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Sous de Gaulle et Pompidou, la France produisait une pop merveilleuse (c’est juste que personne ne l’écoutait)

Détail de la pochette de la compilation «Wizzz! 3»

Détail de la pochette de la compilation «Wizzz! 3»

Si l’actu musicale va trop vite pour vous, rendez-vous toutes les deux semaines dans la rubrique «Dans ton casque». Actu, vieilleries, révélations ou underground: vous serez nourris en 3 minutes, durée d’une bonne pop song. Aujourd’hui: le rock psyché made in France de la fin des années 1960, Andy Schauf, Tim Buckley et Thom Yorke.

1.Un buzz«Wizzz! 3», Psychorama 1966-1970

Vous pensez que la France gaullienne et pompidolienne était un peu coincée et il est vraisemblable que vous n’ayez pas tort. Vous considérez que l’apport des yéyés à la musique populaire fut pour le moins marginal, comparé à ce qui se passait au-delà des mers, et c’est le moins qu’on puisse dire. Vous vous demandez pourquoi la France n’a pas été capable de produire une musique créative, colorée et audacieuse à ce moment de l’histoire du rock, et vous avez totalement tort. Cette musique existait. Elle a été enregistrée, pressée et commercialisée. C’est juste que personne ne l’achetait. À peine plus étaient ceux qui l’écoutaient et la considéraient.

Les compilations jouissives Wizzz! (Shebam? Pow? Blop?) donne une seconde jeunesse à ces morceaux frais comme une sève adolescente. Les deux premiers volumes de la compil éditée par le label Born Bad Records sont parus en 2008 puis 2011. La petite soeur, Wizzz! 3, toujours sous-titrée «psychorama français», a vu le jour ce printemps. Elle a le sourire de ses aînés, les mêmes joues colorées, et regard identiquement halluciné.

Cette anthologie de la pop psychédélique gauloise, qui emprunte autant à Rabelais qu’aux Lovin’ Spoonful, a le goût d’un bonbon sucré et la sophistication d’un met cinq étoiles. Les noms des interprètes sont inconnus au bataillon. Les titres des chansons dessinent un univers plus borduré. Sexe, drogue, rock’n’roll, politique. Quelques rayons cosmiques. Énormément de bonne humeur. De l’esprit. Des gros mots. Un son énergique, ample, parfois bricolé mais le plus souvent soigné. Des voix qui s’assument. C’est irrésistible.

De cette créativité à la française, seul Gainsbourg et le scandale de Je t’aime moi non plus avaient trouvé sa voie jusqu’au grand public. Brigitte Fontaine, présente sur le volume 2 (Je suis inadaptée), a elle aussi traversé le temps. Et on relève chez Jacques Dutronc quelques points communs avec ces cocotiers secoués. La plupart des autres artistes n’eurent à l’époque que quelques centaines de fidèles. Cela n’a pas nécessairement précipité leur perte. Les incroyables notes de pochette de J.-B. Guillot nous enseignent que les itinéraires de vie de ces artistes furent à l’image de leurs audaces de l’époque. Bernard Chabert est devenu expert aéronautique, Fatty Nauty, l’un des bassistes les plus recherchés du showbizz, Christian Blondiau est l’un des experts en antiquités militaires les plus reconnus de Paris, entre autres.

Dans cette bibliothèque de la créativité bleu-blanc-rouge, nous isolerons cinq morceaux parmi les 47 réédités jusqu’ici. Tous sont issus de Wizzz! 3:

  • Les Français sont des veaux, le morceau d’ouverture, est un chambrage en règle d’une phrase culte prononcée en privé par le général de Gaulle. Interprétée par Dansez avec Moa (ou Mao?), elle ringarde presque Un monde meilleur d’Arnaud Fleurent-Didier:

 

  • Evariste, Les Pommes de lune: un voyage halluciné dans le système solaire, aussi positif et allumé que l’Apollo 21 de Florent Marchet était cataclysmique;

 
  • Vive la pop cosmique, et vive la France

    Jean-Bernard de Libreville, La Juxtaposition 210, est digne de l’esthétique et de l’audace de Jacques Dutronc sur ce qui nous est proposé ici. Les deux hommes étaient publiés dans la même collection;

 

  • Nato, Je t’apprendrai à faire l’amour: Imaginez la même interprétée par Serge Gainsbourg: ça le fait. La texture musicale ne serait pas plus aboutie; le son de la basse est tout droit sorti de Je t’aime moi non plus. Le timbre serait un peu plus mâle et aspiré. What else?

 

  • Jane et Julie, Notre Homme à moi: Excellente idée de reprise pour Brigitte.

 

Vive la pop cosmique, et vive la France.

2.Un coup de pouceAndy Schauf

Dans un ancien numéro, nous avions ici vanté les mérites de This is the Kit. Avec le Canadien Andy Shauf, il s’agit aujourd’hui d’une esthétique folk mélancolique et inventive qui appartient à la même chapelle. La variété des esthétiques à laquelle nous aspirons dans cette page ne résiste pas à des morceaux comme Wendell Walker, Hometown Hero ou Drink My Rivers. The Bearer of The Bad News est le deuxième album de l’artiste. Il y a quelque chose du meilleur Elliott Smith dans cette façon de coudre les mélodies les plus pures, quelque chose du mythique album Blue Moods of Spain dans la capacité à émouvoir avec une guitare à l’économie et les meilleurs hautbois dans un disque pop depuis les très sous-estimés Movietone. Cette série de nouvelles et autres histoires tragico-réalistes est déjà classé parmi l’un des grands disques de l’année.

Émouvoir avec une guitare à l’économie

 

3.Un vinyleTim Buckley

Deux excellentes raisons poussent à faire de Tim Buckley un artiste culte du rock. La première est qu’il est mort en 1975, à 27 ans, en laissant derrière lui une œuvre déjà riche et complexe à appréhender. La deuxième est qu’il est le père de Jeff Buckley, prodige du rock grâce à un unique album, Grace, paru en 1994, et qui contribua à rallumer la curiosité du monde pour Tim.

Réédités et célébrés depuis vingt ans, les albums de Buckley père n’ont plus énormément de secret pour qui veut bien d’être penché sur son travail. Un seul disque échappe à cette règle. Un seul: le disque-clef de sa discographie, Blue Afternoon, paru en 1970. Quasi-introuvable en CD, il fut, avant l’ère de l’Internet un ouvrage culte et hors de prix pour les fans du guitariste américain. Sa rareté et son contenu le justifiaient. La réédition de son oeuvre en vinyle rend cette pièce rare définitivement accessible.

Inspiration folk et arrangements jazz

Buckley a commencé sa carrière discographique en 1967 dans un registre folk (Tim Buckley, Goodbye and Hello). Fasciné par le jazz, et notamment les évolutions que lui donnaient Miles Davis à l’époque, déterminé à produire le geste artistique le plus sincère quoiqu’en pensent les commerciaux de son label, Tim Buckley a évolué vers un son de plus en plus déstructuré, quasiment inécoutable sur certains essais (Lorca), avant de connaître une fin de carrière plus publiable.

Blue afternoon est le disque qui synthétise les deux principales couleurs artistiques de la carrière de Tim Buckley. L’inspiration est folk, les arrangements jazz. C’est une succession de berceuses arides et lyriques. Buckley y joue avec la tessiture de sa voix miraculeuse. Son duo légendaire avec le guitariste Lee Underwood ne s’exprime nulle part mieux que sur cet album dénué du moindre classique mais où, pour une fois dans sa carrière, Buckley père semble en paix avec son travail.

 

4.Un lienThom Yorke

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Le nombre de jours que dure le dernier morceau de Thom Yorke

Gloire faite avec Radiohead, en solo puis avec des groupes éphémères comme Atoms for Peace, Thom Yorke peut se faire plaisir sans la moindre barrière. Le chanteur de Radiohead est allé assez loin dans la liberté formelle, nous apprend The Independant, en réalisant un morceau plus long que toute l’œuvre de ses groupes précédents réunis. Et pour cause: elle dure dix-huit jours.

Particulièrement expérimentale, elle est actuellement jouée au Carriagewords de Sydney pour l’exposition The Panice Office de Stanley Donwood, le graphiste à l’origine de la plupart des pochettes de Radiohead puis Yorke lui-même. Si vous traînez en Australie d’ici la fin de la semaine, vous nous en direz des nouvelles. Aucune édition de cette bande originale d’expo n’est prévue à cette date.

5.Un copier-collerTim Buckley et la genèse de «Blue Afternon»

«Tim se sentait comme s’il était sur le point de lancer une nouvelle forme d’art, un terrain vierge où se trouveraient combinées toutes ses influences et amour musicales, sans restrictions ni limites. À cet égard, Blue Afternoon, son premier album sorti dans la nouvelle décennie, fut un faux départ. […]

 

Pour son premier album chez Straight, Cohen avait besoin de quelque chose de plus commercial que Lorca, fini mais encore inédit. Sans grande résistance, Tim accepta de fouiller dans ses vieux papiers à la recherche d’anciennes chansons non terminées, en accord avec les structures habituelles poésie-refrain du folk-pop. […] Blue Afternoon pouvait difficilement passer pour un compromis. La plupart des huit chansons que Tim déterra sont de vrais petits bijoux.»

David Browne, Vies et morts de Jett et Tim Buckley, Éd. Denoël, X-Trême, 2003.

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