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Pour éliminer l’État islamique en Irak, il faut commencer par la fin

Le général Martin Dempsey s’adresse aux soldats postés en Irak, le 15 novembre 2014 | REUTERS/Phil Stewar

Le général Martin Dempsey s’adresse aux soldats postés en Irak, le 15 novembre 2014 | REUTERS/Phil Stewar

L’objectif politique final vers lequel tendent les États-Unis en Irak doit être la stabilité du pays. Pour y arriver, une présence militaire multinationale est indispensable. C’est seulement ainsi qu’ils n’auront pas besoin d’y lancer de nouvelles guerres.

Selon How Wars End, le livre écrit par Gideon Rose en 2010, lorsqu’on est confronté à un défi stratégique, il peut s’avérer utile de commencer par la fin, c’est-à-dire d’imaginer l’objectif politique final vers lequel on tend, puis d’entamer la réflexion à rebours afin de déterminer les démarches nécessaires pour y parvenir. Loin d’une vision parfaite et idéalisée, cet état final doit être le reflet pragmatique de ce qui est à la fois possible et acceptable.

Pour l’Amérique, dans le cas de l’Irak, cet état réaliste doit se concentrer sur la stabilité. Il doit avoir pour ambition un Irak à peu près débarrassé des extrémistes islamiques, qui ne soit pas une marionnette de l’Iran mais un partenaire adéquat des États-Unis, le tout muni d’une forme vaguement acceptable de démocratie. Si ces conditions minimales étaient remplies, les États-Unis n’auraient pas besoin de lancer de nouvelles guerres en Irak parce qu’ils tiendraient là un statu quo acceptable.

On pourrait être tenté d’embrasser l’idée d’une finalité encore plus optimiste où l’Irak, entièrement débarrassé des extrémistes, deviendrait une démocratie modèle, un allié incontestable des États-Unis et un rempart dévoué contre l’Iran. Mais ce serait placer la barre si haut que c’en est irréaliste, et cela demanderait probablement plus de ressources que ce que les États-Unis sont prêts à investir.

Présence militaire

Imaginons le premier état final évoqué plus haut (plus modeste) et reculons d’un pas. Pour y arriver, une présence militaire multinationale est indispensable. Cette présence durable pourrait contribuer, par divers biais, à la stabilisation de l’état final visé. Elle pourrait décourager les groupes extrémistes désireux de déstabiliser l’Irak. Elle pourrait aider les forces de sécurité irakiennes à sécuriser des postes-frontières et des villes-clés comme Ramadi et Mossoul une fois les militants de l’État islamique évincés. Elle pourrait aussi jouer le rôle d’intermédiaire honnête pour aider à stabiliser les relations entre sectes et peser dans la balance pour encourager les dirigeants politiques de Bagdad à fonctionner selon des paramètres acceptables.

Cette force multinationale serait constituée des États-Unis, des États arabes, des États occidentaux et de leurs alliés qui ont déjà déployé des forces en Irak (ainsi qu’idéalement de ceux qui ne l’ont pas fait). Tous ces États ont un intérêt commun à la stabilité de l’Irak. L’exercice de l’influence diplomatique américaine concertée, étayé par des incitations économiques, pourrait les convaincre de coopérer pour atteindre cet objectif.

Décourager les groupes extrémistes désireux de déstabiliser l’Irak

La question de la participation de l’Iran est particulièrement épineuse. Il existe au moins deux raisons logiques de l’exclure. La première est que cela motiverait les États arabes à participer. La seconde est que les forces chiites soutenues par l’Iran seraient capables de saper la stabilité en Irak au lieu d’y contribuer.

Progrès politique

On peut opposer quelques contre-arguments à cette approche. Tout d’abord, on pourrait dire que le problème sous-jacent en Irak est de nature politique et qu’une présence militaire extérieure pourrait ne pas y remédier. En suivant cette logique, sachant que les États-Unis ont maintenu des forces en Irak pendant presque neuf ans, pourquoi croire que le résultat serait différent cette fois-ci?

Le nœud du problème irakien est effectivement politique. Cependant, une présence extérieure prolongée peut faciliter les progrès dans ce domaine. L’Irak aurait de toute façon eu besoin d’un engagement sur la durée pour l’aider à maintenir une stabilité après le gros des combats, dans le même esprit que la présence prolongée des États-Unis en Allemagne, au Japon, en Corée ou dans les Balkans après les conflits. Il est vrai que les forces militaires ne peuvent pas interférer directement dans les questions politiques –par exemple, un colonel américain ne peut faire voter une loi irakienne pour régler des problèmes entre chiites et sunnites.

Envoyer le message durable que le monde extérieur restera toujours aux côtés de l’Irak

Mais c’est ne pas prendre en compte la réalité qu’une présence durable peut être utilisée comme instrument pour faciliter l’influence, les pressions et l’engagement extérieurs. Elle peut contribuer à mettre en place les conditions nécessaires pour que le progrès politique prenne forme au fil du temps.

La Corée du Sud n’était pas franchement une démocratie saine en 1953 au sortir de la guerre de Corée. Elle l’est devenue au cours des décennies qui ont suivi, en partie grâce à la présence américaine, qui a facilité cette stabilité. L’Irak affronte des défis uniques, différents de ceux de la Corée, et ne deviendra peut-être jamais une démocratie solide mais il peut au moins atteindre un niveau de progrès politique suffisant pour l’aider à rester stable. Ce qui devrait être l’objectif des États-Unis.

Plus important, l’empreinte multinationale enverrait le message durable que le monde extérieur restera toujours aux côtés de l’Irak, quoi qu’il arrive. Mieux que tout autre moyen, cette présence fiable à long terme incarnerait une idée «d’investissement» transmettant le signal que le monde s’implique dans la stabilité de l’Irak.

Retour de bâton

Deuxième contre-argument: l’idée que les forces occidentales provoquent inévitablement un ressentiment et un retour de bâton au Moyen-Orient, et que par conséquent leur présence serait contre-productive. Ce raisonnement ne tient pas. La stabilité apportée par l’arrivée des troupes américaines en Irak en 2007 (et plus tard dans le sud de l’Afghanistan) réfute absolument cette idée. Ce qui est d’une importance cruciale, c’est la force de la stratégie globale qui gouverne l’utilisation de ces forces, et l’existence d’un suivi.

Troisième contre-argument: l’idée que politiquement, le public américain ne permettra jamais un engagement militaire sur la durée. Ce raisonnement est tout aussi douteux. Les États-Unis ont des dizaines de milliers de soldats stationnés sur la terre entière pour rassurer leurs alliés et décourager de potentiels agresseurs et cela ne provoque pas d’angoisses particulières chez le public américain. Beaucoup de ces militaires sont dans des points chauds potentiels (ou réels) comme l’Afghanistan, ou en Corée du Sud, à portée de l’artillerie dévastatrice nord-coréenne.

Devenir une habitude et être considéré comme la norme par la plupart des Américains

Avec le temps, ce genre de présence peut devenir une habitude et être considérée comme la norme par la plupart des Américains, à mesure que les journaux cessent d’en faire leurs gros titres. Les États-Unis peuvent tout à fait imaginer l’encadrement du même genre de présence en Irak.

Étapes intermédiaires

Une fois que les dirigeants auront clarifié l’objectif politique final, il sera possible d’étoffer «l’itinéraire» –les étapes intermédiaires nécessaires pour y parvenir. Ces étapes doivent définir précisément le moyen de reprendre le contrôle de lieux comme Mossoul et Ramadi. Mais l’aspect le plus important n’est pas la tactique précise de chaque confrontation militaire, ni le nombre de «bottes sur le terrain» de différentes nationalités; il a davantage à voir avec la solidité de l’état politique final et avec l’assurance que chaque étape contribue à se rapprocher de ce but.

Il faut reconnaître que cette approche se concentre sur l’Irak et ne traite pas de problèmes liés en Syrie, au Yémen ou en Libye. Pour développer des stratégies autour de ces situations, on peut utiliser le même type d’approche que celle qui consiste à commencer par identifier l’objectif final pragmatique avant de planifier à l’envers, en s’assurant que les efforts garantissent une consolidation mutuelle (ou en tout cas qu’ils ne sont pas source de conflit).

Ceci dit, l’Irak est un cas à part. Les États-Unis y ont conduit diverses guerres, perdu des milliers de vies américaines et dépensé près de mille milliards de dollars. Depuis la fin de la Guerre froide, tous les présidents américains ont lancé des actions militaires en Irak. Ce qui laisse penser que les États-Unis seront probablement incapables d’éviter de futurs défis là-bas. L’administration actuelle a, à juste titre, placé l’Irak en tête de ses priorités en ce qui concerne le problème de l’État islamique.

Force de stabilisation

Il est tentant d’avancer que les États-Unis devraient simplement en faire «davantage» en Irak. Si des effets positifs sont envisageables, cela pourrait également provoquer de graves dégâts dans le cas où les efforts ne se concentreraient que sur le court terme, ou s’ils ne s’inscrivaient pas dans le cadre d’une stratégie plus large. Il est également important de reconnaître l’avertissement de Clausewitz selon lequel, dans la guerre, aucune issue n’est jamais vraiment «définitive» et qu’il peut être trompeur de chercher le moment spécifique où mettre le conflit derrière soi.

Approche la moins coûteuse de toutes pour les États-Unis

Au-delà de l’Irak, la meilleure approche à long terme vis-à-vis du Moyen-Orient est probablement un engagement durable. Après les abominables nettoyages ethniques des années 1990 dans les Balkans, les États-Unis y ont maintenu une présence à long terme dans le cadre d’une vaste force de stabilisation qui, en dépit de nombreuses difficultés, a contribué à déboucher sur une issue relativement acceptable.

Les options consistant à embarquer dans une croisade profondément mal avisée ou dans un retrait conséquent représentent les deux extrémités d’un spectre qui toutes deux peuvent contribuer à l’instabilité au Moyen-Orient. Plutôt que de faire constamment le balancier entre l’une et l’autre, les États-Unis devraient trouver un moyen terme –une présence et un engagement fiables, durables et multinationaux dans des régions particulièrement importantes. Cela donnerait la priorité à la stabilité dans le cadre d’une stratégie complète visant à influencer le changement politique à terme.

Enfin, un engagement durable dans la région pourrait très bien s’avérer être l’approche la moins coûteuse de toutes pour les États-Unis. Et contribuer à rompre le cycle problématique guerre-retrait-guerre en Irak qui sévit depuis 2003.

Les opinions et affirmations contenues dans ce texte reflètent l’opinion personnelle de l’auteur et ne peuvent être interprétées comme des communications officielles ou reflétant la vision de l’armée américaine ou du département de la Défense américain.

 

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