourquoi le film «La Loi du marché» devrait plaire aux patrons

Vincnet Lindon dans «La Loi du marché» de Stéphane Brizé ©

Vincnet Lindon dans «La Loi du marché» de Stéphane Brizé ©

Le film de Stéphane Brizé, qui a valu le prix d'interprétation masculine à Vincent Lindon à Cannes, montre la France du chômage, cette France qu’on ne veut pas voir. Il donne un visage à ces statistiques qui font tellement peur aux ministres. Et fait un joli parcours en salles. Le MEDEF devrait s’en réjouir.

On peut dire du mal de ce film? J'ai trouvé que La Loi du marché, démonstratif et long, devenait vite passablement ennuyeux. A vouloir traquer une vérité de l’instant, les séquences n’en finissent pas. Passons sur la prestation de Vincent Lindon (prix d’interprétation masculine à Cannes) qui incarne Thierry. L’acteur est sympathique et il adopte du début à la fin le même visage de chien battu, les yeux rougis, soigneusement mal rasé. Certes, garder 90 minutes la même attitude est en soi une performance mais on se lasse. (Enfin moi je me lasse, mais près de 250.000 personnes étaient allées voir le film en fin de première semaine.)

Ce qui est intéressant se situe ailleurs. Hors sa vie familiale, Thierry est confronté à quatre situations et aucune ne lui est favorable: Pôle emploi, l’entreprise, les anciens salariés de son usine (un collègue syndicaliste), un couple d’acheteurs pour son mobil home. La confrontation avec ces derniers n’apporte pas grand-chose. Les anciens salariés veulent «faire chier jusqu’au bout» ceux qui ont fermé l’usine, tandis que les acheteurs négocient âprement le bout de gras. C’est humain. Rien de bien neuf. Ca l’emmerde, Thierry, il a bien raison.

La confrontation avec les institutions est bien plus éclairante.

1.L'entreprise

Première situation: Thierry passe un (bref) entretien de recrutement par Skype. On lui parle du modèle 8 d’une machine dont il ne connaît que le modèle précédent. Le recruteur lui pose quelques questions (flexibilité, salaire éventuellement revu à la baisse…) puis termine en lui disant qu’il y a très peu de chances qu’il soit retenu. Il recevra une réponse par mail.

C’est bref, douloureux. Mais parfaitement réglo. Tout a été dit et le recruteur est aussi direct et franc que possible. Même si skype et le mail déshumanisent l’entretien, celui-ci a été courtois.

Deuxième situation: Thierry est embauché comme vigile dans un supermarché. Il surveille, à la sortie des caisses, ou en observant les images d’une multitude de caméras disséminées un peu partout dans les rayons (c’est parfaitement langien). Il traque les vols. Y compris ceux des employés.

Le voici confronté à un jeune de mauvaise foi (qui a piqué un chargeur de téléphone) puis à un vieux qu’on devine dans la détresse pour avoir mis deux barquettes de viande dans sa poche… Mais aussi deux caissières: l’une a volé des coupons de réduction, l’autre utilise les achats des clients pour gonfler sa carte de fidélité. Auparavant, un autre vigile a dit à Thierry que le directeur devait licencier parce que les ventes avaient baissé. On devine les actionnaires avides derrière. Les caissières sont foutues à la porte. C’est moche, Thierry est désormais un petit flic au service du grand capital.

Le spectateur est ici face à lui-même: au fond, ces voleurs ne sont pas méchants. La détresse sociale, putain. C’est le supermarché qu’est pas cool. Il devrait les laisser partir. D’autant plus que c’est pas grand chose une barquette de viande ou un bon de réduc’. Ça leur coûterait quoi, hein, à eux, de dire «pour cette fois, ça va»?

Un supermarché n’est pas l’Armée du salut

En plus, cette caissière était sympathique. Elle avait organisé un pot de départ et composé à cette occasion une chanson rendant hommage à sa collègue qui prenait sa retraite après 32 ans de maison. Virée quand même. Du coup, elle se suicide sur son lieu de travail. On apprend qu’elle élevait seule son fils toxico. On assiste à son enterrement. Le directeur du supermarché a fait venir un DRH, cravaté comme il faut, qui tente de déculpabiliser les salariés: un suicide n’est pas imputable à un fait précis mais résulte d’une accumulation de petites choses, on peut jamais savoir quelle est la vie des gens. OK. Il a dédouané l’entreprise et fait son job, personne n’est dupe.

Seulement voilà: le supermarché n’est pas l’Armée du Salut. Sauf à considérer que la propriété, c’est le vol, que peut faire le directeur? Laisser filer ce petit vieux? Dire à la caissière: «bon, c’est pas bien, vous promettez de plus le faire, plus jamais, hein?» Non. Un employé qui vole ou détourne perd la confiance de son employeur, évidemment. Oui, c’est dur, mais c’est juste. C’est connement juste. Et c’est ce qu’il faut faire. Et c’est parce que je serais incapable de le faire que personne ne me confiera jamais la direction d’un supermarché.

2.Pôle Emploi

A contrario, les deux séquences à Pôle emploi sont effarantes.

Première situation: Thierry explique au conseiller qu’il a suivi une formation inutile. Ce qu’il a appris ne lui sert à rien puisqu’il n’a pas d’expérience sur un chantier. Et il s’indigne parce que personne, à Pôle emploi, ne le lui a dit. Il a perdu plusieurs mois. Dans une vie de chômeur, où les indemnités sont comptées, ce n’est pas rien. Mieux: sur les 15 personnes ayant suivi cette formation, 13 étaient dans le même cas! Le conseiller explique qu’il n’y est pour rien. C’est quelqu’un d’autre, avant lui. Il admet que, oui effectivement, ce n’est pas adapté à son cas. On ne me l’a pas dit, objecte Thierry. On aurait dû vous le dire, je sais. Il semble prêt à proposer une autre formation. Pour passer le temps? Au fait, ça coûte combien une formation?

Face à quelqu’un qui est dans la détresse, qui cherche un job, ce déni amorphe, cette irresponsabilité, cette gabegie sont révoltants.

Deuxième situation: Thierry a été filmé en situation d’entretien. D’autres chômeurs commentent le film et portent des jugements sur sa prestation. Jugements presque tous négatifs. A tour de rôle, encouragés par la voix doucereuse du conseiller de Pôle emploi (hors champ), ils dissèquent les mots, les attitudes, le ton de voix… et enfoncent progressivement Thierry. Qui n’avait pas besoin de cela.

Cette scène, incroyablement violente, est la meilleure du film. On espère qu’elle relève de la fiction. Car sinon, qu’en penser? Est-ce le rôle de Pôle emploi que de procéder, sans doute avec les meilleures intentions du monde, à de telles humiliations publiques? Au moins, chez les alcooliques anonymes, il y a une solidarité. Dans cette scène, on écrase, on noie, on asphyxie. Comme un boxeur sonné sur le ring, Thierry acquiesce et encaisse les coups. Comment imaginer un seul instant que ça puisse l’aider à trouver du boulot?

Un documentaire patronal?

Curieusement, ce double regard sur le monde de l’entreprise et celui de l’administration tourne à l’avantage de la première. Ce pourrait être un documentaire produit par le MEDEF. Le regard sur l’entreprise est sans concessions, mais le monde qu’il décrit est compréhensible, admissible même. Les règles sont brutales peut-être, mais simples, directes. Rassurantes d’une certaine manière.

A Pôle emploi, Thierry est confronté à des interlocuteurs sournois, lâches, irresponsables, cruels, inconséquents. Il n’y trouve aucun soutien, aucune règle tangible, rien qui puisse l’aider. On le traite comme un truc encombrant dont on aimerait bien se débarrasser. On lui balance une formation pour s’en débarrasser. Il navigue à vue.

Dans l’entreprise, il peut trouver sa place s’il respecte les règles. A Pôle emploi, les règles sont fluctuantes et la place de Thierry incertaine.

Aussi Laurence Parisot devrait-elle se réjouir du succès de La loi du marché, au lieu d’en dénoncer le «manichéisme le plus simpliste (…), la grande épopée du bien et du mal.» Si j’étais Pierre Gattaz, j’inviterais Stéphane Brizé à l’Université d’été du MEDEF. Avec un peu de chance (et quelques apéros), il commencerait par un vibrant: «moi, j’aime l’entreprise!»

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