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Bruno Le Maire: «Je revendique d'être heureux et équilibré»

Bruno Le Maire lors d'un meeting à Nice, le 24 novembre 2014. REUTERS/Eric Gaillard

Bruno Le Maire lors d'un meeting à Nice, le 24 novembre 2014. REUTERS/Eric Gaillard

À raison de deux déplacements par semaine, le plus féroce concurrent de Nicolas Sarkozy sillonne la campagne. Entre deux carrés de chocolats, une entrecôte saignante et un dîner avec des chefs d'entreprise, Bruno Le Maire s'est confié dans le cadre de notre série sur le bonheur en politique

Entre Marseille et Aix-en-Provence

Le vieil homme entre dans la petite pièce où il a installé son bureau et invite Bruno Le Maire à le rejoindre sans les caméras et les conseillers, priés d'attendre dehors. À l'intérieur, ce boucher d'Aix-en-Provence, chemise blanche en lin et collier en corail accroché autour du cou, veut livrer à l'ancien ministre un secret qu'il n'a avoué à personne: il a des visions. Comme Jeanne d'Arc.

«Avant, j'étais docker à Marseille et un jour, je suis tombé de ma grue. Depuis, je vois des choses, comme des sortes de prophéties qui se réalisent. Et je sais que ce sera vous!», lui assure-t-il, droit dans les yeux. Puis le bonhomme ressort, mystérieux, et termine la visite de son commerce de 400 m2 en banlieue d'Aix, distribuant les morceaux d'entrecôte saignante qu'il a simplement assaisonnés d'un peu de gros sel et de quelques herbes de Provence. L'anecdote a de quoi faire sourire. Mais Le Maire devient soudain très sérieux.

«Je suis très superstitieux, très mystique, finalement beaucoup moins cartésien qu'on ne le croit», débriefe-t-il le soir même, devant un verre de rosé glacé dans le hall de son hôtel, à Aix. Il veut croire en ses chances. «Croire en la France», ajoute-t-il. La journée se termine et les lumières fabuleuses peintes par Cézanne ont baissé d'intensité. Il doit appeler sa femme Pauline. Il repart déjà à Paris, dès demain matin.

Moi, je revendique d'être heureux et équilibré. Je suis ni anxieux, ni névrosé. Y'en a marre des névrosés en politique...

Bruno Le Maire

Retour en arrière. Pour parler du bonheur avec Bruno Le Maire, il faut d'abord rejoindre le quai E de la Gare Saint-Charles à Marseille, une chaude après-midi de la fin du mois de mai. Dans un Intercités direction Aix-en-Provence, le député de l'Eure et nouveau hussard de la droite s’assoit en bras de chemise. Et visiblement, il n'est pas là pour beurrer des sandwiches:

«Moi, je revendique d'être heureux et équilibré. Je suis ni anxieux, ni névrosé. Y'en a marre des névrosés en politique...»

Seul problème, difficile de disserter le ventre vide. Et à 15h30, Le Maire n'a toujours pas déjeuné. Il enfourne un carré de chocolat et poursuit la démonstration, après avoir raccroché son téléphone:

«Ce qui est compliqué, c'est que le bonheur est un état long, alors que la politique est une succession de crises à résoudre. On vit dans une anxiété permanente dont le prix à payer est très lourd. Il ne faut pas se mentir: c'est une vie de bâton de chaise. Mais tant mieux, j'ai horreur d'une vie réglée.»

Un homme parfait et accompli

Bruno le Maire, 46 ans, les yeux clairs et la mine affûtée, ancien de Normale Sup et de l'ENA, ex-directeur de cabinet de Dominique de Villepin à Matignon, ex-ministre de l'Agriculture... prend parfois les allures d'un Philinte trop bien psychanalysé. Tout lui coule dessus... Il faut dire qu'avec un tel pedigree, l'insolite aurait été d'être malheureux: naissance à Neuilly, maire aimante, papa chez Total, agrégation, belles études. Et une vie privée aux allures de conte de fées: 18 ans avec la même femme, quatre enfants, des fils qui ont tous «horreur» de s'afficher en public. Bruno Le Maire est même un frère adoré, qui cuisine et aime «le bon pinard.» Bref, un homme parfait et accompli. «Il ne faut pas croire que la vie est un long fleuve tranquille, prévient-il. Il y a eu des crises et des doutes. Le bonheur, c'est quelque chose qui se gagne.»

Encore étudiant, le jeune homme envoie naïvement ses manuscrits. Il veut produire «une œuvre littéraire» et rêve d'être publié. En retour, il collectionne plutôt les lettres de refus. Et signe seulement quelques romans d'amours, sous pseudo à consonance britannique, dans la collection «Harlequin»... Sévère déception. On est alors loin du Goncourt. Bien des années plus tard, lors d'un déjeuner avec Antoine Gallimard, l'éditeur le rassure:

«Il m'a dit “Bruno, on reconnaît un véritable écrivain à la chose suivante: si après 1.000 lettres de refus, il persévère et continue à envoyer ses manuscrits, c'est qu'il est vraiment fait pour écrire.”»

À l'époque, Gallimard avait alors édité plusieurs de ses livres dans la prestigieuse collection Blanche, dont il est le seul auteur à faire de la politique.

L'avantage avec Bruno Le Maire, c'est qu'il y a peu de gras, ni sur le bonhomme ni dans ses propos. Quasiment rien à couper, comme la viande qu'il fourre dans sa bouche pendant la visite d'une boucherie d'Aix-en-Provence. Il pique sa fourchette dans la viande tendre et rougeâtre, à peine sortie du feu, et disserte sur les paysans (qu'il aime et le lui «rendent bien»), l'abus des prestations sociales ou l'apprentissage dès 14 ans. Un coup de rosé, une tranche de saucisson. À ses intonations, on voit qu'il adore ça, se perdre dans les dédales de clients qui s'offrent à lui, argumenter, s'oublier.

Plus qu'un «énarque défroqué», comme le répètent certains un peu vulgairement, c'est un diplomate qui tente de faire peuple et de s'en faire aimer. En 2007, il arpente les cages d'escaliers d'Évreux pour convaincre ceux qui ne lui ressemblent pas. Le choc est «brutal.» On l'a fait passer pour un techno lisse et sans originalité? Il blague volontiers mais reste toujours courtois. Une éducation, certainement. Qui l'a amené à démissionner de la fonction publique pour abandonner ses «privilèges», quand certains émargent à 100.000 euros la conférence et ne craignent pas le règne de l'argent-roi.

L'anti-portrait de Sarkozy

Comme si, sans le faire exprès, Bruno le Maire donnait à voir en contre-jour l'anti-portrait de Nicolas Sarkozy. Il s'en défend d'ailleurs: «Les gens ont compris que j'étais sincère. Je ne veux pas faire campagne contre Sarkozy mais pour un projet et pour des idées», remet-il. «Mais oui, avec Sarkozy, on est très différents. Pour lui, le bonheur n'existe pas. Il ne sait pas comment être heureux...» Il faut être fou pour lorgner l'Élysée? Le Maire est constant, même s'il en tient «une louche», comme il dit lorsqu'il s'exprime sans barrières. «La politique, c'est animal. On la sent. C'est une question de tripes!», résume-t-il. «Il faut accepter de se donner tout entier.» Sous-entendu: contrairement à Juppé qui tergiverse ou Fillon qui se contente de purger ses cinq années de calvaire avec Sarkozy, Le Maire avance, doucement, même s'il court partout. Ses adversaires, eux, le dépeignent en «animal froid», qui caporalise et ne craint pas de tuer.

Avec Sarkozy, on est très différents. Pour lui, le bonheur n'existe pas. Il ne sait pas comment être heureux..

Bruno Le Maire

Ce qui est vrai, c'est que la politique est un sacerdoce qui laisse peu de place au bonheur. C'est une course contre le temps. Un frein à l'introspective. Ministre de l'Agriculture, Le Maire était dévasté en apprenant le suicide d'un paysan. Il en arrive en moyenne 400 par an: «On prend tout personnellement, forcément. Dans ce cas là, on se dit qu'on a mal fait son job.» Le ministre, pourtant, n'y était pas pour grand-chose. Mais c'est ainsi: en France, on rend les politiques responsables de tout, surtout quand ils n'y peuvent rien. On les déteste lorsqu'ils sont impuissants. On les admire lorsqu'ils reçoivent à dîner sous les ors de la République. La monarchie ne s'écroule pas aussi facilement qu'on coupe la tête d'un roi... Ainsi la pression du pouvoir, cet enfer permanent, éloigne les politiques de la vraie vie. Et absorbe tout sur son passage. Le Maire en a conscience:

«Il n'y a aucune séparation entre vie privée et vie politique, arrêtons de laisser croire ça. Après, on n'est pas obligés de faire la une de Match toutes les semaines.»

S'afficher, c'est prendre des risques. Sa femme Pauline fut un temps sa collaboratrice parlementaire, de 2007 à 2013. Volée de bois vert pour celui qui pourtant ne croit pas au couple en politique. Soucieux de «l'exemplarité», Bruno-le-renouveau se serait-il confondu dans la politique à la papa? Aujourd'hui, avec le recul, Le Maire reconnaît une erreur, mais pas forcément celle qu'on imagine: «Le vrai reproche que je me fais, c'est de l'avoir fait travailler dans un milieu qui n'est pas le sien. Ce qui la réalise, c'est la peinture», explique-t-il. «Elle n'a rien à voir avec la politique. Une vie réussie, c'est celle où l'on réalise ce qu'on veut au fond de soi. C'est être celui que l'on voulait devenir.»

Reste à trouver sa voie, sans être trop frustré de ne pas réussir à atteindre ses buts. Le Maire, lui, se ressource dans la littérature, la musique. Un univers décalé face à la violence de la politique: «Je l'ai parfois vu arriver à la maison en lambeaux, car il doute en permanence de lui et se remet en question profondément», jurait sa femme à Paris Match. «Il a fallu le rassurer.»

«Deux vers de Rimbaud, ça peut aider dans la vie»

«L'écrit, c'est ma façon de réfléchir.» Il juge les premiers livres de Proust «insupportables» et «illisibles», quand Rimbaud peut lui arracher des larmes par la beauté de ses formules. «Deux vers de Rimbaud, ça peut aider dans la vie», lâche-t-il. «Il faut tirer les gens vers le haut. Tout le monde est accessible à la beauté.» Beauté des mots qui l'enivrent, jusqu'à raconter dans son premier livre, Le Ministre, paru en 2004, une scène intime à Venise, qui fit beaucoup jaser quelques moralistes:

«Je me laissais envahir par la chaleur du bain, la lumière de la lagune qui venait flotter sur les glaces de la porte, le savon de thé vert, et la main de Pauline qui me caressait doucement le sexe.»

Maintenant qu'il est plus libre de son temps, dégagé des contraintes de l'exercice du pouvoir, il ne veut pas choisir, contrairement à Chirac ou Mitterrand, qui sacrifièrent tout sur l'autel de leur ambition. Une question de génération. Chez eux, la politique mangeait le reste. «Chirac avait beaucoup de temps pour sa vie intérieure», nuance tout de même Le Maire, qui pose sur la table un livre de Didier Eribon.

«Lire et écrire nourrit ma réflexion politique, les choses ne sont pas séparées. C'est la raison pour laquelle je dis que ce qui est menacé en France, ça n'est pas la République: c'est la culture.»

Ce qui me rend heureux, c'est d'être au service des autres. En revanche je n'ai pas le pouvoir de rendre les gens heureux.

Bruno Le Maire

La culture comme extension de la vie. Un jour d'été 2014, pour combattre la sinistrose à l'UMP et appeler les siens à la «sérénité», il avait conseillé à ses camarades d'enfiler leurs baskets et d'aller courir un peu. Comme le psy qui ne supportait plus ses patients, dans un film de Nanni Moretti, et avait ouvert un placard où se proposaient des chaussures de course à pied. Il y a quelques semaines, il a rencontré dans les Pyrénées deux frères atteints de mucoviscidose. Leur calvaire quotidien. L'injustice de la maladie. Leur volonté de mourir dans la dignité. «Quand on voit ça, on a pas le droit de ne pas être heureux.»

On est bien loin des marécages politiques. Des coups et blessures qu'on s'y inflige. De la fatigue et des manœuvres:

«Par moments, on peut en avoir marre. Mais ce qui me rend heureux, c'est d'être au service des autres. En revanche je n'ai pas le pouvoir de rendre les gens heureux. C'est à eux de trouver leur chemin, sinon on pencherait vers la dictature. Mais dégager du positif, donner l'envie d'être Français, de lever des verrous, c'est déjà participer au bonheur collectif.»

Sabine Bernasconi, conseillère départementale et maire de secteur à Marseille, qui l'a reçu chez elle et l'a soutenu dans l'élection du président de l'UMP, lui a lâché un matin: «Avec toi, on s'éclate!» Le Maire confirme: 

«Il y a beaucoup de joie dans l'aventure politique que je conduis, de l'envie aussi. Le bonheur est quelque chose d'intime, qui ne se partage pas. Mais c'est quelque chose qui peut rayonner.»

Le soir, face à une assemblée de 600 chefs d'entreprise du Pays d'Aix, Bruno le Maire est à son aise. Il se prête, beau joueur, au jeu des photographes devant un parterre de sponsors. Glisse sa main sur la portière d'une Porsche Carrera 911 garée au Casino Partouche de la ville, où il doit répondre aux questions d'Olivier Mazerolle sur le thème «Libérons l'entrepreneur!» Et passe devant le stand des Champagnes Lanson, qui coule allègrement pendant l'apéritif. La salle prend les traits d'un grand banquet où chacun délivre ses doléances. L'un veut «baisser les charges», l'autre demande «comment s'engager en politique.» Une troisième pose une question sur l'écologie. Le Maire déroule son programme: code du travail, fiscalité, Europe. À 22h30, le plat de résistance à peine avalé, il file se coucher tôt. Il ira sûrement courir demain, embrasser sa femme et poursuivre ses lectures. Bien manger, bien boire, bien réfléchir. Si la recette était si simple pour être heureux, cela se saurait, n'est-ce pas?

Retrouvez tous les entretiens de notre série «Le bonheur en politique»

 

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